N° 23 – 21 mars 2013

en la fête de saint Benoît

 

Le manteau partagé de Saint Martin

 

Lettre aux oblats n°5

 

 

 

Saint Martin,

Priez pour nous !

 

 

Abbaye Saint-Martin

F – 86240 Ligugé

05 49 55 21 12

 

 

« Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait »

(Mt 25, 40)

 

 

Le partage du manteau : le mot du P. Joël

 

         Chers Oblats et amis,

 

         Avec toute l’Eglise, nous rendons grâces pour le chemin parcouru durant le pontificat de Benoît XVI, pour son enseignement et son charisme propre, et maintenant nous découvrons la physionomie de son successeur notre pape François qui nous désarme par sa simplicité, son attention aux plus petits, son sens de la miséricorde et de la tendresse de Dieu. Que l’Esprit Saint l’accompagne dans son ministère de service et nous éclaire tous !

 

         Bientôt Pâques ! Que notre cœur, en ces jours saints, se prépare à accueillir le jaillissement de la Bonne Nouvelle, le surgissement de la vie au-delà de nos peurs et de nos épreuves, des souffrances de notre monde, de toutes nos inquiétudes et de nos interrogations ! Que la Vie soit plus forte que chacune des morts qui nous habite ou que nous côtoyons !

 

         « Ouvrons les yeux à la lumière divine ! », nous exhorte saint Benoît au Prologue de sa Règle (Prol. 9). C’est précisément pour lire ensemble et commenter la Règle que nous nous sommes réunis en novembre dernier et que nous allons de nouveau nous retrouver en avril. Je vous propose en effet, comme dates pour la prochaine réunion des oblats, le vendredi 12 avril à 16h pour un échange libre sur des sujets divers puis le samedi 13 avril à 10h et à 16h ainsi que le dimanche 14 avril vers 11h30, après la célébration eucharistique, pour un commentaire des chapitres 4 et 5 de la Règle sur « les instruments des bonnes œuvres » et « l’obéissance ». De quelle manière ce que demande saint Benoît au moine peut aussi concerner l’oblat dans sa propre vie ?

 

         Cet été, du mardi 23 au dimanche 28 juillet 2013, plusieurs d’entre vous participeront à la retraite annuelle proposée à Ligugé aux oblats et amis ainsi qu’à toute personne désireuse d’approfondir sa foi et ses connaissances chrétiennes. Le thème retenu cette fois, dans la perspective chronologique que nous suivons depuis plusieurs années déjà, sera :

 

De la réception de la Parole de Dieu à la recherche théologique

avec les Pères grecs des IIe et IIIe siècles,

Clément d’Alexandrie (v 150 - v 215) et surtout Origène (v 185 – v 245).

 

         Le samedi 12 janvier, nous avons eu la joie de voir notre frère Denis recevoir l’habit monastique et, tout récemment le mardi 19 mars, Xavier a pris place dans les stalles.

 

         Côté oblats, il y a eu aussi du mouvement. Portons tout d’abord dans notre prière celui qu’un grand nombre d’entre vous ont connu, Monsieur Roger Petremann, décédé le 3 décembre dernier. Il était né en 1927 et avait fait sa promesse d’oblat à l’âge de 20 ans en 1947. Merci à notre oblat Jean Coursier, de Nevers, de m’avoir retracé l’itinéraire de Roger « qui avait une foi solide et éclairée » et de nous laisser en souvenir ces quelques mots qu’il avait reçus de lui en 2009 :

 

         « Je pense que nos forces avec nos faiblesses sont prises en charge par l’Esprit Saint. C’est vraiment le Maître intérieur en dehors de tout autre. Il est le théâtre de la vie, le metteur en scène et le souffleur. Laisse-toi étonner par les événements bons qui te surviennent et ne te laisse pas désarçonner par les pépins quotidiens, même s’ils ont la forme de noyau. L’essentiel est qu’ils ne t’étranglent pas, qu’ils ne nous étranglent pas. »

        

Le 16 décembre 2012, pour le 3e dimanche de l’Avent, Armelle de Vallois prononçait sa promesse d’oblate, entourée de ses trois enfants et d’une équipe de reporters qui réalisent un film sur l’Oblature bénédictine programmé bientôt sur la chaîne de télévision KTO.

Le jeudi 27 décembre 2012, en la fête de saint Jean, Jean-Louis Giard faisait son entrée dans l’Oblature.

Et en la veille du Baptême du Seigneur, le samedi 12 janvier 2013, c’était au tour de Brigitte Nasioutzikis d’être accueillie dans l’Oblature.

Enfin, en la fête de la Présentation du Seigneur, le samedi 2 février 2013, Suzanne Surry prononçait sa promesse d’oblate de notre monastère.

 

La communauté se réjouit grandement de ces entrées et de ces promesses qui seront suivies par d’autres ces prochains mois. Que saint Martin et saint Benoît bénissent ces engagements ! Je voudrais aussi adresser un merci tout particulier à vous qui êtes oblats pour votre délicatesse et votre générosité. Même si je tarde trop souvent à répondre à vos lettres et messages, croyez en ma reconnaissance et sachez que nous sommes en communion dans une même prière.

 

Ces derniers mois, j’ai été bien occupé avec, comme toujours, de nombreux entretiens, confessions et accompagnements au monastère mais aussi des retraites ou sessions données en d’autres communautés ou des visites canoniques comme celle des sept établissements de la Fraternité Marie Immaculée autour de Parthenay et du Mans. Parmi les lieux traversés, je retiens particulièrement Dijon avec l’abbaye de Cîteaux et le carmel de Flavignerot, Reims avec le monastère des bénédictines de Saint-Thierry et Montélimar avec l’abbaye d’Aiguebelle.

