N° 21 – 30 mai 2012

 

Le manteau partagé de Saint Martin

 

Lettre aux oblats n°3

 

 

 

Saint Martin,

Priez pour nous !

 

 

Abbaye Saint-Martin

F – 86240 Ligugé

05 49 55 21 12

 

 

« Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait »

(Mt 25, 40)

 

 

Le partage du manteau : le mot du P. Joël

 

         Chers Oblats et amis,

 

         Nous voici à la fin du mois de mai, venant de célébrer la solennité de la Pentecôte et demain sera la fête de la Visitation, cette fête de la Vierge Marie que nous aimons tant et qui va clôturer le mois qui lui est consacré. Fin d’une étape et envoie en mission pour d’autres rencontres, la vie continue !

        

         Les 2, 3 et 4 mars, vous étiez une trentaine à venir pour nos journées de rencontre des Oblats. Le thème retenu, on le sait, était une présentation de la Règle de saint Benoît ainsi qu’une réflexion sur le Prologue. Selon vos souhaits, nous continuerons la lecture commentée de la Règle lors des prochaines réunions afin de mieux connaître le texte, de le méditer et d’échanger sur la façon dont la spiritualité bénédictine peut inspirer un Oblat ou une Oblate de Saint Benoît vivant aujourd’hui dans le monde.

 

         Depuis notre rencontre, le Seigneur nous a donné deux cérémonies toujours bien émouvantes pour l’Oblature : la promesse de Monsieur François Thuillier le lundi de Pâques 8 avril, dans toute la splendeur de la résurrection, et l’accueil de Madame Françoise Brugier le 17 mai en la solennité de l’Ascension.

 

         Pour ma part, ces derniers temps, je suis allé chez les bénédictines de Maumont, chez les clarisses de Chamalières pour y donner une session biblique, au Centre Sèvres à Paris, chez les cisterciens d’Aiguebelle et les cisterciennes de Blauvac ainsi qu’à Notre-Dame de Vie de Venasque puis dernièrement chez les bénédictines de Rouen. Bientôt, se dérouleront les examens des étudiants du STIM à Limon chez les bénédictines. Je m’y rendrai vers la fin juin.

 

         Du 23 juillet (10h) au 28 juillet (11h) se déroulera la retraite d’été à Ligugé ouverte à ceux et celles qui sont intéressés. Nous continuerons notre progression chronologique avec les Pères de l’Église. Je vous rappelle le titre retenu pour les onze conférences :

 

« Suivre le Christ

 entre rigorisme et laxisme ».

 

Le sens de l’unité de l’Église contre toute déchirure

à l’exemple et à la prière de Saint Cyprien,

évêque de Carthage et martyr au IIIe siècle.

 

         Nous évoquerons les figures et écrits de Tertullien, de Novatien et de quelques autres mais ce sera surtout saint Cyprien qui retiendra le plus notre attention.

 

         Par ailleurs, vous pouvez déjà noter que la rencontre d’automne pour les Oblats est prévue juste après la Toussaint : les 2, 3 et 4 novembre.

 

         Répondant à ma suggestion de m’envoyer quelques-unes de vos réflexions  et méditations sur la Règle de saint Benoît, vous m’avez fait la joie de vous lire, joie que je partage maintenant avec vous en publiant dans cette Lettre aux Oblats quelques bonnes lignes reçues. Je vous encourage à continuer ainsi !

        

         D’autre part, comme nous nous approchons de la solennité du Sacré-Cœur qui sera célébrée le 15 juin, j’ai pensé qu’un rapprochement entre l’esprit de saint Benoît et le culte du Sacré-Cœur pouvait être établi. N’oublions pas non plus que Ligugé est en lien avec la cité du Sacré-Cœur qu’est Paray-Le-Monial à plus d’un titre : le P. Vincent Desprez a réalisé les émaux du chemin de croix de la Basilique et je suis moi-même en relation avec les Visitandines où vécut sainte Marguerite-Marie ainsi qu’avec les Clarisses qui viennent de finir la rénovation de leur chapelle en mettant en évidence la brisure du Cœur de Jésus, au-dessus du nouvel autel, par un sillon de lumière qui s’ouvre et se répand par le mystère eucharistique.

 

         Enfin, rappelons que c’est à Poitiers, non loin de Ligugé, que prit naissance, à la fin du XVIIIe siècle, la Congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et Marie, dite de Picpus. C’est après s’être caché dans un grenier à la Motte d’Usseau que le jeune Père Pierre-Marie-Joseph Coudrin (1768-1837), suivant l’exemple de saint Louis-Marie Grignion de Montfort, parcourt les terres du Faubourg Montbernage et rencontre, lors de son ministère clandestin, Henryette Aymer de la Chevalerie (1767-1834), à peine sortie de prison pour avoir caché un prêtre, elle aussi passible de la guillotine pour sa foi et son courage. La Règle de saint Benoît, comme on va le voir un peu plus loin, n’est pas étrangère à la naissance de la spiritualité qui les portent tous deux et qui va être celle de leur fondation. Voilà un exemple parmi tant d’autres, ici lié au culte du Sacré-Cœur, qui montre que le charisme de saint Benoît peut à toutes les époques et en des circonstances extrêmement diverses être porteur de renouveau spirituel.

        

         A tous et à chacun, spécialement à ceux et celles qui connaissent des difficultés de santé, ma profonde communion dans une même prière. Que l’Esprit Saint nous fasse désirer boire à la source de tout Amour !

 

 

 

 

 

Le mot des Oblats

 

sur le Prologue de la Règle de Saint Benoît

 

 

            Ma relative jeunesse dans l’Oblature ne m’autorise guère à jeter un regard critique sur ce prologue. J’y vois un texte dont émane une grande force de conviction, tout en ménageant une place pour la beauté et l’harmonie.

 

         J’en retiens surtout une impression dynamique, une pensée en mouvement, une invitation à l’agir. Le terme « courir » est par exemple utilisé à quatre reprises. C’est une parole qui coupe le souffle. Et c’est une foulée qui doit nous conduire dans la maison de Dieu. C’est là, semble-t-il, que se situe la ligne d’arrivée, qui n’est autre que Son regard. Notre effort est tout entier tendu vers cet objectif. Voilà donc bien une école d’athlétisme de l’Esprit, un centre d’entraînement pour graines de champions, en vue de futures victoires et de futures médailles… de saint Benoît !

 

Car c’est une course bien singulière qui est décrite, où chacun va à son rythme et où, sur cette piste circulaire, la ligne d’arrivée et la ligne de départ se confondent… Nous tournons en fait sans arrêt. Sommes sans cesse l’objet de notre révolution. Nous sommes tous appelés à Le rejoindre, à vivre « avec nous-mêmes sous Son regard » (saint Benoît cité par saint Grégoire), tout en comprenant que Sa demeure c’est justement la distance elle-même qui nous sépare de Lui. Attractive et infranchissable à la fois.

Dieu, c’est seulement quand chacun est à sa place dans son couloir, qui n’appartient qu’à lui. Ramassé sur sa propre unité intérieure. Qu’il existe un couloir pour chacun de nous. Et qu’on augmente nos chances de gagner en se donnant la main entre concurrents. Ici, peu importe le style et le maillot, peu importe la forme. Dieu, c’est une course de fond.

François Thuillier

13 mars 2012

 

            Saint Benoît, dans le Prologue de la Règle, nous lance un défi. Il nous convie à un marathon spirituel : il faut courir, avoir de l’endurance et de la persévérance. De plus, il y a urgence, car aujourd’hui même, l’Esprit veut allumer un grand feu dans notre cœur.

 

         C’est une recherche dans la durée, un travail de longue haleine, de toute une vie.  Il faut persévérer pour trouver Dieu dans le silence de l’écoute, écouter sa Parole en se disant : à cet instant, c’est à moi que Dieu s’adresse.

 

         Dieu n’a pas besoin de moi et pourtant chaque jour il se met à ma recherche avec beaucoup de douceur. C’est donc qu’il m’aime et veut le meilleur pour moi. Il veut nous faire travailler sur nous-mêmes et, avec son aide, faire sortir ce qu’il y a de plus beau en nous, là où nous en sommes, et si nous y consentons, puisqu’il nous laisse toujours libres de le suivre ou pas.

 

         Pour le suivre, il faut nous dépouiller de notre volonté intime et profonde pour revêtir l’obéissance. Mais si Dieu nous demande beaucoup, c’est qu’il nous aime beaucoup. Il nous invite avec tant de tendresse que l’on a envie d’aller vers lui et, comme il est patient, il sait attendre le « oui » qu’il espère.

 

         Mon Dieu, je ne peux pas courir, mais si nous allons l’un vers l’autre avec le désir de nous trouver, alors nous finirons par nous rencontrer.

 

         Saint Augustin a dit : « Mieux vaut un boiteux sur le chemin qu’un coureur hors la route ». Alors Seigneur fais de moi ce boiteux sur ton chemin. Merci !

Gisèle Muselet

mars 2012

 

            Grand merci au P. Joël qui nous a parlé avec l’abondance de son cœur pour bien nous expliquer le Prologue de la Règle de saint Benoît. C’était très enrichissant.

