Tenez-vous prêts !

 

Abbaye Saint-Martin de Ligugé

Homélie du P. Joël Letellier pour le 19e dimanche ordinaire C, le 11 août 2019

(Sg 18, 6-9 ; He 11, 1-2. 8-11 ; Lc 12, 13-48)

 

Tenez-vous prêts :

c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra ».

Tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra ». On ne pourra pas dire que nous n’étions pas prévenus. Jésus reviendra et son retour nous surprendra. Mais comment donc être prêts alors même que nous ne connaissons ni le jour ni l’heure ? N’est-ce pas en quelque sorte nous demander de prévoir l’imprévisible ?

Jésus serait donc comme un ami très cher qui, parti au loin, nous ferait savoir qu’il faut l’attendre à son retour mais qui ne nous donnerait aucun indice sur la durée de son absence ni sur le mode de son retour sinon qu’il arrivera à l’improviste. Rien sur le nombre d’années, le nombre de mois ou de semaines à devoir l’attendre.

N’y a-t-il pas ici un profond paradoxe ? Celui de devoir être prêts alors même que nous savons que son retour nous surprendra, précisément à l’heure où nous n’y penserons pas ? N’y a-t-il pas là pour nous la certitude d’un retour annoncé, la nécessité d’être vigilant et la non moins grande certitude que nous serons déconcertés par une venue inattendue ? Autant dire d’emblée que nous sommes prévenus de notre défaillance dans l’attente. Certes, nous devons veiller et être prêts mais nous avons la certitude que nous serons surpris.

Une forte notion d’impatience et de joie dans les retrouvailles

Et pourtant, Jésus nous demande en termes concrets d’attendre son retour : « Restez en tenue de service, votre ceinture autour des reins, et vos lampes allumées ». Ces symboles expriment la vigilance, l’absence de relâchement, d’assoupissement ou de torpeur, le travail qu’il faut continuer à accomplir, le service mutuel, la veille aussi bien le jour que durant la nuit.

« Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte. Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller ». Il y a dans la teneur de ces paroles une forte notion d’impatience et de joie dans les retrouvailles. L’image du retour des noces nous situe dans une perspective sponsale, conjugale, festive qui comporte de multiples résonances bibliques. Nous voici placés dans le contexte si riche et si large de l’Alliance. Le retour de Jésus ne se fera qu’au retour des noces lorsque Jésus retourné auprès du Père reviendra dans la gloire pour emmener définitivement son Eglise-épouse dans la chambre nuptiale.

Les noces sont déjà préfigurées par tant et tant de passages de l’Ancienne Alliance, elles deviennent scellées par l’Incarnation du Verbe de Dieu, par la naissance de Jésus au monde, c’est-à-dire par l’union intime, dans le Christ, de la nature divine et de la nature humaine. Ces mêmes noces qui sont célébrées à Cana et qui sont alors figuratives, prophétiques, initiatiques et en quelque sorte pré-gustatives se réalisent en un moment culminant dans le don suprême de l’Epoux à l’Epouse, c’est-à-dire dans le don total de l’Alliance incarnée se livrant sur la Croix, en son mystère eucharistique, à l’humanité, son épouse bienaimée.

Les noces sont alors célébrées et consommées et le Christ ressuscité en est le signe lumineux. Les saintes femmes et de nombreux disciples en sont les témoins et cependant Jésus ressuscité est insaisissable : « Ne me touche pas » dit-il à Marie-Madeleine car Jésus doit remonter vers le Père. S’il se laisse approcher et reconnaître, c’est pour nous affermir dans la foi, pour nous donner les gages de son retour glorieux à la fin des temps, pour nous affirmer que la Vie est plus forte que toute mort. L’Epoux n’est pas mort, il nous communique la vie qu’il est lui-même et c’est cette vie éternelle auprès de lui qu’il promet de nous donner. Ce sera alors la pleine consommation des noces car nous sommes l’humanité sauvée, l’humanité-épouse qu’il est lui-même, en tant qu’Epoux, impatient de retrouver pour toujours.

Ce mystère est grand car c’est celui de notre condition humaine

Chacun de nous est concerné par ce mystère d’Alliance qui, des promesses jusqu’au don plénier, passe par les épousailles, par la mort et la résurrection. Ce mystère est grand car c’est celui de notre condition humaine, du sens de notre vie et de l’amour invincible de Dieu pour nous.

Nous ne connaissons certes pas le jour et l’heure de la Parousie, c’est-à-dire du retour glorieux du Christ à la fin des temps et nous ne savons pas davantage la date de notre propre mort. Celle-ci pourtant se fait plus proche chaque jour. Etre prêt signifie pour nous être en constante attitude confiante, amoureuse et reconnaissante pour le don que Dieu nous fait en son Fils Jésus. C’est vivre l’instant présent dans une attitude filiale sous la mouvance de l’Esprit de sainteté. C’est désirer être uni à Jésus de toutes les fibres de notre être malgré nos défaillances, nos infidélités, nos lâchetés, notre ignorance ou notre insouciance.

La mort peut nous surprendre à tout instant, que nous soyons encore jeunes ou déjà avancés en âge. Chacun d’entre nous a connu des personnes dont on a pu dire : « l’année dernière, tout lui souriait et elle réussissait dans ses affaires, le mois dernier elle était en bonne santé, la semaine dernière je l’ai vue en bonne forme, hier encore elle allait très bien. Et en un rien de temps, tout a basculé. J’ai été surpris, je ne m’attendais pas à cela. Elle est partie sans prévenir… ».

Etre présent au rendez-vous de Dieu, à sa présence

Vivre sereinement l’instant présent c’est avoir conscience de l’enjeu de chaque minute, de chaque seconde, de chaque rencontre. C’est être présent au rendez-vous de Dieu, c’est être présent à sa présence dans les évènements, dans les personnes, dans les sacrements. C’est vivre amoureusement les choses de la vie en communion avec Celui qui nous aime et qui nous attire à lui pour que nous soyons pleinement heureux. C’est être attentif aux autres et comprendre que l’eucharistie doit être le centre de notre vie intime car c’est là la source et le sommet de tout amour. C’est là que Jésus se donne à nous mystiquement, sacramentellement. Ce sont les noces de l’Agneau avec son Eglise, notre humanité, qu’il vient sauver en nous donnant la Vie qui ne finit pas.

Entendons frapper à notre porte et ouvrons notre cœur à celui qui frappe en pleine nuit : « Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi (…) Celui qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Eglises » (Apoc 3, 20.22)

P. Joël Letellier, o.s.b.

Vitrail de la chapelle des Augustines de la Miséricorde de Jésus à Malestroit (détail)

Les blessés de la vie et le Bon Samaritain

 

Abbaye Saint-Martin de Ligugé, le 14 juillet 2019

15e dimanche ordinaire C. Homélie du P. Joël Letellier

(Dt 30, 10-14; Col 1, 15-20 ; Lc 10, 25-37)

 

La prière auprès du crucifié et le remède de la compassion

En ce dimanche 14 juillet, durant ces quelques instants qui nous sont donnés pour réfléchir sur l’Evangile, je vous invite non pas à vous rendre place de la Bastille ni même sur l’avenue des Champs-Elysées mais dans une petite bourgade de Bretagne à Malestroit qui se trouve à mi-chemin entre Vannes et Ploërmel dans le Morbihan. Certains d’entre vous connaissent sans doute ce lieu où se trouvent, depuis le XIXe siècle, les Sœurs Augustines de la Miséricorde de Jésus dont la clinique ouverte en 1918 reçut une forte impulsion en 1929 de la part de Mère Yvonne-Aimée, une femme exceptionnelle aux charismes hors du commun.

Il y a quelques années, alors que je leur prêchais une retraite, mes yeux avaient été attirés par le grand vitrail de leur chapelle, au-dessus de l’autel. On y voyait trois sœurs ou plutôt le même visage d’une Augustine en trois endroits différents. Elle se trouvait debout face à une grande croix dans le chœur des religieuses dont on apercevait les arcatures et les anciennes grilles. On la retrouvait au pied du crucifié, en position de prière intime et toute recueillie, tenant en mains son crucifix. On la voyait enfin au chevet d’un malade, lui apportant une tasse dont on pouvait imaginer que c’était une tisane avec un bon remède approprié.