 

Avant de nous retrouver pour la réunion des oblats les 12-14 avril, nous allons vivre le temps de la Semaine Sainte et du temps pascal. Que le mystère du Christ imprègne toujours plus profondément notre vie et prions intensément pour que notre société reçoive vraiment le message de l’Evangile !

 

Bon courage à nos malades, à ceux et celles qui ne peuvent se déplacer ! Dieu voit tout et réconforte ceux et celles qui se confient en Lui dans le secret de leur cœur. Et sachez bien que les moines de Ligugé ne vous oublient pas !

 

 

 

 

 

Le Commandement de l’Amour !

 

Homélie donnée à Ligugé le dimanche 4 novembre 2012

31e dimanche ordinaire de l’année B (Dt 6, 2-6 ; Hébr. 7, 23-28 ; Mc 12, 28-34)

 

Aimer le Seigneur

« de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force,

et aimer son prochain comme soi-même »

 

Aimer le Seigneur « de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, vaut mieux que toutes les offrandes et tous les sacrifices » et cela vaut beaucoup mieux assurément que toutes les meilleures prédications, les longs sermons et les bonnes paroles. Devant pareil commandement, il n’y aurait qu’à se taire et à agir, à mettre en pratique ce que vient d’exprimer si bien notre scribe dans cette scène à la fois touchante, intime, grandiose et terriblement exigeante.

Pourtant, sans aucune dérobade possible, il nous faut recevoir ce texte et en même temps toute la teneur du message. Or, il ne s’agit pas ici d’un enseignement secondaire ou d’une exigence optionnelle, il s’agit ni plus ni moins du « cœur du cœur », du « noyau dur » de notre foi, de notre relation à Dieu, de notre adhésion chrétienne, de notre vie en société et donc de notre relation aux autres et, du même coup, de notre relation avec nous-même dans la vérité de notre être personnel.

Immense chantier à mener avec un balbutiement de paroles inadéquates pour une exigence de vie qui peut être perçue à bien des égards comme attirante et bien séduisante mais concrètement inatteignable, hors de portée de nos moyens quotidiens.

 

S’aimer soi-même…

 

S’aimer soi-même, n’est-ce pas ce qui semble être le plus facile pour un certain nombre d’entre nous ? N’est-ce pas, au contraire, ce qui paraît être déjà hors d’atteinte pour d’autres ? Comment s’aimer en vérité, non pas pour ce qu’on croit être « aimable » en nous mais pour ce que Dieu aime en nous véritablement ?

Le fondement de tout amour se situe peut-être précisément là, à la racine de notre être que Dieu connaît en vérité, au-delà de la perception subjective et plus ou moins aveugle que nous avons de nous-mêmes. L’être humain le plus défiguré est infiniment aimé de Dieu. Comment comprendre déjà ce mystère de l’amour divin pour nous, de cet amour qui n’est pas seulement initial mais durable, permanent, infini ?

 

 

A l’écoute de Dieu qui nous aime

et déployer les forces de notre amour en juste retour !

 

C’est à l’écoute du cœur de Dieu qui nous aime, qui nous précède, qui nous cherche et nous poursuit que nous devons nous consacrer. « Ecoute Israël le Seigneur ton Dieuton unique Seigneur », écoute et regarde ce qu’il a fait pour toi, ce qu’il fait et ce qu’il fera, rien que pour toi, rien que pour ton bonheur, parce que tu es aimé gratuitement de ton Dieu, de ton créateur qui est un père pour toi et bien plus qu’un père.

La connaissance de cet amour divin qui est de l’ordre d’une révélation est le fondement d’une prise de conscience qui est naissance à une vie nouvelle, qui est proprement une reconnaissance, une action de grâce, et qui implique en retour un déploiement de toutes les énergies et les potentialités de notre être.

Déployer alors toutes les forces de notre amour en juste retour de son amour pour nous, n’est-ce pas ce qui atteste le plus clairement et le plus spontanément de notre compréhension d’être inscrits dans une filiation bien-aimée, inscrits par le fait même dans une vaste fraternité qui nous lie les uns aux autres parce que nous sommes tous fils et filles d’un même Dieu qui est notre unique Père ?

On ne saurait aimer Dieu sans aimer son prochain, tel est le leitmotiv biblique tout au long de l’histoire sainte, de la Genèse à l’Apocalypse, du Décalogue à saint Jean en passant par le cœur ouvert du Christ en croix, par le don de son amour pour le Père et par le don de son même amour pour chacun d’entre nous.

 

Un scribe, prophète du royaume, au cœur limpide

 

C’est ce que notre scribe, devenu prophète du royaume à son insu, a bien compris et c’est ce qui a donné de la joie à Jésus. Une joie qu’il nous faut mieux mesurer en considérant le contexte de cet épisode qui est le dernier d’une série de cinq actes où l’on voit Jésus d’abord aux prises avec la foule des grands prêtres, des scribes et des anciens. La pression s’amplifie contre lui mais le cercle se restreint successivement à quelques pharisiens, hérodiens puis sadducéens et, au final, il ne reste qu’un scribe en scène qui avait écouté et qui sort de l’ombre. Le decrescendo narratif est en fait un crescendo pour le lecteur ou l’auditeur que nous sommes, tous tellement concernés par ce que vient de comprendre ce scribe au cœur limpide.

 

Les exigences de la nouvelle évangélisation

 

Aujourd’hui, plus que jamais, en ce temps où la nouvelle évangélisation est officiellement lancée, il est urgent pour nous chrétiens d’écouter le Seigneur notre Dieu unique, de suivre le Christ sur cette voie d’amour, d’être attentifs et réceptifs aux sollicitations de l’Esprit Saint afin vraiment que, dans notre vie, l’amour soit premier et durable, profond et vrai.