         Vivre l’essentiel : « Écoute la Parole de Dieu ! »

Anonyme

         Ce que saint Benoît nous demande est de mettre au service de Dieu tout ce qui nous appartient, tout ce que nous sommes et cela avec empressement, avec grand soin et pour toujours : « En tout temps, il faut avoir un tel soin d’employer à son service les biens qu’il a mis en nous… ». Quel programme ! Quelle consécration ! Nous lui consacrons nos biens qui viennent de lui, nos compétences et notre être et lui qui veut notre bonheur nous donne tout ce qu’il a et ce qu’il est pour que nous soyons heureux avec lui pour l’éternité !

 

         Dieu nous aime comme un Père et il veut nous compter au nombre de ses enfants en nous donnant le plus bel héritage qui soit. Saint Benoît en est tellement conscient qu’il veut que, dès à présent, nous ouvrions les yeux à cette « lumière déifique » qui devrait déjà nous transformer le cœur et nous transporter de joie !

 

         C’est le cœur dilaté d’amour que nous devrions courir vers notre Père qui nous aime et nous attend « Venez, mes fils, écoutez moi ! » et « Quel est l’homme qui veut la vie et désire voir des jours heureux ? ».

 

         Peut-être qu’un doute, une incertitude ou un serrement de cœur devant l’inimaginable nous font alors demander : « Seigneur, qui habitera dans ta demeure ? Qui reposera sur ta montagne sainte ? ». Et lui, plein de tendresse et de patience, prenant en compte notre quête et notre angoisse, notre insouciance et notre prière, nos pas chancelants et notre regard suppliant, nous chuchote déjà à l’oreille, d’une façon stupéfiante : « Avant même que vous m’invoquiez, je vous dirai : ‘Me voici’ » !

 

         On comprend alors l’émerveillement de Benoît : « Quoi de plus doux, frères très chers, que cette voix du Seigneur qui nous invite ? Voyez comme le Seigneur lui-même, dans sa bonté, nous montre le chemin de la vie ».

 

         Pour nous autres, qui que nous soyons, dans le monde ou dans le monastère, pourvu que ce soit sous le regard de Dieu et sous la conduite de saint Benoît qui a une riche expérience de la vie spirituelle, il est bon de nous fier à son témoignage qui donne confiance : « A mesure que l’on progresse dans la vie religieuse et dans la foi, le cœur se dilate, et l’on court dans la voie des commandements de dieu, avec la douceur ineffable de l’amour » !

         Anonyme

 

         A première lecture, j’ai eu peur. J’ai trouvé que ce Prologue de la Règle était guerrier, exigeant, avec des mots et des expressions du passé. Je ne voulais nullement m’enrôler dans une milice et servir sous l’étendard d’un roi ou d’un chef de guerre. Je préfère qu’on me parle d’un Dieu bon, tendre, compatissant, qui comprend nos faiblesses et qui pardonne, un Dieu qui écoute et qui nous réconforte. Le Dieu des chrétiens ne peut être qu’un Père, un Père bon.

 

         En fait, en relisant plusieurs fois ce texte, j’ai vu que saint Benoît était pour nous le témoin expérimenté de l’Amour de Dieu. Mais cet Amour a un prix. Il est gratuit pour nous mais pas pour Dieu. Dieu a tout donné pour notre bonheur. Il s’est donné à nous. Par son cœur ouvert et son sang versé, il nous a ouvert les portes de la vie, de la vraie vie éternelle.

 

         Du coup, j’ai compris ce que signifiait le combat spirituel, l’urgence de l’Amour qui fait qu’il n’y a pas de temps à perdre pour suivre tout de suite Celui qui nous prend sur ses épaules, tel le Bon Pasteur, pour nous sauver, nous mettre en lieu sûr. Oui, Seigneur, que je t’appartienne pour te dire « Merci » !

 

         Anonyme

 

         « Écoute … » …  Écoute ? … Ah ! … Apprivoiser de tout mon être cet art de l’écoute ? … Oui, je le voudrais tant… Alors, je m’arrête un instant sur ce premier mot car il m’interpelle et inspire en moi tant de sujets de réflexion.

 

Se mettre en position d’écoute demande tout un travail de préparation. Il faut se libérer, l’espace d’un instant, de toutes distractions, soucis récurrents et autres tracas subjectifs qui encombrent la pensée, afin de faire pleinement silence pour se rendre disponible à l’autre. Se mettre en retrait et vider son esprit pour mieux accueillir, mieux donner et mieux recevoir.

 

La nature connaît bien ce mécanisme. Ce jeu entre écoute et silence lui est familier. En effet, il se vérifie souvent lors d’un évènement de l’ampleur d’une catastrophe naturelle. Les animaux, doués d’un sens particulièrement aigu, sentent et pressentent le cataclysme à venir. Ils fuient, désertant le terrain familier et privant l’homme de leur présence et du ‘chant’ qui l’accompagne. Mais en partant, le silence laissé derrière eux n’est qu’un vide apparent. Il est comme la transmission d’un message précurseur qui pourrait vouloir dire : « entends, mon frère, ce silence que je te laisse, indice pour qu’à ton tour tu puisses te préparer à écouter, comprendre puis réagir. Prête l’oreille de ton cœur afin de prendre le bon chemin, celui qui est tracé pour toi ; mais tu es libre ! Va … » … Et c’est ce qui se passe, s’il en est encore temps, dans une compréhension mutuelle discrète entre la nature et l’homme.

 

« … et prête l’oreille de ton cœur … »  L’appel est fort de la part du maître, il invite au dépassement de soi. Ajouter le cœur à l’écoute, c’est remplir cet espace laissé vide en apparence, c’est inviter l’Esprit-Saint à régner sur un cœur en attente, qui souhaite ardemment s’ouvrir à la Parole du Père, pour la mettre en pratique. Mais il ne faut pas se méprendre car il est facile d’entendre sans écouter, de s’élancer avec générosité au risque de passer à côté du bien véritable que l’on a recherché avec un désir profond et sincère, sans réaliser la subtilité de cet appel, sans l’écouter vraiment… C’est notre quotidien.

 

         Et pourtant, le message est bien clair, qui vient nous enseigner et nous fortifier : « prête l’oreille de ton cœur, (…) qui que tu sois » annonce le maître… « rejoins ton frère » ajoute le chantre. Oui, rejoins ton frère dans l’écoute pour ainsi rejoindre ton Dieu sans qui rien n’est possible car il n’est qu’Amour. Et sans cet Amour, toute relation est vaine. Écouter l’autre avec cette oreille du cœur change la donne car la relation d’amour rejoint d’emblée la relation de foi. Les deux sont liées car, si la foi nous aide à percevoir la présence de Dieu en l’autre, l’amour nous ramène à la personne très concrète de cet autre. Et regarder l’autre avec foi, n’est-ce pas déjà l’aimer, tel qu’il est ? Alliance du spirituel et du temporel.

Tout le secret de l’écoute ne résiderait-il pas dans la certitude que l’autre est animé du même désir de conversion, de prière, d’amour fraternel que moi, et peut-être plus ? Si j’ai cette foi, alors mon regard pourra changer car l’écoute, agrandie de l’oreille du cœur, se fera communication et également dialogue indispensable, qui prévient des embûches et adoucit la réception. On pourrait même rêver que la réception de cette écoute du cœur se fasse à double sens : la réception que je reçois et dont j’identifie les fruits, - et parfois les pépins ! -, puis la réception que mon propre cœur fait vivre à l’autre, sur un mode heureux ou douloureux.

 

Saint Benoît ouvre le prologue de sa Règle par cette proposition à accueillir l’inattendu de Dieu. Il incite à devenir capacité d’accueil pour, ensuite, apprendre à se mettre en situation d’attente comme le veilleur qui attend l’aurore : il écoute pendant la nuit puis regarde autour de lui, quand le jour se lève, sans jamais baisser la garde… « Rester et devenir veilleur » psalmodie le chantre.

 

« Écoute et prête l’oreille de ton cœur »  Saint Benoît se fait l’écho de la voix du Seigneur, messager du silence et de l’écoute, messager du cœur et de la grâce indispensable pour faire de nous ses disciples. A partir de là, tout peut commencer !        

Armelle de Vallois

27 mai 2012. Solennité de la Pentecôte

 

 

         « Écoute,… reçois… et accomplis… »

         Obscultate… ce mot en évoque deux autres : obscurité et ausculter. Peut-être bien qu’ausculter, c’est fermer les yeux pour ne plus rien voir de ce qui se reçoit dans l’obscurité et poser son oreille sur un Cœur, discerner dans ses pulsations tout ce que le nôtre désire. Et dans ce désir orienté, Jésus opère lui-même ses « œuvres bonnes » (v 22) qu’il parfera en nous (v 29). D’où jaillit notre louange (v 30).