Les visages et l’échange des regards

Trois attitudes qui, en fin de compte, n’en font qu’une. Que ce soit la prière liturgique et communautaire, ou la prière secrète dans l’intime d’un cœur à cœur, ou encore le soin apporté à celui qui souffre, c’est cela qui est si bien exprimé dans ce vitrail : la vie en trois volets, en trois facettes, de l’âme chrétienne toute donnée à Jésus et à son prochain.

L’attention à Jésus et la sollicitude à l’égard de notre prochain, c’est en vérité tout un et cela est bien signifié aussi par ce vitrail car le visage du malade allongé sur son lit est exactement le même que celui du Christ en croix. Le pauvre à qui la sœur apporte consolation est assurément le Christ lui-même et les yeux du Christ sont fixés sur le visage de la sœur de qui il attend secours et compassion tout comme les yeux de la sœur en prière implorent du Christ Sauveur bonté et miséricorde. Cet échange de regards et d’imploration de part et d’autre est stupéfiant et bien révélateur d’un mystère d’amour où, tour à tour, c’est nous qui demandons la miséricorde et c’est notre Dieu qui se fait mendiant de notre affection. Oui, car il s’agit bien de cela : notre Dieu se fait mendiant de notre tendresse et de notre compassion. Dieu a soif de notre amour. Dieu désire de nous le regard et le geste qui proviennent du cœur. Le pauvre, le démuni, c’est Lui, Jésus, le Dieu Tout Puissant qui s’est fait l’un de nous.

Le détail qui nous donne la clé d’interprétation

Une sœur a ensuite attiré mon regard sur un détail important que je n’avais pas remarqué d’emblée car il s’agit d’une petite scène en grisaille située comme en arrière-plan au-dessus de la tête du Christ souffrant et alité. En y regardant avec attention, car le vitrail est assez haut et le détail bien petit, alors on peut apercevoir deux hommes portant un brancard sur lequel gît un homme blessé ou malade. A n’en pas douter, c’est la parabole du Bon Samaritain qui est ici illustrée. Le blessé, c’est nous-même que le bon cœur du Samaritain a confié à ces deux hommes pour nous emmener là où nous pourrions recevoir soins et guérison. Mais en même temps, c’est nous qui, en nous penchant sur ce blessé, découvrons le visage du Christ car celui qui a été livré à la mort, c’est bien lui.

Magnifique évocation et commentaire de notre passage évangélique qui met en scène, d’une part, le bon Samaritain, le Christ ou nous-même et, d’autre part, le blessé, le pauvre qui peut tout aussi bien être à la fois le Christ, notre propre prochain ou nous-même encore. Qu’en est-il de ceux qui ont continué leur chemin sans s’arrêter, qui n’ont pas été pris de compassion ? Ils ne sont pas sur le vitrail mais ils sont certainement et douloureusement présents dans le cœur de Jésus qui voit tout et qui sait tout. Ce sont peut-être eux, précisément, et nous-mêmes par conséquent, les vrais pauvres, les vrais blessés trop souvent indifférents, insensibles à la misère d’autrui et à la grâce qui nous est sans cesse proposée. Sans compter que les bandits qui ont dépouillé le pauvre homme et qui l’ont blessé ont disparu. Qui sont-ils ceux-là qui ont fait du mal à leur prochain ? Ne serait-ce pas nous, là encore, par nos actes ou nos paroles, qui parfois blessons gravement notre prochain et le laissons dans la détresse et la misère ?

Le geste qui donne la vie ou celui qui mène à la mort

Je voudrais revenir un instant sur le geste de la sœur Augustine du vitrail présentant un peu de liquide au pauvre blessé, une tisane bienfaisante au malade. Ce geste est hautement symbolique, emblématique de toute aide humanitaire, fraternelle, solidaire. Tout être humain, en effet, quel qu’il soit, a le droit fondamental de pouvoir étancher sa soif, droit garanti et rappelé par les conventions internationales notamment par le Comité des droits économiques, sociaux et culturels des Nations Unies. L’accès à l’eau est le symbole même de la nutrition la plus élémentaire pour pouvoir vivre alors même, et c’est un drame permanent, que dans maintes régions de notre terre trop de personnes, y compris des enfants, meurent de malnutrition et de déshydratation.

Non seulement, il faut tout faire pour que ce fléau cesse mais, de plus bien évidemment, aucune législation ne saurait légitimement priver un malade, quel que soit son état, d’une hydratation convenable. Autant la médecine peut légitimement envisager d’entreprendre, de réguler ou de stopper tel ou tel soin pour éviter ce qu’on appelle l’acharnement thérapeutique autant l’apport de l’eau à l’organisme n’est pas un traitement médical en tant que tel, c’est le droit le plus fondamental à l’existence. Refuser de donner à boire à un corps qui l’exige est proprement criminel. Jésus, sur la Croix, s’est écrié : « J’ai soif ! » et ce cri est celui de ceux-là même qui, aujourd’hui encore, n’ont plus la parole pour crier. Nous pensons tous bien évidemment aux circonstances qui ont conduit à la mort provoquée de Vincent Lambert survenue jeudi dernier, il y a seulement trois jours. Demandons avec ferveur, pour notre pauvre monde et ses tragédies, l’intercession de saint Maximilien Kolbe et de ses compagnons martyrs, condamnés en d’autres circonstances dramatiques que l’on sait à mourir de faim et de soif dans le bunker de la mort.

Examen de conscience et triple émerveillement

Terrible examen de conscience que cette parabole évangélique qui ne nous est pas donnée pour nous accabler mais pour en tirer tous les fruits, des fruits de sainteté. En chacun d’entre nous, il y a beaucoup de lâcheté mais aussi et heureusement beaucoup de dévouement et de bon cœur.

Face à ce vitrail, je me suis dit qu’en fin de compte il y avait trois réalités ou attitudes qui faisaient mon admiration. Je suis émerveillé lorsque je vois quelqu’un en prière. C’est le mystère d’une relation toute particulière et intime entre une créature et son Créateur. Combien grande est la beauté d’une prière cœur à cœur ! Je suis émerveillé lorsque je vois quelqu’un se donner aux autres et soulager leur misère, physique morale ou spirituelle. Une telle entraide et compassion forcent l’admiration. Beauté de cette empathie qui fait passer l’autre avant soi-même. Et puis je suis émerveillé de tout ce qui ne se voit pas, de tout ce qui ne se sait pas, de toute l’action secrète et mystérieuse de la grâce de Dieu dans les cœurs et des vrais fruits spirituels que Dieu seul voit et connaît et qui ne seront dévoilés qu’au ciel. Ici-bas, le bien fait moins de bruit que le mal. Beauté de ces mystères cachés aux sages et aux savants mais révélés aux plus petits !

« Va, et toi aussi, fais de même ! »

A nous d’être, en tous cas et par tous les temps, ce bon Samaritain capable de compassion, capable de s’arrêter en chemin pour aider celui qui n’en peut plus, qui est blessé par la vie, la maladie ou la souffrance d’où qu’elle puisse provenir. Saint Martin a eu la grâce de cette compassion à l’égard du pauvre transi de froid à la porte d’Amiens et c’est le Christ lui-même qui lui est apparu la nuit suivante revêtu de la moitié du manteau qu’il avait donné au pauvre. Jésus nous le dit aujourd’hui : « Va, et toi aussi, fais de même ! ».

P Joël Letellier, o.s.b.

 

De Pâques à la Pentecôte,

la victoire du Ressuscité et le don de l’Esprit-Saint

 

Abbaye Saint-Martin de Ligugé, le dimanche 12 mai 2019

4ème dimanche de Pâques (C). Homélie du P. Joël Letellier

(Ac 13, 14.43-52 ; Ap 7, 9.14b-17 ; Jn 10, 27-30)

 

Le dimanche du Bon Pasteur et la prière pour les vocations

Quel réconfort que d’entendre ces paroles de Jésus, le bon pasteur, le bon berger, en ce passage de l’évangile selon saint Jean ! : « Mes brebis écoutent ma voix ; moi, je les connais, et elles me suivent. Je leur donne la vie éternelle : jamais elles ne périront, et personne ne les arrachera de ma main. Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tout, et personne ne peut les arracher de la main du Père. Le Père et moi, nous sommes Un ».