Notre prochain, n’est-ce pas tout « être humain » en ce monde, n’est-ce pas ce monde lui-même au sens où Benoît XVI nous le fait comprendre en nous rappelant « le devoir de s’asseoir aux côtés des hommes et des femmes de notre temps » ?

A nous certainement de devenir le bon samaritain d’un monde en partie livré aux mains de détrousseurs, à nous d’être le père prodigue accueillant un fils tombé dans la drogue ou la violence, à nous d’engager le dialogue avec la samaritaine, à nous de prêter attention à la veuve qui a donné de son nécessaire, à nous de faire vivre le Christ en nous pour que le monde vive vraiment de son amour !

Fr. Joël Letellier (Ligugé)

 

Le Goéland, le Pape François, Jésus et la femme adultère…

 

Homélie donnée à Ligugé le dimanche 17 mars 2013

5ème dimanche de carême, année C (Is 43, 16-21 ; Ph 3, 8-14 ; Jn 8, 1-11)

 

 

Un nouveau pape nous est donné, pauvre parmi les pauvres

 

         Frères et Sœurs, nous venons de vivre des moments importants dans l’histoire de l’Eglise. Ce n’est pas tous les jours qu’un nouveau pape nous est donné. Nous avons peut-être suivi cet événement à la télévision et nous en avons gardé des images ou nous avons récolté dans la presse écrite quelques impressions de journalistes et quelques premières paroles de notre Pape François. C’est impressionnant !

 

         C’est impressionnant parce que, en quelques jours, en un ou deux jours, le nouvel évêque de Rome a marqué de son style l’Eglise. Loin de nous certainement de souligner une divergence, une rupture avec les papes précédents. Lui-même le dit : l’Esprit Saint suscite la différence et l’unité vient non pas de l’égalité mais de l’harmonie. Il y a une réelle continuité, celle de l’Esprit Saint qui agit, qui est toujours à l’œuvre dans son Eglise. Le pape François est marqué par la pauvreté et il nous marque par son humilité. « Comme je voudrais que l’Eglise soit pauvre pour les pauvres ». Lui-même nous montre sa profonde humilité. Les médias nous ont rapporté qu’au moment même où les votes des cardinaux se reportaient vers lui, son voisin lui a dit : « N’oublie pas les pauvres » et sa première parole a été : « Je suis pécheur ».

 

         « N’oublie pas les pauvres », c’est-à-dire : que l’Eglise n’oublie pas chacun des pauvres mais aussi chacun de ses membres à commencer par le pasteur suprême, lui qui se considère comme un pauvre parmi les pauvres.

 

 

Un goéland de l’au-delà des mers, venant de la Terre de feu

 

         Nous savons peut-être que dans les heures qui ont précédé la sortie de la fumée blanche de cette cheminée éphémère placée au-dessus de la chapelle Sixtine, il y a eu comme « le héros du jour », selon l’expression des journalistes, ou le « héraut du jour » pourrait-on dire aussi, non pas une colombe porteuse d’un rameau qui s’est posée sur la cheminée mais une mouette. Et les spécialistes et bons connaisseurs disent qu’il s’agit plutôt d’un goéland qui s’est posé pendant près d’une heure sur cette cheminée.

 

Coup d’œil de la grâce et de la nature, juste coïncidence ou providence ? Toujours est-il que l’on peut y voir un signe : la colombe est annonciatrice de la paix mais il s’agissait ici de traverser les mers pour amener de si loin celui qui allait devenir l’évêque de Rome. « Les cardinaux sont venus me chercher au bout du monde ». Il fallait traverser les mers ! Il n’est pas anodin de voir que le Christ a envoyé ses disciples, ses ouvriers au-delà des mers : « Allez jusqu’aux extrémités de la terre, baptisez les nations au nom du Père, du Fils et de l’Esprit Saint » (cf. Mt 28, 19 ; Mc 16, 15-16) ; « Je suis venu allumer un feu sur la terre, comme je voudrais qu’il se répande, que la terre s’embrase ! » (cf. Lc 12, 49).

 

On pourrait parler d’un juste retour de flamme. C’est maintenant l’extrémité de la terre, ce pays qui est aussi la « Terre de feu » qui envoie le pape François, ce jésuite, ce fils de saint-Ignace – le feu ne se dit-il pas ignis en latin ? – qui vient allumer un brasier d’amour dans la ville de Rome et dans la chrétienté ?

 

 

Jésus se penche et ne juge pas : une humilité qui fait avancer

 

         Permettez-moi d’établir quelques relations possibles, et souhaitables sans doute, entre l’Evangile que nous venons d’entendre – l’épisode de la femme adultère – et ce que nous avons vécu ces derniers jours. Il me semble qu’il faille marquer ou faire ressortir trois étapes principales dans ce récit.

 

Tout d’abord une avance ou plusieurs avances. C’est Jésus qui se rend au jardin des oliviers, le Gethsémani de saint Jean, lieu d’angoisse et de peur : la peur de cette femme, la peur de Jésus lui-même, la peur des hommes. Jésus se rend donc au jardin des oliviers. Les scribes et les pharisiens font avancer cette pauvre femme. Les scribes et les pharisiens s’avancent vers Jésus. Il y a comme une avancée mutuelle, une convergence vers le lieu de la rencontre et pourtant c’est le lieu de tous les cloisonnements. C’est le lieu où plus rien ne peut avancer car en définitive si cette femme s’avance c’est pour recevoir la mort, si les scribes et les pharisiens s’avancent c’est pour prononcer une condamnation à mort et si Jésus se trouve devant eux c’est lui aussi pour être cerné de toutes parts, être pris au piège, ne plus pouvoir avancer et être mis à mort. Il y a une avance qui est en fait une station, une fermeture. Trop de nœuds empêchent l’avance.

