N° 24 – 13 mai 2013

 

Le manteau partagé de Saint Martin

 

Lettre aux oblats n°6

 

 

Saint Martin,

Priez pour nous !

 

 

Abbaye Saint-Martin

F – 86240 Ligugé

05 49 55 21 12

 

 

« Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait »

(Mt 25, 40)

 

 

Le partage du manteau : le mot du P. Joël

 

         Chers Oblats et amis,

 

         A l’approche imminente de la Pentecôte, nous ne pouvons que nous souhaiter de nous préparer ardemment à recevoir l’Esprit-Saint ! Et si nous lisons ces lignes après la Pentecôte ou si nous les reprenons à un tout autre moment de l’année, laissons l’Esprit de Dieu faire son œuvre en nous. Il n’est jamais trop tard pour le laisser agir ! Demandons aussi cette même grâce pour tous ceux qui nous entourent, pour notre pays et aussi pour le monde entier.

 

         Depuis la dernière Lettre aux oblats, nous avons eu notre réunion les 12-14 avril derniers. Ce fut une belle rencontre toujours animée, réfléchie et priante même si un certain nombre d’entre vous n’avaient pas pu se libérer pour y participer. Nous avons échangé principalement sur le début du chapitre des « instruments des bonnes œuvres » de la Règle de saint Benoît. La suite de nos échanges viendra en son temps à l’automne. Nous pouvons, chacun pour notre compte, reprendre cette liste des 74 « instruments de l’art spirituel » et nous demander quels peuvent être nos points faibles. Soyons sûrs toutefois que le 74ème instrument est à lui seul une merveille qui devrait nous éviter tout découragement : « Ne jamais désespérer de la miséricorde de Dieu » !

 

         Par notre prière, nous avons accompagné Marikka Devoucoux qui est entrée le 7 avril, pour le dimanche de la Miséricorde précisément en l’octave de Pâques, au monastère des bénédictines de Craon en Mayenne pour y suivre un postulat puis un noviciat dans le but de se fixer à Notre-Dame d’Orient dans le sud de l’Aveyron. Ces deux monastères appartiennent à l’Institut des Bénédictines de l’Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement. Elle continue ainsi, à sa manière particulière, son beau chemin d’oblate de Ligugé.

 

Le jour de l’Ascension, à Ligugé, jeudi 9 mai, nous avons eu la joie de la Promesse d’oblature de Françoise Brugier, bien entourée de moines et d’oblats. Comme toujours, ces cérémonies sont bien émouvantes.

 

         Dans quelques jours, à la Pentecôte exactement, dimanche 19 mai, nous aurons l’entrée en oblature de Christophe Marmorat que certains d’entre vous connaissent maintenant. Nous lui souhaitons bon vent de l’Esprit et nous le remercions pour le témoignage écrit qu’il nous a permis de publier ci-après.

 

         Enfin, nous nous sommes aussi associés, par la pensée, au jubilé de 90 ans que fêtait à Tours Marie Poirier, le samedi 4 mai, entourée de Charles, son frère prêtre, et de leurs proches.

 

         Le samedi 25 mai, nous aurons la joie de voir notre frère Sylvain revêtir l’habit monastique.

 

         Dans moins d’un mois sans doute, sur KTO, sera donnée une émission de près d’une heure sur l’oblature bénédictine. Ce film a été en grande partie réalisé à Ligugé et nous gardons un très bon souvenir de la venue du réalisateur Jean-Baptiste Farran et de son caméraman Jérôme Roguez. Ne manquez pas de guetter l’arrivée de ce documentaire sur la grille des programmes. Il sera sans doute possible par la suite de visionner ce film sur un DVD. Vous serez tenus au courant.

 

         Cet été, je le rappelle, du mardi 23 au dimanche 28 juillet 2013, plusieurs d’entre vous participeront à la retraite annuelle proposée à Ligugé pour les oblats et amis ainsi que pour toute personne désireuse d’approfondir sa foi et ses connaissances chrétiennes. Le thème que je traiterai, dans la perspective chronologique que nous suivons depuis plusieurs années déjà, sera :

 

De la réception de la Parole de Dieu à la recherche théologique

avec les Pères grecs des IIe et IIIe siècles,

Clément d’Alexandrie (v 150 - v 215) et surtout Origène (v 185 – v 245).

 

         En ces jours où nous recevons la Force d’en-haut, nous pensons tout particulièrement à ceux d’entre nous qui sont éprouvés par la maladie ou par d’autres épreuves. Que l’Esprit de consolation et de sainteté nous soit donné et que personne ne se sente oublié !

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Mon expérience de la liturgie bénédictine

comme pédagogie de la foi.

 

Par Christophe Marmorat

 

 

Bonjour ! Aujourd'hui je vous parlerai du caractère pédagogique de la liturgie bénédictine, cherchant à vous dire en quoi elle enseigne et nous renseigne sur la foi.