A n’en pas douter, cela nous concerne tous car nous sommes tous, et sans exclusion aucune, les brebis de ce bon Pasteur qui nous connaît individuellement, qui nous aime tendrement et qui n’hésite pas à donner sa vie pour nous défendre et nous mener enfin vers les bons pâturages et les sources d’eau vive. Quel réconfort vraiment pour chacun d’entre nous !

Certes, d’une part, c’est une analogie et comme toute analogie elle peut ne pas rendre compte exactement de la réalité que nous vivons et, d’autre part, nous pouvons douter, en raison de nos défaillances et de nos infidélités, d’appartenir vraiment à cette bergerie du Seigneur. Ce qui est dit, là, des brebis me concerne-t-il personnellement ou est-ce pour les autres ? A l’inverse, il est vrai, il est possible de se considérer un peu trop facilement au nombre des brebis et d’exclure par notre propre jugement bien téméraire d’autres personnes qui, de toute évidence selon nous, ne seraient pas de la bergerie de ce bon pasteur en raison de leurs actes, de leur propre religion ou de leur incroyance.

Heureusement que le cœur de Dieu est plus large que le nôtre et que sa tendresse paternelle et maternelle va beaucoup plus loin que nos petits calculs, nos mesquineries de chapelle, nos vues si souvent étroites et procédurières. Jésus ne cesse de vouloir nous dilater le cœur jusqu’aux dimensions de son Amour universel et c’est à ce sentiment-là d’amour inconditionnel et de don de soi qu’il nous invite à nous élever, en ce dimanche tout particulièrement.

Ce dimanche du Bon Pasteur, en effet, est aussi celui que nous appelons communément le dimanche des vocations. A l’exemple du berger divin, la grâce suscite en des cœurs réceptifs des choix de vie qui répondent à l’appel pressant du Christ à le suivre en tant que pasteurs du troupeau. Dieu ne cesse pas en effet d’appeler des hommes et des femmes à répondre à l’impulsion de sa grâce, et cela selon ce que chacun reçoit comme don particulier, comme charisme personnel pour le bien de tous.

Répondre le plus amoureusement possible aux impulsions de la grâce

Notre vocation est vraiment celle que Dieu nous inspire au cours de notre vie dans le secret de notre cœur, dans les grands choix à faire comme dans les actes les plus quotidiens, les plus simples, les plus ordinaires. Suivre le Christ en répondant le moins mal possible, le plus amoureusement que nous le pouvons, aux impulsions de la grâce qui nous pousse, qui nous attire, qui nous stimule et nous aiguillonne, c’est bien là que Dieu nous attend. Répondre à cet appel intime, qui que nous soyons et où que nous en soyons dans notre vie, voilà ce qui peut faire le bonheur de Dieu et le nôtre, le seul et durable vrai bonheur que nous puissions d’ailleurs désirer et connaître.

Prions pour nous-mêmes, prions pour la fidélité de ceux qui sont nos pasteurs, prions pour que des cœurs généreux se donnent ou continuent de se donner au Christ et aux autres selon leur vocation propre dans la ligne de leur baptême, de leur consécration, de leur ordination.

Les échecs, les écueils, les naufrages et toutes sortes d’épreuves font partie du voyage en cette aventure qui va de la Passion à la Résurrection. Nous n’avons pas la sainteté du Christ ni même sa tendresse de Bon Pasteur mais nous savons que c’est lui et lui seul qui est sorti victorieux de toute mort et qui nous délivre de nos péchés, de nos errements, de nos désertions. Sans lui, nous ne pouvons rien faire mais avec lui, tout est possible. C’est là le roc invincible de notre foi et c’est sur ce roc que nous devons construire notre vie et notre maison commune.

Jamais trop tôt ni jamais trop tard pour désirer et recevoir le don de l’Esprit-Saint

Il n’est jamais trop tôt et il n’est jamais trop tard pour nous tourner vers Jésus et lui demander de nous prendre dans sa bergerie et de nous y garder, de nous protéger de tous les mercenaires et des loups de toutes sortes. Pourquoi différer encore ? Ecoutons-le nous appeler par notre prénom, laissons-le parler à notre cœur, laissons-le nous émouvoir par ses appels réitérés, laissons-le nous prendre sur ses épaules et nous mettre en lieu sûr auprès de lui. Il nous appartient de répondre à sa grâce et de nous laisser faire.

Jésus a vaincu la mort, il est ressuscité et le temps liturgique que nous vivons entre la Résurrection et l’Ascension est un temps où notre cœur doit se dilater aux dimensions de l’amour invincible de Dieu. Déjà se profile la Pentecôte où l’Esprit Saint va de nouveau nous être donné. Nous possédons déjà, certes, cette force divine reçue au baptême et par chaque sacrement de notre vie chrétienne mais nous devons être dans l’impatience d’un don plus plénier encore car nous en sentons terriblement le besoin et que cela correspond à ce que Dieu veut précisément nous donner en abondance.

Demandons avec instance le don spirituel incomparable de l’intercession et de la compassion pour nos frères humains, quels qu’ils soient et où qu’ils soient. Prenons dans notre prière le monde entier, toute notre humanité en quête de ce qui lui manque, tous ceux qui souffrent, tous ceux qui se trouvent exclus, tous ceux qui désespèrent, tous les égarés de la vie et que seul le bon berger peut sauver des ronces et des épines et ramener au bercail de l’Amour.

Jésus, viens vite et envoie-nous ton Esprit de sainteté, notre Défenseur et notre Consolateur !

P. Joël Letellier, o.s.b.

 

Le carême jusqu’à Pâques,

un temps d’apprentissage, de perfectionnement et de purification

 

Premier dimanche de carême. Homélie du P. Joël Letellier, le 10 mars 2019

Année C (Dt 26, 4-10 ; Rm 10, 8-13 ; Lc 4, 1-13)

 

Les quarante jours dans le désert

Les mots latins Quadragesima et Quaresima qui signifient le « quarantième » jour ou la « quarantaine » et qui ont donné le nom de « carême » désignent cette période de quarante jours qui s’étend du mercredi des cendres au dimanche de Pâques. En réalité, pourriez-vous me faire remarquer, cela ne fait pas quarante jours mais quarante-six. Et cela est vrai. C’est qu’en effet, on avait coutume autrefois de ne faire commencer le carême qu’à partir du premier dimanche, c’est-à-dire aujourd’hui, et de faire terminer cette quarantaine le jeudi saint qui ouvrait à son tour ce qu’on appelait et qu’on appelle toujours le Triduum pascal, c’est-à-dire les trois jours des célébrations pascales proprement dites.

L’Eglise eut à cœur d’inciter les chrétiens à se conformer – du moins comme chacun le pouvait – au jeûne de quarante jours que Jésus connut, poussé par l’Esprit dès après son baptême dans le Jourdain, lorsqu’il demeura seul dans le désert de Juda, là où la Tradition situe la scène que nous venons d’entendre.

Comme cette période de jeûne ne saurait pour les chrétiens concerner les dimanches qui sont, tout au long de l’année, la célébration du Christ ressuscité, il a fallu les exclure des quarante jours et ainsi commencer le carême un peu plus tôt, dès le mercredi, appelé pour cette raison mercredi des cendres.

Ce qui est quelque peu paradoxal, c’est que si les dimanches ne font pas partie au sens strict du carême, ce sont eux cependant qui donnent le ton de la semaine qu’ils inaugurent chacun à leur tour, ce sont eux qui jalonnent notre marche spirituelle vers Pâques en nous communiquant, par les prières et surtout par les lectures que l’Eglise nous donne d’entendre, la vraie démarche intérieure, la vraie spiritualité chrétienne, la vraie théologie de notre foi.

Une marche à la suite du Christ

N’oublions pas que ce temps de préparation à la Pâque est un temps d’apprentissage, de perfectionnement et de purification. C’est une marche à la suite du Christ, qui va d’un baptême à l’autre, du baptême dans l’eau du Jourdain – le point d’eau le plus bas de la terre – jusqu’à la montée à Jérusalem sur la croix du Golgotha – le sommet spirituel du don plénier, la plus haute source spirituelle – où Jésus, répandant l’eau et le sang, nous baptise dans l’Esprit.