 

Le dénouement. Jésus ne siège pas comme un juge altier. Lorsqu’on lui pose la question, il s’abaisse, il se penche, non pas par fuite mais par force, par force d’amour car il ne juge pas. Il veut que chacun se juge lui-même. Il renvoie à la conscience de chacun. Certes, cette femme a péché mais combien d’autres aussi ont péché. Chacun des scribes et des pharisiens est renvoyé à lui-même. Jésus n’a fait que se pencher. En s’inclinant, il commence à défaire les liens, à désenclaver, à faire avancer. Jésus dans son humilité, dans son lieu d’incarnation, dans sa kénose, vient nous prendre là où nous en sommes et désire nous faire avancer.

 

Troisième étape : Jésus envoie en mission. « Va, dit-il à la femme, et désormais ne pèche plus ! ». C’est-à-dire, sois l’annonciatrice de ce qui vient de t’arriver. Sois porteuse de l’esprit de pardon, de l’esprit d’amour. Les uns et les autres sont partis en commençant par les plus âgés. Renvoyés à leurs propres consciences, ils ont été arrêtés dans leur marche mortelle et ils repartent avec un bon diagnostic, libérés sans doute du poids de leur fardeau. Ils étaient arrivés enchaînés, peut-être peuvent-ils maintenant repartir libres ? La femme, en tous cas, est libre « Va ! », marche, avance, sois disciple, suis la route que je t’indique, ne pèche plus, reflète dans ta vie la sainteté de Dieu, ce que Dieu veut pour toi. « Va ! », suis ton vrai bonheur et donne-le en partage à tes contemporains !

 

Retenons, Frères et Sœurs, ces quelques étapes : l’avance, le dénouement avec la construction dans l’humilité et l’envoi en mission. C’est sans doute ce que nous avons vécu en deux épisodes avec notre pape François.

 

 

A la loggia,

le disciple s’incline dans le silence et envoie en mission

 

Tout d’abord, ce premier soir à la loggia. L’évêque de Rome est arrivé, non pas le premier mais il a suivi la croix. C’est Jésus qui est au centre et le pape nouvellement élu se fait le disciple, le serviteur. Lui d’abord, le Christ a frayé la voie, il est le seul Maître, la référence, le cœur.

 

Il aurait pu agir en pape mais il est arrivé avec sa simplicité. Un homme blanc, dépouillé. Il aurait pu bénir l’assemblée, tout de suite, mais il s’est d’abord fait bénir par Dieu en s’inclinant, en recevant dans un profond silence la prière de l’Eglise. Un silence qui a beaucoup marqué les participants, signe très fort de ce qu’il était en train de vivre et que l’Eglise aussi, avec lui, était en train de vivre.

 

Après quoi, le pape François a proclamé : « Entamons un voyage, un voyage de fraternité, d’amour et d’évangélisation ». N’est-ce pas le « Va, et désormais ne pèche plus ! » de Jésus ?

 

 

A la chapelle Sixtine :

apprendre à cheminer, à construire, à annoncer le Christ !

 

Or, il est caractéristique de voir que le lendemain, à la chapelle Sixtine lors de son homélie, ces trois étapes ont été mises en relief en un seul mouvement global.

 

 « Cheminer en présence du Christ », avancer en suivant le guide, Celui qui est notre Pasteur. Contre tout pessimisme, contre toute désespérance et tout découragement, marchons ! Même s’il y a des nœuds dans notre conscience, à l’intérieur de l’Eglise ou à l’extérieur, avançons ! Suivons le goéland qui nous indique le chemin, allons en eau profonde, allons au large !

 

Plus encore, il faut « construire », nous a-t-il dit. Construire, édifier l’Eglise mais comment l’édifier sinon sur le Christ et le Christ crucifié, dans l’humilité ? L’humilité qui a été ce mouvement d’abaissement : Jésus se penchant, le pape François s’inclinant. L’humilité, non en prenant de haut toute situation mais en se mettant au rang des pécheurs. Faisons de même pour être guéri par le Christ. Construire, nous a-t-il dit, non pas sur du sable mais sur le roc du Christ, c’est-à-dire « sur le sang du Christ versé sur la croix ». Construire sur l’amour !

 

Troisième étape : l’envoi en mission, « confesser le Christ », annoncer la Bonne Nouvelle : « Va, et désormais ne pèche plus ! ». Il ne s’agit pas seulement d’une Bonne Nouvelle ancienne ou d’une Bonne Nouvelle qui n’aurait pas prise sur nous mais, « désormais, ne pèche plus », c’est-à-dire, sois vraiment disciple.

 

Au bout de notre route, au fond de notre cœur,

la rencontre avec le Christ

 

Puisse chacun d’entre nous, laïc, religieux, diacre, prêtre, évêque ou pape, confesser le Christ, être témoin du Christ crucifié et ressuscité, être porteur d’une Bonne Nouvelle, d’un rameau d’olivier, et aller jusqu’aux extrémités du monde, chacun à notre façon, peut-être aussi jusqu’au bout de notre cœur pour nous tourner résolument vers le Christ, le connaître vraiment et, un jour, lorsque le temps sera mûr, arriver nous aussi, comme le dit saint Paul (cf. Ph 8, 14), au terme de notre course qui est la rencontre avec Jésus-Christ.