 

         « Écoute,… incline… et reçois. »

         « Les yeux ouverts à la lumière béatifique et les oreilles attentives, écoutons ! » (v 29). Car si l’oreille peut se passer de la vue pour percevoir l’approche de Dieu, l’œil, par contre, ne peut se passer de l’ouïe pour connaître l’Aimé qui est avant tout le Verbe. Car, au Royaume de l’Amour, on peut être aveugle, mais on n’a pas le droit d’être sourd… L’écoute, très sûr instinct spirituel.

 

         Et d’ailleurs, si les yeux sont ouverts, Benoît précise que c’est « à la lumière béatifique » (v 9), c’est-à-dire une lumière qui ne se perçoit pas par la vue mais se reçoit par l’ouïe puisqu’elle est ordonnée à l’écoute du cœur, cet accueil cordial de l’un en l’autre ; l’un et l’autre réceptacle et réception ; lieu d’interaction. Cette ouverture des sens ne s’opère pas vers l’extérieur, mais vers l’intérieur, lieu moins accessible à nos sens et pourtant en lequel ils s’enracinent. Cet intérieur est bien une terre où se livrent tous les combats pour lesquels Benoît veut nous armer sûrement. Ce qui sourd du plus profond de nous-mêmes, comme une eau souterraine et l’essence d’un feu à l’état de braise dormante et dont notre conscience cherche anxieusement à ranimer la flamme.

 

         « Écoute ... » Il y a un autre mot caché à l’intérieur, et c’est l’obéissance. Cet acte très particulier qui consiste à incliner l’oreille de son cœur (v 1) pour le mettre au diapason d’une volonté extérieure que l’on s’approprie par amour. C’est bien ainsi que l’on peut « recevoir » (v 1) la tendresse du Père par la médiation des préceptes de la Règle.

 

         Le Maître me dispose à l’attente qui est une autre façon d’écouter ce qu’on n’entend pas... Pas encore… Mais que l’on perçoit déjà par l’obéissance, cette autre manière de se soumettre à l’indicible et, paradoxalement, d’entendre ainsi parfaitement bien.

 

         Cette inclination du cœur doit être constante (v 6). Cette écoute est une observation vigilante qui ne peut s’endormir sans laisser échapper le fruit de ses efforts, si laborieux dans un premier temps, et après lesquels on serait bien tenter de se reposer un peu.

 

         - Pourquoi tant courir, Benoît ?

         - Parce que s’arrêter ici, c’est mourir. Et marcher, c’est encore trop peu pour celui que l’Amour appelle ! «  Il nous faut courir et agir d’une façon qui profite pour l’éternité.» (v 44)

         Et Benoît, avec sa tendre intransigeance, nous rappelle à cette observance qui fait de nous les incessants veilleurs de l’Aube, voilée à l’horizon de nos mers intérieures aussi bien que dans les ciels de l’Histoire collective. « Levons-nous donc ! Voici l’heure pour nous de sortir du sommeil ! » (v 8). Car, décidément, pour nous, dans ce temps de notre existence terrestre, ce sera toujours cette heure-là.

 

         « Cours !... » martèle Benoît à la manière du battant de l’horloge, inscrivant sur le cadran de notre histoire le temps de la Miséricorde pour chacun puisque « les jours de cette vie nous sont prolongés comme une trêve. » (v 36). Oui, « tant qu’il est encore temps, il nous faut courir. » (v 44)

 

         S’arrêter ici, c’est abdiquer et laisser échapper cet essentiel qui ne demande qu’a s’embraser au rythme de nos pas. Le Cœur s’arrête-t-il de battre ?  Lève-toi !...Sors du sommeil ! (v 44) Se coucher maintenant, ce serait laisser mourir l’Amour en nous. Et cela, le Maître ne l’envisage même pas !

 

         Toute la Règle de saint Benoît bat au rythme des pulsations du Cœur divin et s’applique avec patience et ténacité à nous en communiquer l’écho. « Écoute ! » revient comme une scansion dans notre si longue marche afin que le sommeil ne s’abatte pas sur nous avant que ne se lève l’Étoile du Matin. (cf. Apocalypse)

 

         Notre cœur agité ne distingue bien souvent pas très clairement le lieu principal de son combat intérieur, encore moins la méthode pour l’engager. « Nous allons donc constituer une école où l’on apprendra le service du Seigneur. » (v 45) répond Benoît face à notre désarroi. La Règle sera le résumé de Ses « saintes leçons. » (v 35)

 

         « Cours !.. » scande la règle comme le battant de la cloche appelant aux offices. Dans cette « faible ébauche » que Benoît a esquissé (ch. 73, 8), il  n’est question en définitive que d’officier, et à cette école que de former des officiers (ch. 39. 40. 25 à 30. 46. 47).

 

         C’est un incessant mouvement de troupes invisibles et d’opérations militaires sur un terrain dont on a peine à évaluer l’exacte dimension. Ayant tout d’abord déposé les armes du monde au pied de notre Maître, nous voici réarmés de pied en cap par ses soins : Nos reins « ceints de la foi », nos pieds chaussés du zèle de la Parole (v 21), ayant reçu avant de livrer combat, des mains du Christ notre Chef « les puissantes et glorieuses armes de l’obéissance » (v 3), nous voilà prêts à « marcher dans ses sentiers » (v 21) – mais combien plus à courir ! – vers « le Tabernacle du royaume » (v 22) à conquérir de haute lutte au milieu des « fleuves »  qui « débordent »  et des « vents » qui se « déchaînent » (v 34). « Il nous faut préparer nos cœurs et nos corps à combattre. » (v 40), « marcher sans tâche et opérer la justice » (v 25), affronter en nous-mêmes les rejetons diaboliques qui  piétinent les terres de Dieu puis les anéantir. (v 28)…Quant à ces forces hostiles campées dans notre citadelle, on n’ose en faire le décompte….

 

         Sur le champ de bataille, deux consignes sonnent clairs dans la mêlée : « Écoute ! » (v 1. 3. 11. 24. 33. 44. etc.) – toujours – et « Cours ! » (v 13. 44) – encore  –,  nous lançant à l’assaut de cet « esprit mauvais » (v 28) qu’il nous est ordonné de repousser « courageusement » jusque dans ses retranchements, recourant dans les passes critiques au Seigneur dont la grâce « nous fournira le secours » (v 41) nécessaire pour mener « à bonne fin » (v 4) le combat engagé. Car dans cette bataille livrée contre nos ennemis intérieurs, pas de repli possible !

 

         « Garde-toi de fuir, sous une émotion de terreur, la voie du Salut. » (v 48). Car elle peut nous effrayer cette lutte sans merci menée dans le secret et dont nul autour de nous n’entend le fracas parfois insupportable. « Garde-toi de fuir » car si la voie se resserre en certains passages (v 48) jusqu’à paraître impraticable, notre cœur, lui, ne se resserre pas dans l’angoisse. Bien plutôt, il « se dilate » (v 48), et malgré l’étroitesse du chemin, « l’on se remet à courir » (v 49) sans se plaindre de la dureté des pierres sous nos pieds.

 

         C’est sans doute qu’alors, c’est le Fils qui court pour nous, lui à qui nous nous sommes  unis dans  la Croix comme dans le  plus profond refuge de sa Lumière. C’est lui, l’Ami qui nous porte dans le sein du Père.

 

         C’est dans le Cœur du Christ que nous nous reposons, le laissant courir en nous pour prendre totale possession de son territoire reconquis. Et dans ce Cœur qui n’a jamais cessé de battre et combattre pour nous, jaillit « l’ineffable douceur d’amour » (v 49).

 

         « Cours !... » Maintenant, c’est Dieu lui-même qui se met en mouvement en nous. Ses yeux et ses oreilles s’ouvrent à notre prière à la mesure de notre réponse à son invitation. (v 18)

 

         Il nous a dit : « Viens ! » (v 12), il nous dira alors : « me voici ! » (v 18)

 

         Vraiment, « quoi de plus doux que cette Voix ? » (v 19)…

 

Marikka Devoucoux

30 mai 2012. Sainte Jeanne d’Arc

Veille de la Visitation

 

 

                            Cherchez et vous trouverez,  

                                               frappez et l'on vous ouvrira.

 

Homélie prononcée à l’abbaye Sainte-Marie de Maumont le 1er mars 2012

par le P. Joël Letellier, jeudi de la 1ère semaine de carême. Mt 7, 7-12

 

« C’est vrai qu’il a frappé le rocher,

l’eau a jailli, des torrents ont coulé »

Ps. 77, 20

 

« Cherchez en lisant, et vous trouverez en méditant ;

Frappez en priant, et il vous sera ouvert par la contemplation »

 

Guigues le Chartreux, Scala claustralium

 

 

Chaque fois que nous célébrons l'Eucharistie,

nous cherchons et nous trouvons.

Le ciel s'ouvre et Dieu se livre à nous

dans sa petitesse et dans son humanité

pour que nous puissions ouvrir notre cœur

à sa présence et à sa divinité.

 

Ne nous lassons pas de chercher et de frapper

pour trouver et pour être trouvé.

Demandons pardon

pour toutes les fois où nous nous cachons.