 

Je découvre l'abbaye bénédictine Saint-Martin de Ligugé, située à quelques kilomètres au sud de Poitiers, un peu par hasard, sur la recommandation d'une amie. Je cherche un lieu de ressourcement spirituel pour bien aborder la rentrée 2012.

 

Très vite, je suis touché par la beauté des offices, par la grâce et la douceur des gestes, quelle magnifique chorégraphie ! Cela parle à mon cœur, cela parle à mon esprit. Je suis frappé par ces moines prêtres formant un demi-cercle autour de l'autel pour la consécration des espèces.

 

Ce n’est pas une beauté froide et distante, car elle émane visiblement du for intérieur des moines. Dans cette interprétation bénédictine de l’art de célébrer, la coïncidence entre la forme et le fond est remarquable. La forme dit le fond, le fond est dans la forme. Ces moines sont plus que des témoignages de foi, ils sont des incarnations singulières de la foi.

 

Cette beauté vivante me donne envie d'entrer en communion fraternelle avec les moines. Cela fait plus de vingt ans que je côtoie des abbayes et chante les psaumes mais, pour la première fois, je prends conscience que chanter des psaumes est un acte de prière collectif. Une prière qui vient de mon cœur, prolongée par ma voix, mais aussi une prière qui me dépasse, une prière d'Église, portée par l’assemblée, inspirée du Christ, chantée pour lui, une prière d'hommage au Père, inspirée de l'Esprit.

 

Je peux témoigner de la paix intérieure qui m'habite lorsque ma voix se mêle à celles des moines et de l’assemblée, lorsque je me mets au diapason de la gestuelle des moines, lorsque je m'incline à leur rythme, que je marche à leur rythme.

 

Entendre la Parole plusieurs fois par jour ressource. Cette Parole, écrite il y a plusieurs millénaires, nous soutient dans nos tâches quotidiennes. Il y a ce va-et-vient permanent quand on se met à l’écoute d’un message qui nous dépasse et nous rappelle notre appartenance à l’Eglise universelle, et la réception du contenu de ce message qui éclaire ce que nous sommes en train de vivre dans la journée.

 

Je peux dire que je me suis laissé enseigner et transformer par cette liturgie qui est une belle mise en scène spirituelle et bien plus que cela. Ce qui touche dans cette liturgie, ce qui appelle à la conversion, c'est la puissance du témoignage, la qualité d'être des moines. Oui, Il y a une belle circularité entre cette qualité d'être des moines, qui donnent une liturgie touchante, et cette liturgie bénédictine qui fait grandir et invite à vivre et témoigner de la foi.

 

J'ai eu envie d'imiter les moines, de leur ressembler tout en restant laïc. Au fil des retraites, la force du témoignage authentique faisant son œuvre, cette envie est devenue un engagement : celui de devenir oblat, c'est à dire un engagement à vivre la Règle de Saint Benoit, et à me nourrir de sa spiritualité, dans l'ici et maintenant de mon existence de laïc.

 

Je ne peux que vous inviter à participer à un office bénédictin pour y goûter cette forme de beauté spirituelle au caractère pédagogique remarquable !

 

 

 

 

 

 

De la lumière de la Transfiguration à celle de la Pentecôte !

 

Homélie donnée à l’Abbaye Notre-Dame d’Aiguebelle, le dimanche 24 février 2013

2ème dimanche de carême, année C (Gen 15, 5-18 ; Ph 3, 17- 4, 1 ; Lc 9, 28-36)

 

Un chenal de lumière

pour entrer au havre de grâce, au port du salut

 

Frères et Sœurs, permettez-moi une comparaison : lorsque, après la tempête, un navire s’apprête à entrer dans un port pour y trouver le lieu de son repos, il commence, du moins en certains endroits, à se placer face à l’entrée du port pour s’aligner dans le chenal. Et pour trouver son axe, il faut cibler des feux ou des phares et faire comme se superposer sur une même ligne leurs lumières.

Je suis tenté de prendre effectivement cette comparaison pour l’appliquer à ce que nous vivons aujourd’hui. En effet, dimanche dernier, nous avions vu que Jésus était assailli par les tentations. N’était-ce pas la tempête et chacune de nos tempêtes qui agite notre nacelle ? Et voilà qu’avec ce dimanche de la Transfiguration, nous apercevons avec bonheur comme un phare, comme une lumière resplendissante, fulgurante quoique éphémère. Mystère de la Transfiguration ! Avant-goût d’un au-delà combien réconfortant !