 

Fr. Joël Letellier (Ligugé)

 

 

                           

 

P. Joël Letellier, o.s.b. (Ligugé)

Lérins, le 28 avril 2010

 

Formation et transmission (Suite)

 

De la « formatio » augustinienne au « formatage » du disque dur,

une anthropologie à respecter et la mise en œuvre d’une pédagogie[1]

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IIIème partie

 

Un respect théologique et anthropologique

pour éviter tout « formatage » inhumain

 

Une telle perspective théologique et anthropologique nous replace avec autorité dans la perspective de notre finalité personnelle ou collective, celle qui peut seule donner un sens à notre venue au monde, à notre existence, à notre mort.

 

  1) Une bonne ambition humaine : la sainteté de vie et la sagesse de l’expérience

 

La seule formation qui compte, au final, est celle du Christ en nous. Notre seule véritable ambition humaine est que le Christ, d’une façon ou d’une autre, corresponde à notre attente la plus profonde, la plus existentielle, celle de vivre, d’aimer et de connaître, d’échanger dans la liberté et la vérité, d’accéder au bonheur sans fin.

 

Conscients de nos limites et de nos errements, nous voudrions du temps et de la liberté pour œuvrer en vérité, réparer nos erreurs, rompre avec nos attaches qui nous détruisent, construire ce qu’il serait juste d’entreprendre et de promouvoir. Nous n’aimons pas les contraintes, les brutalités, les intrusions d’autrui, les violences qui saccagent et nous voudrions du respect, de la discrétion, de la patience, de la douceur, de la compréhension.

 

Nous avons bien raison de vouloir tout cela et pourtant force est de constater que, livrés à nous-mêmes, nous sommes trop souvent incohérents, inconstants et que ce que nous ne voulons pas qu’autrui nous fasse nous le faisons à nos proches et à nous-mêmes. Il semble que si une certaine sagesse puisse exister assez facilement dans l’ordre du discours, notre vie concrète au sens de notre expérience humaine quotidienne soit le lieu de bien des désordres. Comment dans ce cadre se croire formés, se croire, de plus, aptes à former, chargés de transmettre à d’autres une sagesse de vie qui nous échappe en grande partie ? Je pense à ce que disait Bernanos : « Il n’y a qu’une tristesse, celle de ne pas être des saints ».

 

Ne soyons pas pessimistes pour autant puisque, nous venons de le rappeler, la seule vraie formation qui vaille est celle que le Christ nous donne en se formant en nous et que ce désir n’est pas seulement un pieux désir spirituel mais c’est l’aspiration la plus profonde et la plus durable, même inconsciente,  de notre être du fait même de notre création et de notre finalité.

 

Nous le savons bien, les valeurs que le monde nous offre ne sont pas toujours, loin de là, les valeurs du royaume. La réussite sociale, la prospérité, la richesse, la santé sont parmi les buts les plus courants qui motivent bien de nos contemporains et nous-mêmes aussi sans doute pour une large part. Or, les vraies valeurs que nous propose l’Evangile sont parfois placées aux antipodes. « A quoi sert à l’homme de gagner l’univers s’il vient à perdre son âme ? »[2]. En ce sens, l’expérience de vie et la prise de conscience de ses limites et de ses faiblesses, la prise en compte de sa dépendance sous une forme ou sous une autre, les souffrances de la vie avec ses échecs et ses failles, peut permettre à l’homme d’acquérir une expérience et une sagesse de vie bien supérieure et bien plus « utile » que des filières de formation savantes et renommées ou des réussites spectaculaires. Rien ne vaut l’expérience de la vie, sagesse et bon sens en proviennent.

 

  2) La question de la finalité et la recherche d’un équilibre de vie

 

Je crois que lorsqu’on aborde la question de la formation, est liée d’une façon ou d’une autre la question de la finalité : une formation à quoi, pour quoi ? Et du coup, peuvent se poser bien d’autres questions connexes du genre : qu’est-ce que « réussir sa vie » ? Que veut dire « être heureux » ? Que signifie « gagner de l’argent » ? Pourquoi vouloir « être reconnu » ? Vouloir réfléchir sur la formation et la transmission, c’est réfléchir à la finalité de toutes choses, du sens de notre existence et de la hiérarchie des valeurs qui « font tourner le monde » dans tous les sens de cette expression.

 

Il apparaît sans doute qu’il y a des distinctions à faire entre la connaissance et l’expérience, la compétence et la sagesse, le savoir et la maîtrise de sa vie. Il peut y avoir des distinctions mais la personne qui connaît, qui expérimente, qui sait ou ne sait pas, qui essaie de se frayer un chemin de vie, est la même avec toutes les composantes de son histoire, de ses relations, de son contexte.[3] Un savoir cloisonné  n’est jamais facteur d’équilibre. Entre la technicité requise en certains domaines et l’ignorance sur des questions fondamentales, n’y a-t-il pas une cohérence à trouver, un fossé à combler ? De plus, si l’on aime avec son cœur et si l’on connaît avec son intelligence, il est aussi permis et louable d’aimer avec son intelligence et de connaître avec son cœur. C’est assez dire sans doute pour nous rappeler la nécessité de revenir à la personne elle-même, au sujet qui doit intégrer et unifier, qui a le souci de l’harmonie et de l’équilibre alors que le savoir est trop souvent éclaté, morcelé et spécialisé[4].