 

Le fait de frapper à la porte est signe d'insistance,

d'hospitalité, certes,

mais aussi de persévérance

surtout lorsque personne ne semble avoir entendu,

lorsque personne ne vient répondre

Lorsque le temps d’attendre à la porte semble s'éterniser…

"Y-a-t-il quelqu'un ?"

 

Souvent c'est notre lot dans la prière.

C'est pourquoi, sans doute, nous venons plusieurs fois par jour

assurer le service divin.

Frappez à la porte

par des hymnes, des cantiques, des psaumes,

par une prière personnelle et communautaire,

la prière de l'Église.

L'Église pérégrine avec persévérance dans son pèlerinage

vers l'Époux.

"A-t-il entendu ?

Il est attendu !"

Mais l'entendons-nous venir ?

Il est impatient de venir à nous.

 

Nous frappons à sa porte

avec persévérance, quelquefois avec lassitude,

avec impatience, avec inquiétude.

mais Dieu aussi frappe à notre porte :

"Voici, je me tiens à la porte et je frappe.

 Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte,

 j'entrerai chez lui pour souper,

moi près de lui et lui près de moi." (Ap 3, 20)

 

Dieu s'invite à notre table

dans notre demeure, chez nous.

Saurons-nous recevoir celui que la terre et les cieux ne peuvent contenir ?

La prière persévérante, répétée

n'est-elle pas là pour agrandir la capacité de notre cœur

afin que notre prière soit "dilatato corde" ?

 

Frappez !

Quelle ambivalence dans ce mot !

Frapper à la porte

c'est recevoir l'hospitalité.

mais frapper quelqu'un,

c'est l'agresser !

Nous frappons à la porte de la demeure de Dieu

et Dieu frappe à notre porte.

mais nous ne devons pas frapper notre prochain.

 

Et cependant…

Nous avons frappé Dieu,

nous avons frappé le rocher.

Moïse a frappé le rocher pour étancher la soif du peuple.

Et de ce rocher, l'eau a coulé,

l'eau et le miel,

l'eau et le sang,

le vin nouveau et la nouvelle manne, le pain de vie.

 

 

De la lance, nous avons frappé le Cœur de Jésus en croix.

Frappez et l'on vous ouvrira.

Frappez et vous n'aurez plus jamais soif.

L'agressivité et l'animosité,

Il les a changés en hospitalité,

en rassasiement pour la vie éternelle.

Ce qui était malédiction est devenu bénédiction.

 

C'est là, le Cœur ouvert de Jésus

frappé tant et tant de fois

par l'humanité en quête et en détresse.

C'est là, la demeure de Dieu qui s'ouvre toute grande

pour nous donner l'hospitalité

et nous désaltérer aux sources vives du salut.

 

 

 

 

 

Saint Benoît et le Sacré-Cœur

 

Saint Benoît et la Congrégation dite de « Picpus »

 

Extraits de conférences données au Centre Picpus à Paris sur les relations entre la Congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie

 et la Règle de saint Benoît

 

P. Joël Letellier

Centre Picpus, Assemblée internationale

37, Rue de Picpus, 75012 Paris, le 6 juillet 2009

 

 

1 / Mot d’accueil, présentation et orientation

 

Permettez-moi, avant d’entrer dans le vif de notre sujet, de vous dire combien je suis ému, très touché, de me trouver parmi vous en cette grande Assemblée de la Congrégation des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie et de l’Adoration perpétuelle du très Saint-Sacrement, ouvrant pour ainsi dire l’ensemble de vos travaux qui vont vous retenir durant tout ce mois de juillet.

 

Mon souhait serait d’énumérer tous les continents représentés, tous les pays où votre si belle Congrégation est implantée. J’y renonce tout de suite car vous êtes trop nombreux par votre diversité et vous vous connaissez certainement bien mieux que je ne vous connais encore. Je ne veux pas courir le risque d’oublier tel ou tel pays et je me contenterai de savoir que vous représentez, me semble-t-il, plus d’une trentaine de nationalités différentes de tous continents pour saluer un tel universalisme comme signe et symbole non seulement de votre Congrégation aussi vivante et attrayante qu’elle soit mais aussi de l’Église répandue dans tout l’univers et toute entière contenue cependant dans le Sacré-Cœur de Jésus et celui de Marie, sa mère et notre Mère.

 

C’est dire d’emblée que ce qui va nous occuper transcende le temps et l’espace, intéresse le particulier et l’universel, regarde ce qui est au loin et ce qui est proche, concerne l’extension de l’Évangile aussi bien que l’intériorisation de la Parole divine en chacun de nos cœurs.

 

Soyons modestes dans nos propos : nous sommes tous pauvres et limités dans nos moyens, bien indignes trop souvent de la mission qui nous a été donnée et cependant Dieu habite notre cœur et nous habitons la demeure de Dieu. A travers les générations successives et les kilomètres à franchir, notre mission au-delà de chacune de nos vocations particulières, est bien de connaître et de répandre l’Amour, de « contempler, vivre et annoncer au monde l’Amour de Dieu » manifesté dans les Cœurs de Jésus et de Marie. On pourrait dire, en reprenant l’Apôtre Paul, que ce Mystère est grand puisqu’il s’agit du Christ et de son Corps qui est l’Église. Songeons avec émotion à notre petite et si grande sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, sainte patronne des Missions : « Ma vocation, je l’ai enfin trouvée. Au centre de l’Église, je veux être l’Amour » !

 

Merci à vous de me montrer le chemin du véritable amour, de la dépossession de soi, du désir de plaire à Dieu et de le servir dans la justice et la vérité. Merci de me communiquer un peu de votre ardeur missionnaire, de votre générosité, de votre dynamisme et aussi de votre intériorité. Car je ne doute pas un seul instant que si vous êtes rassemblés ici, c’est parce qu’un feu intérieur vous habite et vous anime et pour que par le partage de vos expériences et le retour aux sources de votre vocation vous soyez affermis et confirmés dans votre mission d’annoncer le royaume de Dieu, c’est-à-dire d’être évangélisés en profondeur pour annoncer l’Évangile à l’extérieur.

 

Je serais bien intimidé de me trouver parmi vous si je n’étais entouré de Sœur Marie-Chantal Chesnel et du Père Bernard Couronne qui me rassurent de leur présence. Je connais Sœur Marie-Chantal depuis qu’un jour elle s’est infiltrée dans un groupe de retraitants avec qui je rompais le pain de la Parole dans mon monastère de Ligugé non loin de Poitiers. Nous sommes devenus compagnons de route et c’est, je crois bien, en partie grâce à cette rencontre que je me trouve parmi vous aujourd’hui. Ce qui me rassure aussi grandement, c’est la présence bienveillante de notre Père Bernard sans lequel ces journées n’existeraient pas. Je tiens à lui exprimer ma vive reconnaissance pour son invitation ainsi que pour les documents qu’il m’a fournis afin de mieux vous connaître et préparer ces entretiens. Si nous nous sommes mis en relation l’un avec l’autre c’est par le biais des bénédictines du Saint-Sacrement, une famille religieuse née au XVIIe siècle dont l’histoire et la spiritualité présentent d’ailleurs certaines analogies avec la vôtre. Et vous voyez que notre lien ne fait que se renforcer d’autant plus que je suis admiratif du travail qu’il accomplit tant au point de vue historique que sur le plan spirituel pour que l’âme de « Picpus » aille toujours se rafraîchir aux sources d’eaux vives.

 

En prenant contact avec moi en vue de ces journées, le Père Bernard a exprimé le souhait que je vous parle des racines bénédictines qui sont les vôtres. En effet, votre Congrégation naissante s’est référée au moins à certains égards et pour un laps de temps relativement restreint à la Règle de saint Benoît. Un tel emprunt peut paraître étrange, car il s’agit d’une Règle établie pour des moines cloîtrés, mais il trouve cependant une explication historique et il n’est pas sans importance sur le plan proprement spirituel de votre famille religieuse. Il s’avère sans doute nécessaire, dans le cadre d’une meilleure connaissance de votre patrimoine spirituel, de rechercher les sources fondatrices, le courant d’inspiration qui a donné naissance à votre Congrégation ou qui a influencé son cheminement.

 

Nous parlerons donc, bien modestement toujours, de ce que nous pourrions appeler le chemin d’une « expérience spirituelle » dont Saint Benoît nous dévoile une grande partie dans sa Règle des moines et qu’il indique à ses disciples comme une voie concrète pour vivre une vie de réel amour du Christ en communauté. Cette Règle, empressons-nous de le dire, il ne la présente pas comme un tout achevé ni comme un monument monastique qu’il entend livrer à la postérité ; son but est de donner une Règle de vie pour son monastère et une Règle, dit-il, établie pour des débutants, comme un condensé pratique de l’Évangile, pour que le moine puisse s’élever vers les cimes de la sainteté grâce à l’Esprit d’amour qui lui sera donné et qui agira en lui.