C’est pour recevoir ce don précieux du baptême que nous nous préparons avec les catéchumènes, à cette montée vers Pâques et, si nous avons déjà reçu le baptême, c’est pour en renouveler la signification et l’efficacité. Laissons-nous instruire par l’Eglise, par sa catéchèse baptismale, qui au fil des dimanches, fait de nous des néo-catéchumènes, des disciples du Christ, c’est-à-dire des hommes et des femmes marchant à la suite du Christ jusqu’au bout, jusqu’à la Résurrection du matin de Pâques, jusqu’à la vie de l’Esprit de Jésus en nous.

D’étape en étape, chaque dimanche

Six dimanches nous séparent de la fête de la Résurrection. C’est principalement avec saint Luc et saint Jean que nous irons d’étape en étape et chaque dimanche délivrera son message propre, sa note dominante.

En ce premier dimanche, Moïse nous rappelle que le peuple hébreu est sorti d’Egypte, c’est-à-dire de la terre d’esclavage car le Seigneur est venu au secours de son peuple pour le libérer et l’emmener vers la Terre Promise, un pays ruisselant de lait et de miel. C’est déjà une préfiguration de la victoire du Christ sur toutes les forces du mal grâce à sa prière et sa lutte contre l’esclavage des tentations, lui qui sait mieux que quiconque déjouer les pièges du mensonge. Nous y reviendrons dans un instant.

Dimanche prochain nous sera donné de gravir la montagne de la Transfiguration qui est comme une anticipation lumineuse, une pré-visualisation, une pré-gustation savoureuse de la gloire future. Celle-ci ne saurait être toutefois que fugitive ici-bas tant que le Christ n’est pas sorti vainqueur du tombeau et tant que nous ne l’aurons pas suivi à notre tour par le même chemin.

Les trois dimanches qui suivent, dont les lectures de l’Evangile nous montrent à la fois les exigences de Dieu pour que nous suivions le bon chemin et en même temps la patience qu’il ne cesse de déployer à notre égard, vont nous inciter à implorer la miséricorde de Dieu sur nous et sur notre monde : « Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez… » (Lc 13, 3) ; « Seigneur, laisse-le encore cette année (…) peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir » (Lc 13, 8-9) ; « Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d’être appelé ton fils (…) Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller (…) Mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé » (Lc 15, 21-24) ; « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter la pierre (…). Je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus » (Jn 8, 7.11)

Le sixième dimanche, celui des Rameaux et de la Passion, nous révèle le vrai visage du Messie Sauveur. N’attendons pas un triomphateur temporel. Tout triomphalisme, toute gloire humaine est ici-bas dérisoire et éphémère. Celui qu’on accueille avec des palmes et des tapis de vêtements en grand triomphe lors de son entrée à Jérusalem devra passer lui aussi, lui surtout, par la porte étroite de l’humiliation et de la dérision. Le Royaume du Très Haut n’est pas de ce monde… La vraie gloire vient d’ailleurs, elle appartient en propre à Dieu, elle jaillit du linceul lorsque tout est accompli, lorsque tout est consommé. Sur la Vie véritable, la mort n’a aucun empire.

Ecouter, voir et comprendre comment Jésus a repoussé le Tentateur et le prier

Notre dimanche d’aujourd’hui se situe, comme nous l’avons dit, entre les deux baptêmes, entre celui d’en bas, du Jourdain, où une voix s’est fait entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur » (Mt 3, 17) et celui d’en haut, de la montagne de la Transfiguration, préfigurant le don suprême : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur ; écoutez-le » (Mt 17, 5). Il nous faut donc écouter Jésus, écouter son enseignement, écouter son cœur, écouter sa vie, ses tentations, ses victoires, sa mort et sa résurrection. Il nous faut nous aussi le suivre dans le Jourdain, dans le désert ou sur la haute montagne ou plus exactement il nous faut nous laisser prendre par lui, lui laisser lui-même nous donner le don qu’il nous fait de son Eau Vive, de sa Lumière et de sa Vie divine.

Car c’est bien cela l’enjeu de ce dimanche. Il nous faut écouter, voir et comprendre comment Jésus a repoussé le Tentateur. A chaque proposition mensongère, Jésus oppose la Parole de vérité, la Parole biblique, la Parole de Dieu. Il est lui-même le Verbe de Dieu, la Parole de Dieu, et c’est contre la divinité du Christ que viennent se briser toutes les séductions de Satan. Jésus combat pour nous, subissant les assauts répétés du Tentateur et triomphant à chaque fois de ses ruses. Jésus est l’Homme parfait contre lequel les assauts diaboliques sont impuissants.

Avouons humblement que si nous connaissons la manière d’agir de Jésus et si nous savons qu’il nous faut faire de même, nous sommes loin, hélas, d’être aussi victorieux dans le combat spirituel. Le serions-nous d’ailleurs que l’orgueil surgirait immédiatement et changerait aussitôt la victoire en défaite cuisante. Empruntons, à la suite de Jésus, l’étroit sentier de l’humilité, reconnaissons notre faiblesse et crions vers Jésus afin que sa victoire soit aussi la nôtre car ce qu’il a fait, c’est pour nous qu’il l’a fait.

Saint Paul, que nous entendions, il y a un instant, nous le fait comprendre : « Si, dans ton cœur, tu crois que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, alors tu seras sauvé (…) Tous ont le même Seigneur, généreux envers tous ceux qui l’invoquent. En effet, quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé ! » (Rm 10, 9-13)

P. Joël Letellier

Les noces de Cana : une surabondance d'éternité !

 

Homélie du P. Joël Letellier pour le 2e dimanche ordinaire, le 20 janvier 2019

(Année C ; Is. 62, 1-5 ; 1 Cor. 12, 4-11 ; Jn 2, 1-11)

 

Le signe donné aux noces de Cana est, pour nous, d’un enjeu considérable

 

Le récit des noces de Cana est, avec l’épisode de l’aveugle-né et celui de la résurrection de Lazare, l’un des plus célèbres signes accomplis par Jésus rapportés par saint Jean dans son évangile. Un récit que nous aimons lire ou entendre, qui peut séduire notre imaginaire si nous sommes friand d’événements spectaculaires ou qui peut nous laisser perplexe si nous mettons en doute la véracité de la scène. Comment cela a-t-il pu donc se faire vraiment ?

 

La question, à vrai dire, n’est pas de se demander comment l’eau est devenue du vin mais pourquoi Jésus a-t-il accompli un tel miracle. Saint Jean prend soin de nous préciser qu’il s’agit ici du « commencement des signes » accomplis par Jésus. C’est suffisant pour nous faire comprendre que nous ne devons pas nous arrêter inconsidérément sur la matérialité de l’événement ou du récit mais qu’il est nécessaire d’en discerner la signification.

 

Or, ce que Jésus veut nous faire comprendre est d’un enjeu considérable. Il s’agit de notre condition humaine, avec nos joies et nos peines, prise en compte par Dieu lui-même qui se fait l’un d’entre nous en Jésus-Christ pour nous donner le trésor de son cœur, pour nous donner la vie, celle qu’il possède en plénitude et de toute éternité. Et sa vie, il nous l’a donnée par sa naissance sur notre terre, par tous ses faits et gestes, par ses paroles de justice et de miséricorde ; il nous l’a donnée par son amour pour nous jusque sur la croix et, par-delà la croix, par sa résurrection en nous rendant participants de son amour invincible. Allons-nous donc comprendre que, dans ce récit, c’est de nous dont il s’agit ? Allons-nous donc comprendre que notre eau peut alors être changée en vin, que nos pleurs peuvent être changés en joie, que nos manques peuvent être remplacés par une plénitude ? Acceptons-nous de nous laisser instruire par Dieu et avons-nous l’audace ou la simplicité d’oser croire qu’il peut changer notre cœur et notre manière de vivre ?