 

Et que dire si l’on tient compte de « tout l’homme », dans ses composantes physiques, psychiques, spirituelles, personnelles aussi bien que sociales, affectives ou rationnelles, dans sa diversité sexuelle, dans les âges de sa vie, dans le brassage des races et des cultures ? La tentation de l’éclatement est de tous les instants, la confrontation à l’incompréhension, à l’agressivité, à la violence et au  rejet devient réalité banale. On se bat ou on se terre. On s’arme ou on se barricade. On a peur de l’autre et aussi de soi. Beaucoup ne s’acceptent pas eux-mêmes, ne s’aiment pas ou n’aiment pas leur corps. Comment réunifier ce qui se disloque à l’intérieur d’une même personne comme dans tant de familles ? Comment retrouver l’harmonie des contrastes et la complémentarité des approches ? Comment ne pas succomber à l’emprise et à la domination d’un esprit sur un autre, d’un corps sur un autre, d’un groupe sur un autre, d’un pays sur un autre, d’une race sur une autre, d’une religion sur une autre ?

 

 

 

  3) Une anthropologie vitale et des anthropomorphismes mortels

 

Passer de la distorsion à la cohésion, de la dissemblance à la ressemblance, c’est peut-être discerner un projet global, un projet qui englobe sans emprisonner, un dessein qui nous concerne personnellement mais qui nous dépasse aussi bien. Vivre pour soi n’a rien de très libérant. La personne repliée devient un individu sans relation et le groupe qui se coupe des autres s’atrophie, se sclérose, se ghettoïse et s’asphyxie quand il n’asphyxie pas le reste du monde. Le repli identitaire et la domination idéologique révèlent un même mal et sont la résultante et la source de bien des maux.

 

La vie est essentiellement relation et ouverture, éveil des sens et de l’intelligence, source d’interrogations, de recherches multiples, de quêtes et de conquêtes en tous genres.

 

Dieu est Vie et il nous a faits plein de vie, pour que nous l’ayons même en abondance. Il a un projet pour nous, un dessein comme nous le savons ou le savons si peu. Ce que saint Augustin a expérimenté est la longue patience de Dieu aussi bien que sa force de persuasion. La pédagogie de Dieu est une œuvre de longue haleine. Au risque de n’être pas comprise ou mal perçue. Dieu semble être le grand absent de nos souffrances, indifférent aux drames de notre monde. Les catastrophes naturelles comme les génocides, nos tourments et nos maladies semblent ne pas l’atteindre. Et cependant, paradoxalement, il est le premier soupçonné pour son interventionnisme lorsqu’on pressent que nos malheurs pourraient être des châtiments. Notre Dieu Tout Puissant serait-il celui qui serait coupable pour non assistance à personne en danger ou à l’inverse pour abuser de son pouvoir ?[5]

 

Ne serions-nous pas constamment coupables nous autres de transférer en Dieu nos propres pensées et agissements ? D’ailleurs comment approcher de Dieu indépendamment de nos catégories, de nos registres, de notre « formation » humaine ? Pouvons-nous nous libérer de tout anthropomorphisme même et surtout en théologie ?[6] « On prétend que Dieu a fait l’homme à son image mais l’homme le lui a bien rendu », nous connaissons la boutade de Voltaire. En bien des circonstances, elle n’est que trop vraie.[7]

 

 

  4) Une formation respectueuse, non un formatage totalitaire

 

Et pourtant, notre création par Dieu telle que nous l’a rappelé Augustin nous ouvre à des perspectives autrement libératrices, structurantes et fondatrices d’avenir. Dieu n’enferme pas sa créature dans un projet qui serait le sien mais l’ouvre à une disponibilité et une réceptivité qui le fait devenir acteur responsable par sa liberté de son propre bonheur et du bonheur des autres. Le dessein de Dieu donne à l’être humain de se projeter vers un accomplissement complet de ses potentialités. Si notre création elle-même comporte une finalité qui est le parachèvement de notre formation en Dieu qui seule pourra répondre à nos aspirations les plus authentiques, nous avons à reconnaître ce don de naissance, à l’accueillir et le faire fructifier, à le laisser croître jusqu’à l’accomplissement de toutes les promesses. Nous avons à reconnaître le dessein d’amour de Dieu pour nous, à reconnaître que la dépendance ontologique vis-à-vis de notre créateur n’est pas de l’ordre de l’entrave et de l’aliénation mais que c’est dans cette reconnaissance et adhésion que notre personnalité peut trouver toute sa stature. Et chacun a reçu ce qui lui convient dans le mystère de Dieu.

 

  On pourrait dire que, dans la perspective du schème augustinien creatio, conversio, formatio, toute l’existence consiste à aller d’un fiat à un autre. Tout d’abord le fiat de Dieu auquel doit faire écho le fiat de l’être humain dont le fiat de Marie est emblématique. Le Fiat lux de la création révèle le projet divin dans toute sa potentialité et le partage de ses dons. L’être créé est appelé dès sa création à s’ouvrir à cette lumière extérieure et intérieure, à élargir son cœur et son champ de vision et de compréhension, à reconnaître le don de la vie qui lui est fait, à s’offrir lui-même et toute la création avec lui à l’accomplissement du dessein de Dieu. C’est l’offrande, l’offertoire comme toute profession monastique les bras ouverts et le cœur accueillant, c’est proprement l’eucharistie dans une action de grâces qui se doit d’être permanente et la plus ouverte possible. La différence que nous voyons entre le jeune profès et le jubilaire peut – mutatis mutandis – donner une idée de ce qui est de l’ordre de la creatio et de ce qui est de l’ordre de la formatio. Car se laisser former par le Christ est l’œuvre de toute une vie et la véritable formation en Christ est, à travers le cheminement de la conversion, pour l’au-delà.