 

Expérience spirituelle au sein de nos différentes familles religieuses, chemin de vie communautaire, vie centrée sur le Christ et cependant en relation aux autres, relation à Dieu et au monde, intériorité et annonce de l’Évangile, vie de foi et transmission de cette même foi dans la fidélité et dans la nouveauté toujours jaillissante de l’Esprit, telles sont les réalités que nous évoquerons soit dans nos entretiens et nos études de textes, soit dans nos échanges entre groupes.

 

J’ajoute aussi ce que je confiais récemment à Sœur Marie-Chantal et qui me donne un lien familial avec Picpus : une de mes grandes tantes, Sœur Victoire Conen de Saint-Luc qui était religieuse à Quimper a été décapitée à 33 ans, le 19 juillet 1794, et inhumée ici avec ses parents eux aussi guillotinés le même jour, dont je suis l’indigne descendant par Angélique, propre sœur de Victoire, rescapée de la Terreur. La mémoire de Victoire se trouve évoquée par la plaque qui jouxte celle des seize carmélites de Compiègne, décapitées deux jours auparavant, le 17 juillet 1794, par la même guillotine de la Barrière du Trône (actuelle Place de la Nation). Vous voyez qu’un enracinement spirituel oblige toujours à plus de fidélité, de ferveur et d’action de grâces.

 

Merci à vous tous, merci de votre bienveillance et de votre prière et avançons maintenant en eau profonde : « Duc in altum ! »

 

 

2/ La Congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et Marie

et l’adoption de la Règle de Saint Benoît

 

Il ne saurait être question ici de reprendre dans le détail tout ce que les Archives nous livrent au sujet de la naissance de votre Congrégation et de l’emprunt qui a été fait à la Règle de Saint Benoît, au moins partiellement et temporairement. Ce qui est important est votre désir de voir aujourd’hui votre lien avec l’esprit bénédictin, comment et pourquoi il y a eu ce lien dans le passé et comment et pourquoi ce lien vous intéresse-t-il encore aujourd’hui.

 

Nous aurons l’occasion d’étudier de plus près quelques textes de la Règle de saint Benoît, ensemble ou en petits groupes. Une des questions majeures sera de se demander si ces textes sont accessibles pour vous aujourd’hui et comment ils peuvent être une référence spirituelle bienfaisante au sein de votre Congrégation.

 

Dans quelle mesure en effet peut-on parler pour vous d’une filiation bénédictine et quelles pourraient en être les manifestations ou les semences d’avenir. Est-ce ce un héritage essentiel ou simplement marginal ? Avez-vous tendance à l’ignorer, à le rejeter ou à le reconnaître avec « légitime fierté » ? Cette dernière expression évidemment est signée du bénédictin qui vous parle !

 

Deux constats : influence indéniable et oubli

 

Prenons donc comme un premier constat ce qui est indiqué à l’article 8 de vos anciennes Constitutions : « Le fondement de notre Règle est la Règle de Saint Benoît ». A son tour, les Constitutions de 1966 confirment au numéro 9 : « Nous honorons Saint Benoît comme l’inspirateur de notre vie religieuse ». On ne peut donc être plus clair.

 

Il y a un deuxième constat : en 1863, le Chapitre Général décida de réimprimer les Constitutions en y ajoutant en guise de préface les chapitres de la Règle de Saint Benoît recommandés par le Père Pierre-Marie-Joseph Coudrin. C’est ce qui a été fait dans l’édition de 1875 des Constitutions. Cependant, lorsqu’à la suite de la promulgation du nouveau Code de Droit canonique de 1917, il fallu procéder à une reprise des Constitutions, éditée le 14 février 1928, les textes de la Règle bénédictine disparurent malgré les vœux du récent Chapitre Général d’alors. Remarquons toutefois que les textes de la Règle de Saint Benoît furent maintenus dans l’édition allemande des Constitutions. En fait, cet « oubli » semble significatif et révélateur d’une tendance de la part de certains membres de la Congrégation d’effacer ou du moins d’estomper cette référence monastique et contemplative non destinée, semble-t-il, à une Congrégation de type apostolique.

 

Les origines de la fondation

 

Peut-on remonter dans le temps et voir comment le Père Pierre-Marie-Joseph Coudrin s’est intéressé à la Règle de Saint Benoît ?

 

Je cite le Père Bernard Couronne : « Sœur Gabriel de la Barre raconte comment, vers 1798, la petite communauté essentiellement féminine, réunie autour de la Mère Henriette Aymer et dirigée par le Père Coudrin, sent le besoin d’un guide, d’un tuteur, pour progresser dans un style de vie évangélique ». Elle écrit dans ses Mémoires : « On était rempli de bonne volonté, mais on n’avait cependant nulle expérience de la vie religieuse ». Il faut bien remarquer qu’à cette époque extrêmement troublée par la tornade révolutionnaire, il n’y avait plus guère de références spirituelles structurées et encore moins de communautés monastiques où l’on aurait pu puiser secours.

 

Vers 1798, plusieurs informations circulent à Poitiers sur ce que vivent les trappistes émigrés en Suisse à La Valsainte. La Mère Henriette Aymer est séduite et devient impatiente d’entraîner ses sœurs à suivre leur exemple, non en les rejoignant en Suisse mais en vivant selon leur règle de vie. Elle en parle évidemment au Père Coudrin qui « entra dans ses vues avec admiration ». Voilà pourquoi, dès les premiers jours de 1799, la petite communauté naissante commença à vivre selon la Règle de saint Benoît proposée et adaptée par les moines de La Valsainte pour des personnes vivant hors de leur cloître. Et, nous allons le voir, il ne s’agit pas seulement de la Règle de saint Benoît mais de tout un courant spirituel.

 

Détour par Dom Augustin de Lestrange

 

C’est là qu’il faut évoquer la grande figure, aussi ardente que controversée, de dom Augustin de Lestrange (1754-1827), ce maître des novices de la Trappe de Soligny qui, pour échapper aux contraintes révolutionnaires avait obtenu la permission de s’exiler hors de France avec d’autres moines. Avant d’être le restaurateur et continuateur de la vie cistercienne en France, et cela aussi bien pour les moines que pour les moniales trappistes, il allait errer dans une incroyable odyssée, de 1791 à 1827, à travers la Suisse, l’Autriche, la Prusse et la Russie sans parler de multiples projets ou fondations éphémères jusqu’au Mississipi ou aux Antilles. Or, c’est dans l’ancienne chartreuse de La Valsainte, en Suisse, dans le canton de Fribourg qu’il s’établit tout d’abord et qu’il chercha à regrouper tous ceux et celles qui pouvaient y trouver refuge. Ce lieu devint vite un point de ralliement et même un important centre de rayonnement spirituel, d’autant plus inquiétant pour les autorités françaises que ce site était proche de la frontière. Dom Augustin de Lestrange et les siens purent y demeurer de 1791 à 1798 où ils furent de nouveau contraints à l’exil.

 

Ce qu’il convient de souligner est l’extraordinaire rayonnement de La Valsainte à cette période charnière marquée par une très forte spiritualité d’adhésion à la volonté de Dieu, d’adoration eucharistique et de réparation pour tous les méfaits commis en France. La France est confiée plus que jamais au Sacré-Cœur blessé par tant de sacrilèges. D’où aussi, en esprit de pénitence, les mortifications et l’austérité bien caractéristiques déjà des trappistes héritiers et disciples de  Rancé (1626-1700), le célèbre réformateur de la Trappe.

 

A partir de 1794, Dom Augustin de Lestrange organise un Tiers-Ordre composé d’enfants qu’on lui confie et de leurs maîtres. La Constitution de ce tiers ordre porte cette remarque intéressante : « L’Ordre de la Trappe (sic) n’a d’autre Règle que celle de Saint Benoit prise à la lettre et dans toute son  étendue, c’est-à-dire quant à l’austérité extérieure et quant à l’esprit ‘primitif’ de la manière que l’ont pratiquée Saint Bernard et les premiers religieux de Cisteaux (sic). Le tiers ordre au contraire prend cette même Règle dans toute sa douceur et avec toutes les dispenses que peut exiger le but qu’on s’y propose qui est de faire tout le bien possible ».

 

Même en faisant la part aux difficultés rencontrées et aux critiques, le succès de ce tiers ordre est grand et cela permet à Dom Augustin de Lestrange d’aller plus loin. Il cherche par tous les moyens à étendre à l’extérieur du monastère la forte spiritualité des moines. Il veut diffuser notamment les deux dévotions particulières de la Sainte Volonté de Dieu et du Sacré-Cœur. Une Association en l’honneur des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie est ainsi créée pour répandre cette pratique de dévotion. Les Archives de la Trappe (cote 871) notent la déclaration de Dom Augustin de Lestrange : « On s’est déterminé à la donner au public quoiqu’elle n’eut d’abord été dressée que pour la seule maison de la Val-sainte de Notre-Dame de la Trappe ».

 

De même Dom Augustin de Lestrange entreprend un projet similaire mais de type militaire. Il voudrait rédiger une « Règle de l’Ordre militaire des Volontaires de Dieu », lesquels seraient tenus comme les membres du tiers ordre de réciter l’office de la Sainte Volonté de Dieu. Il prévoit que ces Volontaires « porteront tous sur leur habit un cœur d’étoffe rouge, en l’honneur du Sacré-Cœur de Jésus ; et sur ce cœur, précise-t-il, seront écrites ces paroles : Dieu le veut ».