 

Un espace de liberté pour une création nouvelle

 

« Tout ce qu’il vous dira, faites-le » nous dit simplement Marie. Tout est là. C’est comme cela que s’ouvre pour nous notre chemin avec Jésus. Confiance et docilité. Jésus sait tout. « Ils n’ont plus de vin ». Simple constat qui ne force pas Jésus mais qui crée un espace de liberté pour une création nouvelle, qui crée un appel d’air pour que l’Esprit puisse agir. Du côté de Jésus comme du nôtre, une attente, une capacité, un désir, peut-être une rencontre, une alliance, une intimité. C’est au bord des puits, dans le désert, que la vie se révèle plus forte que la mort, que tout peut renaître. Le désespoir, la faim ou la soif peuvent se changer en jours de joie, de noces et de surabondance. Joseph, Moïse, Elie, tant d’autres comme Jean-Baptiste, se sont trouvés auprès des eaux, et maintenant c’est Jésus.

 

Il s’agit bien de Jésus qui récapitule toutes choses anciennes et qui crée du nouveau, du meilleur, du surprenant, du surabondant. Il veut nous recréer « à son image et ressemblance », il veut nous insuffler une nouvelle haleine de vie, il entend changer nos amertumes en douceur, nos peurs en confiance, nos guerres et nos haines en amour et en paix. La paix de Dieu pour notre monde assoiffé et violenté !

 

Jésus inaugure sa marche publique vers Jérusalem et la nôtre vers lui. Désormais, notre destin est lié au sien. Là où il est, je veux être moi aussi car il veut me donner ce qu’il a et ce qu’il est. Dans le désert, il s’est fait rocher pour abreuver son peuple et, de cette pierre, a jailli l’eau. A Cana, l’eau est devenue vin pour qu’à la Cène et sur la croix le vin devienne sang et que de son côté transpercé coulent l’eau et le sang. Baptême et eucharistie se conjuguent.

 

A cœur ouvert, livre ouvert pour un amour divin !

 

Etrange mariage où tout est pour le vin nouveau et rien sur la mariée, où l’épouse se fait si discrète ! Les noces mystiques l’emporteraient-elles sur le réalisme de l’histoire ? C’est avec Marie que tout a commencé, figure et mère de l’Eglise, c’est avec chacun d’entre nous que le mystère des noces doit s’accomplir. Les moines bâtisseurs du cloître de Moissac ne s’y sont pas trompés. Sur un chapiteau du XIe siècle, c’est bien la mariée – l’humanité ecclésiale – qui apparaît assise au festin alors que Jésus étend la main droite sur les jarres. De sa main gauche il tient un livre fermé et en face de lui un apôtre esquisse un geste de stupeur et présente un livre ouvert. C’est que désormais, le Christ, en accomplissant les Ecritures, nous ouvre le sens des prophéties et de l’histoire. Toute chose peut alors prendre sens car il nous ouvre le cœur à l’intelligence spirituelle des Ecritures, à une plus juste appréciation de ce qui nous entoure et de ce que nous traversons dans notre propre histoire personnelle. « Avec mon Jésus qui est venu, dit Origène au IIIe siècle, l’eau de l’Ancien Testament est devenu du vin ». A nous aussi, en recevant le don de l’Esprit, d’ouvrir notre cœur aux dimensions spirituelles des événements personnels et collectifs que nous traversons.

 

Alors seulement les prophéties, les innombrables et incompréhensibles prophéties des Ecritures peuvent ouvrir leur sens caché. Tel le passage d’Isaïe que la liturgie nous donne aujourd’hui :

 

« Tu seras une couronne brillante dans la main du Seigneur,

un diadème royal entre les doigts de ton Dieu.

On ne te dira plus ‘ Délaissée !’. A ton pays, nul ne dira : ‘Désolation !’.

Toi, tu seras appelée : ‘Ma préférence’, cette terre se nommera : ‘L’Epousée’.

Car le Seigneur t’a préférée, et cette terre deviendra ‘L’Epousée’

Comme un jeune homme épouse une vierge, ton Bâtisseur t’épousera.

Comme la jeune mariée est la joie de son mari, tu seras la joie de ton Dieu ».

 

Surabondance d’éternité !

 

Oserions-nous encore poser une question ? Saint Augustin l’a hardiment formulée avant nous : « Les invités aux noces de Cana ont-ils bu tout le vin nouveau ? ». Sa réponse est toujours actuelle : « Non, bien sûr, car nous en buvons encore ! ». Jésus ne cesse de se donner à nous en son eucharistie, en sa présence vivifiante.

 

Allons donc à la source d’eau vive, à la source de tout amour et, avec la Samaritaine, disons au Seigneur : « Donne-moi de cette eau pour que je n’aie plus soif ! » car Jésus nous le garantit : « Celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif : l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissante en vie éternelle » ! (Jn 4, 14)

 

P. Joël Letellier

Réjouissez-vous dans le Seigneur !

Je vous le dis à nouveau : Réjouissez-vous !

 

Homélie du P. Joël Letellier à Ligugé, le dimanche 16 décembre 2018

Troisième dimanche de l’Avent, année C ; So 3, 14-18a ; Ph 4, 4-7 ; Lc 3, 10-18

 

Réjouissez-vous dans le Seigneur !

 

Réjouissez-vous dans le Seigneur ! “Gaudete in Domino semper, iterum dico gaudete!”. C’est ainsi que nous avons commencé cette messe, cette célébration eucharistique. C’était en chant grégorien, en latin, pris de la Lettre aux Philippiens de saint Paul, que nous avons entendue en deuxième lecture : « Réjouisssez-vous dans le Seigneur, toujours, Gaudete in Domino semper, je vous le dis à nouveau : Réjouissez-vous ! ». Voilà un commandement, le commandement d’être joyeux ! La première lecture, celle de Sophonie, qui nous le demandait aussi, et cette deuxième lecture, celle de Saint Paul, nous mettent d’emblée dans la joie et avec – notons cette précision – la joie « dans le Seigneur ».

 

Une objection tout de suite arrive. Oui, parmi nous, il y en a qui sont, je dirais, naturellement joyeux parce qu’il ont passé un bon week-end déjà commencé hier avec une agréable soirée et ils ont aujourd’hui une perspective apaisante, joyeuse, familiale peut-être avec la joie de se retrouver ici dans cette église. Alors la joie est de mise. Mais peut-être que d’autres ont appris des mauvaises nouvelles ou que l’un de leurs proches est malade. Il y a tant de deuils dans nos familles, d’accidents et puis il y a tout ce que les informations nous donnent. Comment peut-on être joyeux alors qu’il y a maintenant, toujours, à chaque instant, des personnes qui souffrent, des personnes qui appellent au secours et, en bien des endroits du globe, des problèmes sociaux qui paraissent insolubles, des persécutions, des tortures, des massacres ?

 

Comment cette joie liturgique, cette joie que l’on pourrait qualifier de théologale peut-elle être compatible avec notre existence quotidienne ? C’est oublier que Saint Paul nous demande d’être joyeux – qu’il demande aux Philippiens d’être joyeux – alors que lui-même est enchaîné, incarcéré et il le demande à l’Eglise de Philippes qui va subir aussi des adversités et des assauts et il le sait et c’est pour cela qu’il les met en garde. C’est dire que le présent comme l’avenir, du temps de Saint Paul, étaient sombres. Cela n’empêche pas une joie plus profonde du cœur, une sérénité forte, d’être là. Pourquoi ? Non pas parce qu’il y a, sur le plan naturel, telle ou telle chose qui nous fait plaisir, cela est important certes et non négligeable, mais parce qu’il y a et qu’il doit y avoir au fond de notre cœur et bien perçue par notre intelligence une joie plus profonde qui transcende tout ce que les événements peuvent nous apporter. Et je dirais plus encore, si les événements sont sombres, c’est peut-être une joie plus grande de savoir qu’un Sauveur, qu’un Rédempteur, qu’un Libérateur nous arrive ! Heureusement qu’Il arrive !

 

L’acte liturgique est mémoire du passé, du présent et du futur

 

Depuis des siècles et des siècles, depuis des millénaires, l’humanité appelle au secours. « Ah, si tu déchirais les cieux, si tu venais ! » dit Isaïe (Is 64, 1). Nous avons besoin, et toute l’humanité crie ce besoin, d’un Sauveur, d’une joie, d’un bonheur pour lequel nous sommes faits et qui semble nous échapper, nous filer trop facilement entre les mains.