 

Le recours au thème de la formatio chez Augustin nous aide à comprendre que pour une personne comme pour une communauté, il s’agit de reconnaître ce que Dieu a planté et a orienté selon son dessein d’amour, de découvrir ce que Dieu suggère à notre liberté pour que chacun puisse s’épanouir en développant harmonieusement les potentialités qui lui sont propres. Comment une communauté peut-elle se former ? Et comment peut-elle former ses membres ? L’analogie avec l’art du jardinier peut simplement nous faire comprendre que s’il ne doit pas prendre un peuplier pour un saule pleureur ni l’inverse, nous aussi nous ne devons pas vouloir abaisser les branches lorsque la nature exige qu’elles se dressent vers le haut ni vouloir les dresser si la nature demande qu’elles s’abaissent. Et cependant un savoir-faire, attesté par Jésus lui-même, du vigneron ou de l’arboriculteur recommande la taille de la vigne ou l’émondage de l’arbre fruitier pour obtenir une meilleure récolte. Il y a des lois incontournables qui exigent le respect pour qu’ensuite le savoir-faire de l’expérience puisse déployer son art. La formation humaine qu’une communauté doit à ses membres est la transmission des valeurs à respecter pour un art de vivre ensemble, pour que la cohésion du groupe ne soit pas assurée au détriment du respect de chaque personne, pour que le bon sens et le savoir-faire puissent trouver droit de cité au service de tous.

 

A l’inverse de cette ouverture et de ce respect mutuel, un groupe ou un individu peut prendre ses propres lois et coutumes pour des règles universelles. Toute communauté est soumise à cette tentation qui lui fait manquer de recul et peut facilement l’enfermer dans une idéologie plus ou moins totalitaire. Cette fameuse phrase prononcée lors de la Passion de Jésus est emblématique de cette vue réductrice et aliénante qui érige en absolu un jugement sans fondement : « Nous avons une loi et d’après cette loi, il doit mourir »[8].  Comment, dans un tel contexte pourrait être vraiment assurée une formation ouverte et respectueuse ?

 

L’histoire des peuples et des sociétés montre que, dans ces malheureux et trop fréquents cas de désertion ou de perversion de l’intelligence, ce qu’on appelle « formation » n’est plus qu’un enrôlement idéologique, un « lavage de cerveau » pour penser selon les normes politiques en vigueur. La diversité n’est plus de mise et la personne en tant que telle n’existe plus. Le contrôle et la censure sont omniprésents et le « pouvoir fait la vérité ». Même la mémoire se trouve confisquée : « L’histoire me donnera raison car c’est moi qui l’écrirai » avait déclaré un grand chef d’Etat, pourtant libéral[9]. Il semble que l’on puisse parler alors en bien des contextes de « formatage de disque dur » car il n’y a pas d’autre alternative à ce qui est « politiquement correct ». La formation devient une mainmise sur autrui : « Tu te démets ou tu te soumets » sans plus de considération pour la personne, son histoire ou son avenir, et d’ailleurs, en termes actuels, des jeunes caïds refusant toute altérité[10] n’hésitent pas à prononcer le verdict devenu sans appel : « Casse-toi où je t’explose ! ».

 

(A suivre)



[1] Nous donnons ici la suite de l’exposé qui a été donné à l’abbaye de Lérins le 28 avril 2010 à la demande de Mère Anne-Emmanuel, abbesse de Notre-Dame de Blauvac, présidente de la province du Sud-Est de l’Ordre cistercien de la stricte observance (o.c.s.o.), pour l’Assemblée qui regroupait des supérieurs de France et d’Italie sur le thème de la formation. Ce texte a été publié en version italienne dans Ora et Labora (Milan) 67/1 (2012), p. 47-92.

[2] Mc 8, 36. Rappelons que ce verset constitue le centre exact de l’Evangile selon saint Marc.

[3] Cf. A. U. Müller, Le fondement philosophique de la pédagogie selon Edith Stein, dans le Collectif, Edith Stein, Une femme pour l’Europe, Ad Solem, 2009, p. 245-263 : « Au centre de la pédagogie doit se trouver l’homme, et non pas la méthode ou l’acquisition pure du savoir (…) Cela présuppose que le pédagogue s’efforce de comprendre l’homme avec qui il a affaire pour cela (…) L’élève doit recevoir vraiment l’impression justifiée qu’il s’agit de lui. Par conséquent l’attitude fondamentale de l’éducateur catholique, selon Edith Stein, est ‘un respect profond et une sainte crainte devant les jeunes hommes qui lui sont confiés. (…) Dans la nature humaine et dans la nature individuelle de chaque individu il y a une loi d’éducation à laquelle l’éducateur doit s’adapter. (…) Connaître l’enfant veut dire sentir aussi quelque chose de la direction du but qui se trouve dans sa nature. On ne peut pas former des hommes en vue d’un même but pour tous, d’après un schématisme commun. (…) Si le germe doit devenir une création accomplie, une forme pleine, alors les dispositions doivent être soignées et soutenues, mais certaines doivent de même être reliées et circonscrites’ » (p. 262-263.

[4] M. Léna, La vocation chrétienne de l’éducation, dans Communio, IV, 4 (1979), p. 4-15 : « Il n’est pas indifférent que le même terme d’esprit désigne en Dieu le lien d’amour du Père et du Fils, et en l’homme la puissance d’aimer et de choisir, de comprendre et de créer : le principe le plus intérieur de l’unité personnelle et de la communion avec autrui. (…) Aussi un éducateur chrétien doit-il tout miser sur cette formation intérieure, qui ne va pas tant à l’accumulation quantitative des savoirs et des techniques, à la démultiplication des expériences et des activités, qu’à leur intégration en un sujet capable de ‘retenir tout ce qui est bon’, et d’en faire moyen de communication, de service et d’action de grâce. » (p.12).