 

Une réaction contre-révolutionnaire ou une tradition ecclésiale multiséculaire ?

 

Levons tout de suite une ambiguïté.

 

Bien-sûr, le contexte général est profondément contre-révolutionnaire et les insignes du Sacré-Cœur comme le désir d’adoration et de réparation revêtent fréquemment et de façon plus ou moins inéluctable à cette époque précise une connotation politique.

 

Cependant, il ne faudrait pas oublier que cette orientation spirituelle très fortement présente à La Valsainte puise ses racines dans une tradition monastique beaucoup plus enracinée dans l’histoire que les événements révolutionnaires et, par voie de conséquence, que les réactions contre-révolutionnaires.

 

Les troubles de la Terreur et toutes les infamies perpétuées ne font alors que renforcer et se développer un culte eucharistique déjà fortement ancré dans l’Église qui - ne l’oublions pas - avait traversé au XVIIe siècle la Réforme protestante en promouvant partout l’adoration eucharistique comme expression de foi vraiment catholique et par souci de réparation.

 

De même, la dévotion au Sacré-Cœur s’est souvent trouvée liée dans la Tradition ecclésiale à la dévotion eucharistique puisque le Cœur de Jésus est celui qui a été ouvert par la lance et qui a saigné par amour pour nous. Il s’agit donc bien de l’eau et du sang du Christ qui s’épanchent du côté transpercé du crucifié, signes mystiques du baptême et de l’eucharistie. Le Sacré-Cœur est donc le lieu symbolique et même sacramentel de l’Amour de Dieu pour nous en son Fils Jésus-Christ. La dévotion mariale est un corollaire de cette réalité puisque Marie est associée étroitement au sacrifice de Jésus et qu’elle porte en elle le Mystère de l’Église.

 

Toute la tradition monastique, bénédictine et cistercienne, est illustrée par des chaînons mystiques mettant en relief les plaies de Jésus et la blessure de son Cœur tels que Grégoire le Grand (+ 604) au VIIe s., pape et biographe de saint Benoît, Raban Maur (+ 853) au IXe s., abbé de Fulda, Bède le Vénérable (+ 735) et l’abbé Ambroise Autpert (+ 778) au VIIe s., les abbesses Rilinde et Herrade d’Hohenbourg au XIIe siècle, Rupert (+ 1135), abbé de Deutz près de Cologne, Godefroy d’Admont, abbé du XIIe siècle également, Saint Bernard de Clairvaux (+ 1153) tout particulièrement, Guillaume de Saint-Thierry (+ 1150), Guerric d’Igny (+ 1157), Drogon de Laon (+ 1138), Gilbert de Holland (+ 1172), Egbert de Schoenau (+ 1184), tous du XIIe s., enfin sainte Lutgarde (+ 1246) au XIIIe s. contemporaine de sainte Julienne du mont-Cornillon.

 

A côté de la piété franciscaine très influente à partir de ce treizième siècle, surtout en ce qui concerne les plaies sacrées et la Vitis mystica, ainsi que l’école dominicaine qui célèbre la « Fête de la Plaie du côté », il faut réserver une place spéciale aux béguines et moniales de Saxe, notamment Sainte Gertrude d’Helfta (+ 1301) et les deux Mechtilde, la béguine de Hackeborn (+ 1295) venue à Helfta et la béguine de Magdebourg (+ 1297) venue aussi à Helfta. Depuis lors, leurs œuvres furent des plus influentes dans les milieux monastiques, sans cesse lues, méditées et réédités.

 

Au XVIIe siècle, on ne peut que penser à sainte Marguerite-Marie Alacoque (+ 1690), visitandine à Paray-Le-Monial dont l’influence fut considérable jusqu’à nos jours et pas seulement pour son rôle dans l’institution de la fête du Sacré-Coeur. Si sa famille religieuse n’est pas celle de saint Benoît ou de saint Bernard, de nombreuses figures bénédictines qui lui étaient contemporaines bénéficièrent de cette même impulsion ecclésiale dans l’esprit du Concile de Trente, de la Contre-Réforme en général et de la spiritualité de l’École Française.

 

 Je pense notamment à Catherine de Bar devenue Mère Mectilde du Saint-Sacrement (+ 1698), d’abord annonciade  puis bénédictine, influencée par les mystiques rhéno-flamands tels Eckhart (+ 1328), Tauler (+ 1361) et Suso (+ 1366), puis par Benoît de Canfeld (+ 1610), par Bérulle (+ 1629), Condren (+ 1641), Olier (+ 1657) et saint Jean Eudes (+ 1680). Elle aussi agit selon l’esprit de saint Benoît avec un grand souci d’adoration eucharistique et de réparation ne cherchant qu’à adhérer à la volonté de Dieu avec une ardente dévotion au cœur de Jésus et à Marie qu’elle choisit comme abbesse. Je me permets de souligner ici cette fondatrice à l’itinéraire si particulier et au zèle de feu car, ayant vécu la terreur des guerres de religion et elle aussi exilée à maintes reprises, elle peut offrir plusieurs points de comparaison – mutatis mutandis bien évidemment - avec Dom Augustin de Lestrange.

 

Je dis aussi cela en pensant à votre propre fondation, à votre origine comme famille religieuse, à votre charisme qui vous a consacrés aux Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie et à vos liens, même s’ils sont originels et profonds mais en l’occurrence assez distendus, avec la famille de saint Benoît. Incontestablement, vous héritez aussi de tous ces courants spirituels représentés entre autres par les grandes figures que nous venons de nommer.

 

Faut-il ajouter, avant de nous lancer plus directement dans les textes de la Règle de saint Benoît, que Dom Augustin de Lestrange n’a pas « inventé » cette forte dévotion au Sacré-Cœur qui cohabitait fort bien à La Valsainte avec la Règle bénédictine qui pourtant et paradoxalement n’en souffle mot ? C’est en effet, dès son entrée à La Trappe de Soligny, dès son propre noviciat, qu’il a écrit ces quelques lignes émouvantes :

 

« Je suis de la Confrérie du Sacré-Cœur et (…) l’on se doit de rendre en esprit dans le Sacré-Cœur de Jésus pour se réunir avec tous ceux qui en sont et faire une élévation de cœur vers ce Cœur adorable deux fois par jour et une aspiration envers la Bienheureuse Marie Alacoque, afin qu’elle m’obtienne la grâce d’une dévotion parfaite au Cœur Sacré de Jésus ». (Arch. de la Trappe, cote 721, p 33)

 

Pour la bibliographie en ce domaine, on pourra se reporter principalement aux études suivantes :

 

- Berlière, U., La dévotion au Sacré-Coeur dans l'Ordre de Saint Benoît, Paris, 1923

- Laffay, A.-H., Dom Augustin de Lestrange et l’avenir du monachisme (1754-1827), Cerf, 1998, tout spécialement les pages 138-147 et 285-290.

- Couronne, B., De saint Benoît au Père Coudrin, dans Horizons Blancs, 86 et 87 (1981), p. 112-116 et 146-148.

 

 

3/ La Congrégation et

le contenu de la Règle de saint Benoît

 

 

Les recommandations du Père Coudrin

 

En date du 11 février 1826, le Père Coudrin adresse une lettre à toute la Congrégation. C’est la quinzième du genre. Celle-ci revêt un caractère spécial puisqu’elle accompagne  les Constitutions qui viennent d’être approuvées par Rome et qu’elle annonce le départ de plusieurs religieux pour une mission lointaine. C’est précisément à cette date charnière de stabilisation juridique et d’expansion missionnaire qu’il tient à recommander la lecture et la méditation de plusieurs chapitres de la Règle de saint Benoît comme un impérieux besoin d’enracinement spirituel et d’intériorité pour demeurer fidèle dans la foi, dans le service du Seigneur et dans l’élan missionnaire. Voici  ses propos à ce sujet :

 

« Vous le savez bien, nos bien-aimés frères et très chères sœurs : la Règle de saint Benoît est le fondement de la nôtre. Nous vous engageons à lire et à méditer souvent, devant Dieu, la Règle de ce grand patriarche des cénobites d’Occident. Surtout, nous vous recommandons de lire les chapitres 4, 5, 6, 7, 19, 20, 33, 34, 54, 68, 71 et 72 de la Règle de saint Benoît. C’est là que vous apprendrez à estimer et à pratiquer :

 

- cette sainte vertu d’obéissance, qui doit être telle « que la voix du Supérieur, qui commande, et l’action du disciple, qui exécute ses ordres, se trouvent presque jointes et unies dans un même moment » (RB, 5, 9) ;

 

- cette humilité, « qui trouve son consentement dans ce qu’il y a de plus vil et de plus abject » (RB 7, 49) ; qui fait que, « dans le fond du cœur, nous nous croyons les derniers de tous » (RB 7, 51), et qui nous porte à « découvrir à notre Supérieur nos pensées et nos fautes les plus secrètes » (RB 7, 44 ; cf. 4, 50 ; 46, 5-6), parce que nous nous regardons comme incapables de nous conduire nous-mêmes ;