 

Il y a dans l’acte liturgique et spécialement dans le temps de l’Avent – une semaine nous sépare de la venue de Jésus – comme un condensé du temps de l’humanité, du dessein de Dieu. Nous sommes dans l’acte liturgique eucharistique même comme dans l’instantané d’une récapitulation grandiose où finalement c’est tout le patrimoine de l’humanité en quête de bonheur qui se donne rendez-vous. Ce sont toutes ces quêtes des sages et des philosophes de tous les temps qui appellent ce bonheur à venir. Pourquoi, comment l’homme est-il venu à l’existence et où est sa destinée ? Quel est donc le sens de notre vie ? Voilà la question fondamentale de l’humanité depuis ses origines et sans doute jusqu’à sa fin.

 

Il y a dans l’acte liturgique comme une récapitulation totale, une « mémoire », comme on a pu le dire, une mémoire du passé, du présent et du futur. Une mémoire qui nous fait adhérer à toutes les générations qui nous ont précédés, une mémoire qui nous fait actualiser le mystère de Jésus déjà venu et qui doit revenir, une mémoire du futur qui nous fait envisager l’avenir sereinement, par notre foi, parce que le Sauveur nous a été donné et qu’Il reviendra dans la gloire.

 

N’est-il pas étonnant, frères et Sœurs, que la première lecture, du prophète Sophonie, est celle d’un texte certes mais plus originellement d’une voix orale que le prophète a exprimée à peu près 650 ans avant Jésus-Christ, à plus de 2600 ans de distance d’aujourd’hui, et qui nous est adressée maintenant à nous et à notre assemblée ! N’est-il pas étonnant que tous les jours, nous psalmodions avec ces chants, ces psaumes qui, pour certains, sont vieux de plus de 3000 ans et qui ont été chantés, travaillés, retravaillés pendant un laps de temps notable peut-être pendant 600 ans avant d’être davantage fixés par la tradition, mis par écrit. Et aujourd’hui encore, nous nous alimentons, et plus que jamais, à ce grand fleuve de la psalmodie. Voici donc des textes anciens, bibliques, qui nous donnent, qui nous portent l’espérance de l’humanité et qui nous font attendre plus que jamais Celui qui est déjà venu, qui vient et qui va venir.

 

Quand on entend le prophète Sophonie nous dire combien nous devons exulter de joie « Réjouis-toi, fille de Sion, ne crains pas, le Seigneur est en toi ! », comment ne peut-on pas voir ici Marie, préfigurée, « fille de Sion » ? « Ne crains pas, le Seigneur est en toi. Réjouis-toi ! ». Comment peut-on ne pas voir l’Eglise - et l’humanité – recevant son Seigneur en son sein ? Comment ces quelques lignes ne s’adresseraient-elles pas aujourd’hui encore et plus que jamais à nous qui craignons ? « Ne crains pas, ne craignez pas. Le Seigneur est en vous. Il est venu. Il va venir ! ».

 

Que devons-nous faire ?

 

Alors que faire pour nous sinon, aujourd’hui encore et plus que jamais, nous trouver dans cette foule qui s’approche de Jean-Baptiste le Précurseur et lui poser cette question que nous avons entendue trois fois dans l’Evangile : « Que devons-nous faire ? ». La foule, foule anonyme qui se presse autour du Précurseur, puis un groupe de publicains et enfin un groupe de soldats, sans doute des mercenaires d’Hérode Antipas, et voilà que chaque groupe, à son tour, pose la même question : « Que devons-nous faire ? ». En face d’une telle annonce, d’une telle préparation évangélique, d’une telle prédication du Baptiste, il y à, à l’évidence, une disponibilité qui s’offre. Travail déjà de l’Esprit Saint qui prépare les cœurs, qui prépare nos cœurs à la venue de Jésus : « Que devons-nous faire ? ».

 

Nous connaissons la réponse car le Précurseur la donne. Il n’anticipe pas sur ce que Jésus dira plus radicalement sans doute. Déjà il demande la charité, la justice et la non-violence, la paix. Charité, justice et paix ! Jean-Baptiste fait ensuite allusion au baptême dans l’Esprit et dans le feu ce qui, de toute évidence, renvoie plus directement au temps de la moisson lorsque, au Jugement dernier, le blé sera amassé – puissions-nous être du bon blé ! – et la paille jetée au feu – puissions-nous ne pas devenir paille et nous dépouiller avant le Jugement de toute sorte de paille!

 

Ce texte du Précurseur renvoie certes directement au Jugement dernier mais l’évocation même du baptême et du baptême dans l’Esprit ne peut pas nous empêcher d’aller, quelques pages plus loin, chez ce même évangéliste saint Luc au deuxième tome de son Evangile que sont les Actes des Apôtres. Lors de l’effusion de l’Esprit le jour de la Pentecôte, au chapitre deuxième des Actes des Apôtres, nous avons le Nouveau Baptiste, non pas le Précurseur mais Pierre devenu chef de l’Eglise, après la Passion, la mort et la Résurrection et l’Ascension de Jésus. Pierre, le jour de la Pentecôte prend alors la parole. Les foules sont autour de lui et au moment où Pierre donne la toute première prédication apostolique et annone l’Evangile qui est la « mémoire des Apôtres », les foules sont transpercées. « D’entendre cela, ils eurent le cœur transpercé » dit le texte. Et ils se tournèrent vers Pierre et les Apôtres, en demandant : « Frères, que devons-nous faire ? ».

 

Frères et Sœurs, c’est la question que nous pouvons nous poser à notre tour, que nous posons à Jean-Baptiste, que nous posons à saint Pierre, à l’Eglise, à l’Esprit saint qui travaille en nous : « Que devons-nous faire ? ». Et la réponse du Baptiste ainsi que la réponse de Pierre appellent à la conversion. C’est un appel à se faire baptiser – nous le sommes peut-être –, à devenir plus fidèle encore aux promesses du baptême et à nous convertir, c’est-à-dire à pratiquer la charité, la justice, la non-violence, la paix et à nous tourner résolument vers Celui qui vient.

 

P. Joël Letellier, osb

"Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ?"

 

Abbaye Saint-Martin de Ligugé – Dimanche 14 octobre 2018

28ème dimanche ordinaire (B) Sg 7, 7-11 ; He 4, 12-13 ; Mc 10, 17-30

 

Suis-je inquiet pour mon salut ?

 

     « Bon Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? », voilà la question que pose cet homme à Jésus. Et il la pose vraiment en position de disciple avec un désir profond et sincère de connaître la réponse. On ne saurait douter de cette sincérité tant l’attitude de cet homme est plutôt celle d’un mendiant, d’une personne qui a besoin d’une guérison, qui implore dans l’urgence une réponse autorisée à sa question essentielle. « Jésus se mettait en route quand un homme accourut et, tombant à ses genoux, lui demanda… ». On saisit d’emblée ce qui taraude cet homme, également sa foi qui l’anime face à Jésus car il le reconnaît comme un maître capable de lui enseigner le chemin du salut, et aussi son humilité, sa sincérité en même temps que son impatience à recevoir une parole de vie.

 

     A ce stade, nous pourrions peut-être nous demander pour nous-même : suis-je inquiet pour mon salut ? Suis-je vraiment taraudé par la question de la vie éternelle ? Quel est mon comportement face à cette interrogation et est-ce que je la considère comme essentielle ou à l’inverse comme secondaire, accessoire ? Dans quelle mesure, nous-mêmes comme beaucoup de nos contemporains, avons-nous évacué de nos préoccupations l’au-delà de notre vie terrestre, allant jusqu’à douter parfois qu’il y ait une vie après cette vie ? Encore que, à certaines occasions charnières de la vie, à l’approche de la mort ou confronté aux deuils, aux accidents, aux maladies, bref, face à la précarité de notre condition, on ne peut pas éluder totalement cette question à la fois métaphysique et vraiment existentielle.