[5] Cf. E. Barbotin, Humanité de Dieu, Aubier, 1970, p. 280s : Absence et visite de Dieu. Châtiment et grâce : « Selon l’apparence, Dieu est devenu l’Absent, et le vrai châtiment de l’homme est cette absence même qui l’affaiblit et l’angoisse (…) Mais puisque Dieu est devenu l’Absent, il ne se manifestera désormais à l’homme que de manière furtive et comme exceptionnelle, sur le mode de la visite. D’autre part, comme Dieu demeure invisible, il visitera l’homme au moyen de signes. Selon la Bible, l’histoire religieuse de l’humanité est jalonnée par des visites de Dieu, tantôt démarches de châtiments, tantôt gestes de miséricorde. Parfois cette double signification se trouve présente sous les divers aspects d’un même événement » ; cf. J. Greisch, Le buisson ardent et les lumières de la raison, T. 3, Cerf, 2004, p. 403 : « A la différence des ‘théologiens’ qui l’entourent, Job, qui souffre cruellement de l’absence de Dieu, est habité par un désir de Dieu auquel ses amis sont totalement étrangers. L’expérience vécue de l’absence de Dieu doit être reconnue comme ‘moment essentiel de l’expérience religieuse’ (J. Nabert) » ; cf. B. Dupuy, Quarante ans d’études sur Israël, Paris, 2008, p. 197s : La théologie chrétienne après la Shoah : « La Shoah interpelle notre culture, notre identité, notre foi » (p. 199) ;  cf. P. Tillich, Les fondations sont ébranlées, Robert Morel, 1965, p. 148 ; H. Jonas, Le concept de Dieu après Auschwitz, Payot, 1994 ; cf. E. Falque, Dieu, la chair et l’autre, Puf, 2008, p. 177 : « Dieu souffre avec l’homme, oui (à sa manière) incomparablement plus que celui qui souffre pour lui » (Eckhart).

[6] Cf. Y. de Montcheuil, Dieu premièrement moral, dans Communio, XIII, 2 (1988), p. 36 : Anthropomorphisme ou agnosticisme : « Vouloir penser Dieu par la créature comme nous pensons les objets les uns par rapport aux autres, c’est de l’anthropomorphisme » ; H. Küng, Petit traité du commencement de toutes choses, Seuil, 2008, p. 132s : « Comment doit-on, en tant qu’homme du XXIe siècle, se représenter Dieu, ou mieux – puisqu’il est impossible de se ‘représenter’ Dieu –, comment peut-on penser Dieu ? » ; cf. H. Urs von Balthasar, La Théologique, 2 Vérité de Dieu, Namur, 1995, p. 55 (sur Martin Buber) : « En tant que ‘personne’, Dieu ne peut être perçu que dans la rencontre. ‘Parler de Dieu’ n’est ni possible ni permis. Dieu est le seul ‘Tu’ qui ne saurait être dégradé en un ‘cela’. C’est pourquoi le judaïsme reste dans l’attente de sa révélation toujours renouvelée, alors que le chrétien pense pouvoir spéculer sur la révélation du Christ, alors que celle-ci ne peut être dépassée ».

[7] Cf. W. Kasper, Conduire à la foi : pourquoi et comment ?, dans Communio, XIII, 2 (1998) p. 53-61 : « Il est incontestable que la foi doit être communiquée par l’intermédiaire d’une pédagogie. Mais (…) au nom d’une volonté de conduire à la foi par la pédagogie, on en est fréquemment venu à rendre les méthodes indépendantes et même prédominantes par rapport au contenu (cf. J. Ratzinger, La crise de la catéchèse, conférence à Paris, 1983), et à réduire la foi à ce qui en est estimé immédiatement recevable. Au lieu de faire simplement de l’homme le but et de l’adaptation à ses facultés de compréhension le moyen de la communication de la foi, on fait encore de lui la mesure de ce qui doit être communiqué. Au lieu de former l’homme à l’image de Dieu, on construit un Dieu à l’image de l’homme, un Dieu qui répond à la fragilité de l’homme, qui assouvit la soif qu’a l’homme de comprendre et satisfait son désir de sécurité et de justice. Dieu comme projection et réalisation des vœux de l’homme. Ceci est l’exact renversement de la théologie – paideia – des Pères de l’Eglise. » (p. 60).

[8] Jn 19, 7. Le comble évidemment, dans le contexte de cette phrase malheureuse, est que la Loi par excellence du peuple élu est la Torah, la Parole de Dieu confiée à la terre des hommes, et que cet ‘homme’ est Jésus-Christ, Fils de Dieu, Verbe incarné, Parole de Dieu confiée elle-aussi à la terre des hommes. Cette phrase rend manifeste l’absurdité folle et irresponsable de l’humanité – car cela dépasse de très loin le cadre restreint de la personne qui l’a prononcée – lorsqu’elle se trouve aliénée dans des vues étroites qui l’enserrent et l’enferment dans ses propres conceptions. Cette phrase peut donc être prise comme emblématique de tout obscurantisme qui, au nom d’une loi travestie qui semble l’y autoriser et même l’y contraindre, rejette une idée, une personne ou un groupe qui le dérange.

[9] Cf. D. Lepee, Winston Churchill, Timée-Editions, 2005.

[10] Cf. M. Balmary, Le sacrifice interdit, Grasset, 1986, p. 100 : « Dans une maison, dans une communauté, ceux qui sont parvenus à reconnaître l’altérité de l’autre se trouvent en situation d’hostilité avec ceux qui ne sont pas encore sortis des relations fusionnelles à deux. ‘Ennemis de l’humain, les gens de sa maison’ (cf. Lc 12, 52-53) ».