 

- cette ferveur dans la prière, qui nous inspire un profond recueillement « en la présence de Dieu et de ses saints anges » (RB 19, 6) ;

 

- cette pauvreté d’esprit, qui ne nous permet d’avoir rien en propre, puisque nous n’avons « pas  même la disposition de notre volonté » (RB 33, 4 ; cf. Pr. 3 ; 4, 60 ; 7, 19. 31) ;

 

- cette soumission d’esprit et de cœur, fondée sur la confiance en Dieu, qui fait que le religieux, « se reposant sur l’assistance divine, obéit par un sentiment de charité » (RB 68, 5), et ne trouve rien d’impossible dans l’obéissance ; et qu’il n’examine jamais celui qui commande, mais Dieu seul, dont on s’approche par la voix de la soumission ;

 

- ce silence intérieur, qui fait, comme le dit le Prophète, que « l’on met un frein à sa bouche, pour ne pas pécher par sa langue »  (RB 6, 1 ; Ps. 38, 2-3) ;

 

-   enfin, ce zèle ardent, « qui éloigne du vice et conduit à Dieu et à la vie éternelle » (RB 72, 2). « Il faut », continue saint Benoît dont nous aimons ici à emprunter les expressions, « il faut que les religieux exercent ce zèle par une très ardente charité, c’est-à-dire, qu’ils se préviennent les uns et les autres par des marques d’honneur et de respect ; qu’ils supportent très patiemment les infirmités (…) [du prochain] (…) ; que nul ne recherche ce qu’il croit lui être utile, mais plutôt ce qui est avantageux à son frère ; qu’ils se rendent les devoirs de la charité mutuelle par le mouvement du pur amour de Dieu ; qu’ils craignent le Seigneur ; qu’ils aiment leur Supérieur d’une affection humble et sincère, et qu’ils ne préfèrent rien à Jésus-Christ » (RB 72, 3-12 sauf 6).

 

Ce document émanant du Père Coudrin est extrêmement précieux car il nous donne les passages qui sont retenus par lui comme étant essentiels pour l’esprit de la Congrégation et il met l’accent sur l’obéissance et l’humilité, la prière et la confiance en Dieu, la soumission et la pauvreté en esprit. En un mot, que tous les Frères et toutes les Sœurs de la Congrégation soient animés d’une très ardente charité et que rien ne soit préféré à Jésus-Christ.

 

Remarquons d’emblée un point majeur : lorsque Mère Henriette, en 1798-1799, se met à vouloir pratiquer la Règle de saint Benoît, elle se met en réalité davantage à pratiquer la lettre de la Règle et l’austérité de La Valsainte que l’esprit tempéré de Benoît, lequel est réputé cependant pour sa grande discrétion et mesure. Au tout début, oserais-je dire au risque de caricaturer, il s’agissait davantage d’une austérité matérielle avec paillasse, jeûne, pauvreté et mortifications corporelles alors qu’ensuite, voyant que les santés ne pouvaient suivre et qu’il ne s’agissait peut-être pas là de l’essentiel, on en est venu à découvrir l’âme de la Règle, l’esprit d’amour de saint Benoît, le vrai zèle de la charité ardente, la pauvreté, celle surtout de la soumission qui est tout le contraire d’une sorte de suffisance présomptueuse.

 

Humilité et obéissance dans l’amour, service des frères dans la charité prévenante, voilà ce qui semble maintenant découvert et qu’il faut encourager à pratiquer.

 

Le risque, à vrai dire, même et surtout pour des âmes généreuses et volontaires, est de se réfugier dans un rigorisme pour se prémunir contre tout laxisme. On retient la forme matérielle et on risque vite d’oublier le fond spirituel, le contenu, qui vise non les moyens accidentels mais le but essentiel qui est l’union à Dieu dans la charité.

 

Au fond, le grand message que nous donne ici le Père Coudrin dans ses recommandations est de saisir l’âme de saint Benoît pour se mettre à son école non pour demeurer dans un cloître mais pour bénéficier de son expérience spirituelle afin de descendre nous aussi dans la fournaise de l’union à Dieu. Il a bien compris qu’il ne saurait y avoir d’apostolat fécond sans une forte spiritualité et puisque la Providence avait placé la Règle de saint Benoît entre leurs mains au début de la fondation, il fallait y voir une source d’inspiration authentique pour progresser dans les voies de Dieu.

 

L’impulsion initiale aurait pu être franciscaine ou dominicaine, façonnée par l’esprit du carmel ou de la Compagnie de Jésus, or cela n’a pas été, historiquement parlant. Il y a donc une sagesse à recueillir de saint Benoît, quelque chose qui lui soit propre, et qui puisse s’harmoniser avec les perspectives de la Congrégation. En quelque sorte il s’agit de s’interroger sur les possibilités réelles d’une conjonction de ces deux charismes, telle qu’elle a pu être vécue dans l’histoire et telle qu’elle peut être vécue aujourd’hui et demain dans vos communautés.

 

 

Le mystère pascal du Christ et la sequela Christi du disciple

 

Il est évident que, fondamentalement, le mystère pascal du Christ, tel que les Écritures nous le révèlent tant dans ses préfigurations prophétiques que dans sa réalisation effective et aussi tel que saint Paul nous le donne à comprendre, doit imprégner la vie du chrétien. Le serviteur n’est pas plus grand que le maître et là où le maître est passé, le serviteur doit aussi passer. Voilà le thème, et même la réalité, fondamentale de toute sequela Christi, de toute marche à la suite du Christ. Le chrétien, et plus particulièrement le religieux, est appelé à être configuré au Christ dans son mystère de vie, de mort et de résurrection. Il y a là un lieu incontournable, irremplaçable, qui ne doit pas être seulement un lieu notionnel mais un lieu d’expérience. Et ici, ne nous leurrons pas : il y a grand risque d’en rester à une connaissance livresque alors que cela doit se vivre dans une expérience vécue au plus profond du concret par chacun d’entre nous dans son histoire intime.

 

Frères et Sœurs, chacun ensuite doit suivre son chemin selon une impulsion de la grâce. Tout le monde n’est pas appelé à être chartreux ou carmélite, à s’adonner à la pauvreté ou à la prédication, à transmettre son savoir dans l’éducation ou à évangéliser dans les missions lointaines mais chacun appartient à une famille religieuse inscrite dans l’histoire, marquée par l’histoire et qui correspond à quelque chose du dessein de Dieu sur l’humanité, sur l’universel, et aussi à un appel personnel reconnu, à une note intime que l’on porte en soi.

 

A vous de retrouver dans votre patrimoine génétique, dans votre ADN, pourrait-on dire, ce qui peut en vous se reconnaître davantage « bénédictin » que dominicain, cartusien, jésuite, franciscain ou carme. C’est vrai qu’avec du recul, on aurait pu imaginer pour vous une Règle telle que celle de saint Augustin, beaucoup moins précise dans les détails d’une vie claustrale et pourtant adaptée à une vie communautaire très forte. Elle est beaucoup plus courte et davantage marquée par le partage fraternel que par une conception hiératique de l’autorité.

 

 

L’expérience spirituelle de saint Benoît (480-547/560)

 

Avec saint Benoît, vous pouvez largement vous consoler en vous disant qu’il intègre, d’une part, une sagesse monastique orientale comme celles des Pères du désert d’Égypte à travers Cassien et celle de saint Basile et, d’autre part, une sagesse occidentale comme celle précisément de saint Cyprien, de saint Augustin et du Maître dont on ignore le nom. Saint Benoît innove même sur certains points, se refusant à une surenchère de mortifications, d’ascèse et d’excès en tous genres. Sa discipline qui peut nous paraître bien rude présente de très nombreux adoucissements et une tempérance digne d’un vrai sage. L’exigence de sainteté est cependant à son plus haut niveau mais il ne veut pas que son disciple confonde les moyens et le but.

 

Il y a dans sa Règle, la révélation d’une longue expérience personnelle et communautaire que saint Benoît n’a cessée de faire. Après ses études à Rome, lors de sa conversion, il alla dans le « désert » de Subiaco pendant trois années. Il s’enracina là dans l’anfractuosité de la roche face à la paroi rocheuse qui lui faisait face dans un décor à la fois paradisiaque et paradoxalement bien austère. C’est surtout face à lui-même qu’il s’est trouvé alors qu’il cherchait un face à face avec Dieu. Le combat érémitique lui a appris la nécessité d’une vie communautaire mais, à son tour, la vie en communauté l’a renvoyé en quelque sorte à une vie plus profonde dans l’intériorité de son être pour y chercher Dieu seul. Non pas qu’il faille se séparer de son frère pour trouver Dieu mais que c’est en cherchant Dieu qu’on peut trouver son frère. Et alors ce frère pourra devenir visage de Dieu, épiphanie de sa présence, miroir pour que moi aussi je puisse révéler Dieu à mon frère. La Règle portera cette empreinte en tous ses chapitres. Le jeu entre, d’une part, le combat singulier du désert où je me trouve face à l’adversité de mon ego et, d’autre part, la paroi communautaire contre laquelle je peux buter mais qui, dans la foi nue, me révèle la présence exigeante et libératrice du Christ.