 

     Le désir infini que Dieu a de nous donner part à sa vie éternelle

 

     Cette question de notre destinée éternelle peut devenir pour certains la motivation essentielle, de la jeunesse à la vieillesse, qui anime toute une vie et je suppose que c’est le cas de la plupart d’entre nous ici. Cette foi profonde en la réalité surnaturelle du dessein de Dieu sur nous c’est-à-dire sur le désir infini que Dieu a de nous donner part à sa vie éternelle, nous la partageons sur la base de l’histoire sainte qui nous livre dans l’ancienne et la nouvelle Alliance le déploiement de ce dessein d’amour divin où l’on voit Dieu multipliant les appels et ses interventions pour nous mener à Lui dans le bonheur éternel malgré toutes nos faiblesses, nos errements, nos péchés, notre manque de fidélité.

 

     Notre foi est là, c’est celle de l’Eglise, celle des saints qui nous ont précédés et qui ne cessent de nous accompagner, celle des saints vivants encore en ce monde parmi nous, que nous côtoyons et que nous ignorons. Le problème qui surgit est alors de taille. Est-ce que je vis en cohérence avec ce que Dieu me demande ? Est-ce que je me contente, comme cet homme qui interroge Jésus, de poser la question mais en même temps de ne pouvoir assumer totalement dans la pratique les exigences évangéliques pour correspondre vraiment à l’attente de l’Amour divin ? Voilà sans doute le drame de notre vie. Soit le drame de ne pas être intéressé par notre destinée ultime soit le drame d’une foi incohérente, incomplète qui en fin de compte nous condamne à rebrousser chemin comme nous l’entendions il y a un instant : « Viens, suis-moi ! Mais lui, à ces mots, devint sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens ».

 

     Les exigences de l’Amour : rendre amour pour amour le moins mal possible

 

     Devant les exigences radicales que donne Jésus, les apôtres eux-mêmes qui pourtant avaient tout quitté pour le suivre, sont affolés : « Mais alors, qui peut être sauvé ? ». Question essentielle qui amène la réponse essentielle : « Pour les hommes, c’est impossible, mais pas pour Dieu ; car tout est possible à Dieu ». L’absolu est là. C’est lui, Dieu souverain, qui est le maître de la moisson et le Père de toute miséricorde. On ne gagne pas le ciel à la force de ses poignets mais par la confiance que l’on met dans la bonté, dans la bienveillance, dans la miséricorde infinie de Dieu pour toute l’humanité, pour chacun d’entre nous que Dieu ne cesse de regarder et de solliciter avec amour.

 

     Ce qui doit, en fin de compte, nous animer et nous motiver, ce n’est pas de faire le minimum vital pour ne pas être recalé au jugement dernier mais de prendre en considération le grand mystère d’amour infini que Dieu ne cesse de déployer pour nous et qu’il nous prépare auprès de lui dans les Cieux et d’agir en conséquence, d’être tellement émerveillés et reconnaissants que nous ne puissions désormais plus vivre sinon en rendant du moins mal possible amour pour amour. Nous sommes peut-être trop souvent des mendiants trop riches qui n’avons pas assez conscience de nos réelles pauvretés et qui, du coup, n’avons pas besoin de Sauveur. Seul le sauvé, le rescapé, le bon larron guéri in extremis peut partager avec les saints aux cœurs aimants un vrai sentiment de reconnaissance.

 

     Comment Dieu va-t-il s’y prendre pour nous sauver tous ? Là est le secret de son cœur et c’est en entendant battre son divin Cœur pour ses enfants bien-aimés que nous pouvons apprendre de Dieu lui-même le vrai sens de la miséricorde et de l’Amour infini.

 

     Allons-nous enfin suivre Jésus ?

 

P. Joël Letellier

 

« Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle »

 

 

Abbaye Saint-Martin de Ligugé – Dimanche 26 août 2018

21ème dimanche ordinaire (B) Jos 24, 1-18 ; Ep 5, 21-32 ; Jn 6, 60-69

 

 

Un assentiment intérieur, suscité par l’Esprit Saint

 

« Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle ». Cette affirmation de foi, placée par l’évangéliste saint Jean sur les lèvres de saint Pierre est-elle aussi notre propre affirmation de foi ? Croyons-nous vraiment que le Christ a les paroles de la vie éternelle ? Croyons-nous vraiment que nul autre prophète ou devin ou maître à penser n’a pu, ne peut et ne pourra jamais nous donner un enseignement aussi salutaire avec une telle densité de vérité ?

 

Une telle affirmation de foi ne peut jaillir de notre cœur et de notre intelligence que parce que l’Esprit Saint nous l’inspire. Au-delà même des faits, des signes prodigieux accomplis par Jésus, au-delà de ses paroles empreintes de sagesse, d’humanité et de vraie charité, il y a, en nous et de notre part, un assentiment intérieur, suscité par l’Esprit Saint, qui nous fait adhérer à cette vérité fondamentale que Jésus est le Christ, le Messie, l’Envoyé de Dieu, Dieu lui-même, qui s’est fait l’un de nous, qui a pris notre condition mortelle pour nous donner sa vie éternelle.

 

« Nous croyons, et nous savons que tu es le Saint de Dieu ».

 

Oui, «  Seigneur, à qui irions-nous ? ». Parce que Toi seul est Celui que des générations et des générations attendaient clairement ou confusément. Parce que Toi seul est Celui qui s’est donné pour que l’humanité puisse vivre. Parce que Toi seul est Celui qui, aujourd’hui encore et plus que jamais, peut nous désaltérer, nous nourrir vraiment, nous transformer du dedans pour que, avec Toi, nous puissions prendre le chemin de la vie et non le chemin de la mort. Avec la grâce de Dieu, faisons vraiment nôtres ces paroles de saint Pierre alors même que, de son temps comme de notre temps, beaucoup n’ont pas cru ou ne croient pas que Jésus soit vraiment Dieu parmi nous : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint de Dieu ».

 

Il y a là, incontestablement, un défi immense, un enjeu considérable, pour nous comme pour toute notre humanité, pour notre monde depuis le début de la création jusqu’à l’extinction de notre condition présente. Quel est donc le sens de notre vie ? D’où venons-nous et où allons-nous ? Quelle est donc, au-delà du hasard et de la nécessité, au-delà de toutes les conceptions matérialistes ou panthéistiques de l’univers, au-delà de toute superstition douteuse ou de toute élucubration trop humaine, quelle est donc cette Intelligence divine qui, par son dessein d’amour, a voulu et veut associer ses créatures humaines à sa vie divine ? Croyons-nous vraiment à ce dessein d’amour, à cette philanthropie de Dieu, pour notre humanité, pour chacun d’entre nous, en pure gratuité, par surabondance de vie divine ?

 

L’amour gratuit et inconditionnel de Dieu est un roc inébranlable, indestructible, immortel

 

Notre condition terrestre, notre condition charnelle et spirituelle d’hommes et de femmes exprime quelque chose de ce grand mystère d’amour. Les prophètes ont célébré l’Alliance entre Dieu et l’humanité sous le signe de l’alliance conjugale. La fidélité d’un Dieu Epoux ne pourra jamais faillir même si l’humanité considérée comme l’épouse se montre infidèle et volage. La fidélité de Dieu est invincible. C’est un roc inébranlable, indestructible, immortel comme la vie divine elle-même avec laquelle la fidélité ne fait qu’un. Voilà le roc de notre foi et de notre espérance théologale, la seule solidité où prend source toute relation humaine, toute charité, tout élan porteur de bonheur et de paix. L’amour gratuit et inconditionnel de Dieu est le premier mot de la création comme il est et sera le mot de passe qui nous ouvre et nous ouvrira les portes de la lumière et de la vie jaillissante.

 

La Lettre aux Ephésiens que nous venons d’entendre exprime ce mystère d’Alliance. «  Ce mystère est grand : je le dis en référence au Christ et à l’Eglise ». Nous sommes, chacun pour notre compte et quelle que soit notre condition, l’épouse que l’Epoux ne cesse d’aimer, d’aimanter et de protéger, dans sa tendresse et son amour irrévocable. Vivons donc sous le regard de Dieu avec cohérence et action de grâces en reconnaissant que nous sommes bien en deçà, trop souvent, de ce que Dieu désire pour nous. Ayons confiance et que Dieu nous vienne en aide, car, du début jusqu’à la fin, c’est bien Dieu qui ne cesse de nous attirer à lui  : « Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie (…) Personne ne peut venir à moi si cela ne lui est pas donné par le Père ».