 

Le cheminement est constant entre le dépouillement total exigé par tous les degrés d’humilité à franchir et le progrès dans l’art spirituel qui fait découvrir le Christ sur chaque visage (frère-abbé, malade-infirmier, pèlerin-portier, hôte-hôtelier, etc.), à tout moment et partout. Si la Règle est bien vécue dans son message le plus authentique, elle devient source d’une véritable humanité entre frères, libération des entraves égocentriques pour une conception résolument christocentrique qui donne naissance à une vie nouvelle en Dieu.

 

Saint Benoît a été témoin des merveilles de Dieu en sa personne et autour de lui mais il a aussi été témoin des ruses du démon, de l’action du tentateur, de l’agent de toute division et de toute destruction. Il sait la caducité de toutes choses et la force inéluctable de la mort. Mais il sait surtout que Dieu cherche le cœur de l’homme pour le rendre heureux, pour lui donner part à la vie éternelle et bienheureuse. C’est cet amour que Dieu nous porte qui est essentiel. A nous de correspondre à cet amour en l’écoutant et en mettant en pratique ses paroles de bonté. Dieu est un « tendre Père » qui nous attend pour nous donner du bonheur impérissable !

 

 

La rédaction et la diffusion de la Règle de saint Benoît

 

Saint Benoît n’a pas cherché à écrire une Règle de vie pour tout l’univers et pour tous les temps. Comme les autres abbés du monachisme ancien, il a puisé chez ses prédécesseurs et donné du sien pour rédiger une Règle pour ses propres moines. Depuis son arrivé au Mont Cassin vers 529 et bénéficiant déjà d’une certaine expérience jusqu’à sa mort peu avant 560, il va travailler sa Règle, d’abord le Prologue et les sept premiers chapitres puis du chapitre 8 au chapitre 66 avec peut-être déjà le chapitre 73. Vers la fin de sa vie, en pleine maturité spirituelle et riche de son expérience, il écrit les chapitres 67 à 72 où l’on sent une plus grande influence augustinienne. Le chapitre 72 étant une sorte de récapitulation pratique où la charité englobe l’humilité et l’obéissance.

 

Après la mort de saint Benoît et la destruction du Mont Cassin par les Lombards en 581, la Règle bénédictine survivra modestement à Rome et ne sera vraiment connue et diffusée qu’à partir du 7e siècle avant d’être la Règle monastique exclusive au 9e siècle avec la réforme carolingienne de saint Benoît d’Aniane en 817. Peu après la mort de saint Benoît, le pape saint Grégoire le Grand, dans ses Dialogues, avait établi la vie et révélé les miracles de l’homme de Dieu. Cet écrit est le complément indispensable de la Règle pour connaître la vie et l’œuvre de saint Benoît qui, selon l’attestation de son biographe, « a vécu en conformité avec ce qu’il a enseigné ».

 

La vraie sagesse de vie est en effet une sorte de connaturalité avec ce qui est sage aux yeux de Dieu. Seul le spirituel peut entrer en correspondance avec les choses spirituelles nous fait comprendre saint Paul. Saint Benoit a écrit saintement parce qu’il a vécu saintement. A notre tour de lire et d’écouter saintement pour vivre saintement. C’est le grand principe de notre attitude filiale de réception pour recevoir le don de l’Esprit. C’est parce que les Prophètes avaient l’Esprit de sainteté en eux qu’ils ont pu annoncer la Parole spirituelle. En revanche, il nous faut déjà participer à ce même Esprit pour comprendre spirituellement les Écritures. C’est du moins ce que déclarait déjà au 3e siècle le grand Origène à la suite de saint Paul et qui me paraît capital aujourd’hui pour qui veut entreprendre une lectio divina authentique et une vie en harmonie avec Dieu. C’est ce que saint Benoît cherche à nous faire comprendre lorsqu’il demande à son disciple de vivre constamment sous le regard de Dieu.

 

Cette sagesse de vie contenue dans la Règle a été la raison de sa très large diffusion et du nombre impressionnant au cours des siècles des monastères qui l’ont adoptée ou de laïcs qui d’une façon ou d’une autre s’en sont inspirés. Par la Règle de saint Benoît diffuse dans toute la chrétienté, il y a eu comme une irrigation non seulement du sol monastique mais de tout le tissu social grâce au maillage des monastères. Que l’on songe aux Grands Ordres monastiques et au nombre impressionnant de petites communautés qui sont comme une présence au monde, à la fois cachée et accessible, de lieux de prière, de culture et de charité notamment par la pratique institutionnelle quasi permanente de l’hospitalité. Les monastères sont des ilots retirés du monde, insérés dans le monde, en liens multiples avec le monde, à l’écart du monde pourtant. Aujourd’hui, ces lieux permettent des retraites dans le silence, des rencontres discrètes, la réception des sacrements, la pratique de la liturgie, de vrais ressourcements spirituels pour tant d’hommes et de femmes laïcs, pour d’autres religieux, pour nombre de prêtres. En notre monde affairé et en quête de sens, il importe plus que jamais de reprendre haleine de vie, de se mettre en état de re-création, de re-façonnage dans les mains de Dieu pour retrouver le Souffle de l’Esprit.

 

 

La descente en soi pour y puiser l’eau vive de l’Amour

 

Saint Benoît, en quittant sa vie d’étudiant à Rome pour se consacrer au Seigneur dans la solitude de Subiaco « habita avec lui-même, habitavit secum » déclare saint Grégoire Le Grand dans une de ses belles expressions. Pour habiter avec Dieu, il faut se retrouver soi-même et reconnaître que nous sommes l’habitacle de Dieu, le Temple de l’Esprit où Dieu nous attend au plus profond de nous même. Tout ressourcement implique que nous allions à la source pour nous y désaltérer. Cette source qui est en nous est capable de nous désaltérer même et surtout au temps de l’aridité et de la sécheresse. Dans cet espace sacré et inviolé de son cœur, le moine est appelé par saint Benoît « à entrer simplement et à prier » (simpliciter intret et oret : simplement qu’il entre et qu’il prie : RB 52, 4). Et cela se passe sous l’inspiration divine. C’est l’Esprit qui pousse au désert, au cœur à cœur. C’est dans le sanctuaire de son cœur, dans le secret de sa prière, au cours de l’oraison, de la lectio divina ou au cours de l’eucharistie que l’on peut aller puiser aux puits d’eau vive ou boire au Rocher, recevoir et recueillir la manne et manger le pain substantiel. C’est là aussi indiscutablement « l’âme de tout apostolat ».

 

         C’est dans ce creuset intime ou sacramentel que peut s’opérer une réelle filiation qui nous fait naître à une vie nouvelle dans l’Esprit et qui, seule, peut rendre fécond ce que nous entreprenons. Saint Benoît peut exercer sur nous une certaine paternité parce qu’il est vraiment fils. « Ne sont vraiment pères que ceux qui sont vraiment fils », disaient déjà le grand saint Augustin. Si à notre tour, nous sommes vraiment fils en recevant sans cesse le don de Dieu qui est source d’eau vive, alors nous pouvons aussi par le fait même engendrer des fils et des filles et les amener à boire à la même source. Chacun d’entre nous devient alors chaînon d’une grande chaîne qui nous relie par toute la Tradition de l’Église à l’unique Esprit d’amour. Ceux-là sont vraiment fils s’ils sont mus par l’Esprit qui leur fait reconnaître l’unique source de paternité en Dieu, notre Père.

 

         Voilà bien l’essentiel qui peut être dit : il nous faut recevoir l’Esprit ! Boire au Rocher spirituel, aller à la Source de l’Esprit, reposer sur la poitrine de Jésus, se réfugier dans la fente du rocher, dans les plaies du Christ, faisant notre nid dans son côté – nidificans in latere Christi est la devise d’un monastère de bénédictines – pour s’abreuver à la Source d’eau vive, là où il y a jaillissement de l’eau et du sang, des eaux baptismales et du sang de l’Agneau. Là seulement est le lieu du baptême et de l’eucharistie, la réconciliation dans le don de Dieu à l’humanité. Là est la source de toute divinisation et de toute vraie et authentique humanité – en Christ.

 

         Saint Benoît, de façon étrange, ne parle pas explicitement de Marie mais elle est la première avant la lettre à avoir vécu pleinement la Règle de vie, elle qui comme Rebecca se rendait chaque jour au puits pour y puiser l’eau, elle dont le cœur a été atteint par sa communion intense à son Fils, elle qui a vu le cœur ouvert du crucifié et qui nous a vu naître en Lui. Saint Benoît ne parle pas non plus explicitement du Sacré-Cœur mais la consécration qu’il demande au disciple de Jésus montre qu’il s’agit d’un cœur à cœur viscéral avec Celui qui nous a livré sa Vie par Amour.