 

Rappelons-nous avec bonheur les propos de Jésus lui-même rapportés par saint Jean au début de son évangile : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour condamner le monde mais pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3, 16-17).

 

P. Joël Letellier

 

 

« N’est-ce pas le fils du charpentier ? »

 

Abbaye Saint-Martin de Ligugé – Dimanche 8 juillet 2018

14ème dimanche ordinaire (B) Ez 2, 2-5 ; 2 Cor 12, 7-10 ; Mc 6, 1-4

 

 

Sous le signe de l’étonnement

 

On pourrait dire qu’avec ce passage de l’Evangile selon saint Marc, nous sommes placés sous le signe de l’étonnement et cela, de plusieurs manières. « Les nombreux auditeurs de Jésus étaient frappés d’étonnement » et Jésus aussi « s’étonne de leur manque de foi ». Mais qu’est-ce donc que l’étonnement ?

 

L’étonnement, c’est une interrogation, une demande d’explication devant un fait qui déroute, qui surprend, qui nous atteint par surprise. Je crois qu’il n’est pas bon, pas normal, de ne jamais s’étonner. L’étonnement, au sens philosophique comme au sens spirituel, est la part de l’intelligence des yeux, du cœur et de l’esprit qui s’éveille à la vie.

 

On peut tout autant être grandement étonné de la beauté d’une fleur, du chant d’un oiseau que de l’amour d’un être humain, d’un geste ou d’un fait qui révèle un au-delà invisible. Une pensée lucide et claire, un raisonnement juste, une démonstration simple d’une chose complexe, une œuvre d’art, littéraire, picturale ou musicale, un exploit sportif, une prouesse technique, médicale ou un acte héroïque ont de quoi nous étonner car le savoir, l’adresse, la dextérité, la lucidité, la justesse, la beauté, l’harmonie, le don de soi ne sont pas forcément l’apanage de tout un chacun.

 

On peut aussi s’étonner de voir ses propres limites ou les limites de quelqu’un ou d’un événement dont on était en droit d’espérer plus. L’étonnement est alors signe de déception ou tout le moins la prise en compte d’une réalité avec laquelle la patience et la persévérance vont devoir composer.

 

J’espère que la finesse d’esprit d’un enfant ou la sage maturité d’un vieillard ne manqueront jamais de nous étonner, de nous surprendre, de nous émerveiller et, cela, autant que le nombre d’étoiles dans le ciel et l’immensité vertigineuse de l’univers sans parler de l’infiniment petit et de ses secrets inviolés. Mystère de la création, mystère de l’univers, mystère de l’être humain et de ses étonnantes possibilités, mystère de Dieu et de son dessein d’amour qui se déploie sous nos yeux si l’on veut bien regarder et s’arrêter un peu pour essayer de percevoir le bruit de l’infini, le bruissement d’un amour invincible.

 

L’étonnement qui est interrogation peut donc revêtir la forme de l’émerveillement et de l’admiration mais il peut aussi être le lieu de la réprobation, de la résistance, du scandale, de l’ordre de l’inacceptable ou de l’impossible, ou considéré comme tel.

 

L’étonnement par excellence

 

Pourquoi un prophète n’est-il jamais reconnu par ses proches et familiers ? Précisément parce que, comme l’arbre qui cache la forêt, la proximité ne fait percevoir que l’aspect familier, extérieur, trop humain, dirions-nous, alors qu’un deuxième niveau de lecture et d’interprétation, reconnu par les autres, plus étrangers, est occulté chez les premiers, pourtant plus proches. L’étonnement admiratif et ouvert des autres est contrebalancé par l’étonnement dépréciatif et fermé des proches.

 

Voilà pourtant de quoi nous étonner puisque seuls les familiers devraient connaître l’intime mieux que quiconque ! Faut-il donc être en même temps proche et savoir prendre du recul pour appréhender le réel, discerner les signes des temps, sonder le cœur et l’âme de celui ou de celle qui déconcerte à ce point ?

 

Voilà le paradoxe qui est celui de l’incarnation de Dieu en Jésus-Christ. Que Dieu soit invisible et lointain semble être plus conforme à notre perception spontanée mais qu’il se rende manifeste parmi nous, homme parmi les hommes, voilà bien l’étonnement par excellence qui peut susciter aussi bien un sentiment de scandale blasphématoire que celui d’une reconnaissance émerveillée, d’une stupeur saisissante, vertigineuse qui ne peut se traduire que par une attitude d’adoration.

 

L’étonnement des contemporains de Jésus « au comble de la stupeur »

 

Il n’y a pas de voie médiane. Jésus est ou n’est pas un homme. Jésus est ou n’est pas Dieu parmi nous. J’aime découvrir, dans les récits évangéliques, la surprise et l’étonnement des contemporains de Jésus : « D’où cela lui vient-il ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ? ». Nombre de passages analogues seraient à citer : «  Tous ceux qui l’entendaient  étaient stupéfaits de son intelligence et de ses réponses » (Lc 2, 49) ; « Les foules étaient vivement frappées de son enseignement » (Mt 7, 27) ; « Qu’est-ce que cela ? Voilà un enseignement nouveau, donné d’autorité ! Il commande même aux esprits impurs et ils lui obéissent ! » (Mc 1, 27) ; « Et l’on était vivement frappé de son enseignement, car il parlait avec autorité » (Lc 4, 31) ; « Les foules furent saisies de crainte et rendirent gloire à Dieu d’avoir donné un tel pouvoir aux hommes » (Mt 9, 8) ; « Qui peut remettre les péchés, sinon Dieu seul ? (…) Tous étaient hors d’eux-mêmes et glorifiaient Dieu en disant : ‘Jamais nous n’avons rien vu de pareil’ » (Mc 2, 1-12) ; « Et tous lui rendaient témoignage et étaient en admiration devant les paroles pleines de grâces qui sortaient de sa bouche. Et ils disaient : ‘N’est-ce pas là le fils de Joseph ?’ » (Lc 4, 22) ; « Quel est celui-ci que même les vents et la mer lui obéissent ? » (Mt 8, 27) ; « Le vent tomba. Ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui en disant : ‘Vraiment, tu es le Fils de Dieu’ » (Mt 14, 32) ; « Et ils étaient intérieurement au comble de la stupeur » (Mc 6, 51).

 

Sommes-nous dans l’étonnement, dans l’indifférence ou dans l’émerveillement ?

 

Et nous, sommes-nous dans l’étonnement, au comble de la stupeur ? Ou sommes-nous un peu désabusés, dubitatifs ou même indifférents comme nombre de nos contemporains ?

 

Au XIXe siècle, le célèbre écrivain et philosophe danois, Sören Kierkegaard, qui fut toute sa vie hanté par un questionnement incessant, s’écriait un jour à juste titre : « Vraiment, laissons notre cœur se livrer à l’étonnement ! S’il est une chose que notre époque a oubliée, c’est bien de s’étonner et, par suite, de croire, d’espérer et d’aimer. On annonce les choses les plus extraordinaires et les plus sublimes, mais nul ne s’étonne. On annonce qu’il y a un pardon des péchés, mais personne ne dit : ‘C’est impossible’ ».

 

La personne de Jésus, le fils de Marie et de Joseph le charpentier, celui que les habitants de Nazareth connaissaient pourtant si bien est aussi celui qui est Dieu de toute éternité, créateur de l’univers. Comment est-ce possible, comment est-ce croyable ? L’Esprit Saint nous a été envoyé pour que la vérité toute entière nous soit révélée. Ce sera pour nous une éternelle source d’étonnement et d’adoration. En attendant, gardons dans notre cœur cette prière de Jésus émerveillé de l’action de son Père : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux habiles et de l’avoir révélé aux tout petits » (Mt 11, 25).  

  

P. Joël Letellier

 

 

D'autres homélies, moins récentes, se trouvent insérées dans les Lettres aux oblats présentées plus loin sur ce site. Voir les onglets correspondants.