Cette lumière nous est donnée pour nous placer dans l’axe mais encore faut-il voir les autres points lumineux. Sommes-nous vraiment dans le bon axe ? Au-delà de cette lumière fulgurante, nous apercevons une lumière plus terne, mystérieuse, comme ombragée avec, semble-t-il, des nuages noirs. N’est-ce pas le mont Golgotha qui se profile à l’horizon avec cette lumière incandescente ? Mais au-delà, dans la même ligne, se situe une autre lumière toute différente, intense et blanche, très rayonnante, une luminosité à vrai dire plus qu’une lumière car il ne s’agit pas d’une lumière qui aveugle quoiqu’elle soit de forte intensité, il s’agit d’une lumière qui illumine tout, qui illumine toutes choses, qui illumine le ciel et la terre et qui donne sens et relief à tout ce qu’on aperçoit. A n’en pas douter, elle sort des entrailles de la terre pour rejoindre le ciel. Et au-delà, plus loin encore, ne distinguons-nous pas une trouée lumineuse, comme un chemin qui monte, comme un courant ascensionnel, un rayon qui va de la terre au ciel ? Et puis, tout à fait au loin, encore plus loin mais combien déjà réconfortante et réchauffante, pour les yeux qui l’aperçoivent, cette lumière rouge comme une flamme, comme une torsade de feu qui embrase l’univers d’une force étonnante. L’Esprit assurément est là-bas. Déjà il nous réchauffe le cœur.

Frères et Sœurs, si nous voyons ainsi se superposer ces différentes lumières qui forment ensemble un chemin salutaire, alors nous savons que nous sommes dans le chenal, sur le bon chemin, sur la bonne route, sur la voie royale qu’a empruntée Notre Seigneur, et que nous sommes, à sa suite, ses disciples.

 

Le réconfort de la Transfiguration avant la traversée du désert

 

Et alors, une fois notre navire amarré, il nous faut mettre pieds à terre et gravir cette montagne pour voir ce qu’ont vu Pierre, Jacques et Jean en compagnie de Moïse et d’Elie. Comme il nous sera bon d’être ensemble, comme il nous est déjà bon d’être ici ! Comme il nous serait bon de planter notre tente et de demeurer auprès du Seigneur dans ce bien-être si réconfortant ! « Ecoutez-le ! ». Ecoutez le Bien-aimé ! La voix du Père se fait entendre. Il ne s’agit pas tant de regarder, de contempler, de stationner. Il faut écouter, écouter sa voix car il nous attend ailleurs. Il n’est déjà plus ici, il nous fait signe de partir vers un ailleurs et, de sommet en sommet, de mont en mont, il nous faudra aller notre chemin qui est le sien. Il nous faut déjà descendre de la montagne, trop belle, trop attrayante, pour aller traverser le pays de l’ombre et de la mort, de la soif et de l’aridité. Il nous faudra peut-être rencontrer Amalec, peut-être aussi les prophètes de Baal. Il nous faudra aller, de Ramsès aux steppes de Moab, de la Mer des Roseaux au fleuve Jourdain. Il nous faut traverser et traverser encore…

Cette traversée n’est pas sans risque. Mais là où est le désert peut se trouver aussi l’eau qui désaltère, une eau qui n’a alors pas de prix, l’eau vive de l’oasis, l’eau vive du puits. Mystérieuses rencontres au sein du désert qui peuvent se faire autour des puits !

 

Chacun son chemin pour revêtir la robe nuptiale !

 

Continuons notre route, allons à la croisée des chemins, sur nos chemins d’Emmaüs ou, peut-être de Gaza, ou peut-être encore de Damas. Allons à la croisée des chemins et laissons-nous inviter par quelqu’un qui nous voudra du bien : « Mon ami, pourquoi n’as-tu pas mis ton habit de noces, ton habit resplendissant ? Je te l’ai donné, pourquoi ne l’as-tu pas mis ? ». Alors, il nous faudra dire : « Donne-le-moi cet habit, donne-moi cette blancheur éclatante, revêts-moi de toi, donne-moi la robe du baptême, donne-moi de cette source d’eau vive que je n’aie plus soif ! ». Et alors, sans doute, du désert, du rocher, pourra jaillir du vin nouveau comme à Cana, le vin des noces, le vin de l’Alliance !

Continuons notre chemin, allons de source en source, laissons-nous désaltérer pour ne pas nous épuiser, pour ne pas mourir alors que le but est maintenant si près !

Demandons au Seigneur cette grâce de venir comme Elie et Moïse, dans l’anfractuosité du rocher. Demandons à saint Jean de nous livrer son secret pour qu’à notre tour, nous puissions aussi  reposer notre tête sur la poitrine de Jésus et entendre les battements de son cœur ! Laissons-nous prendre par l’amour du Christ. Alors, peut-être et même sûrement, nous aurons le droit d’aller à Jérusalem, le lieu de la rencontre, le lieu du rassemblement.

 

La force de l’Esprit-Saint pour transfigurer notre monde !

 

A vrai dire, nous sommes déjà à Jérusalem, nous sommes déjà au lieu du rassemblement. Puissions-nous y amener beaucoup de monde pour pouvoir ensemble continuer le chemin jusqu’au bout, sans désespérer ! Et vivons déjà de cet Esprit que le Seigneur veut nous donner, de cet Esprit qui nous fait avancer, qui nous fait espérer, qui nous réchauffe le cœur, la seule force qui soit vraiment capable de transformer notre cœur et de transfigurer notre monde !

 

Fr. Joël Letellier (Ligugé)

  

 

Viens Esprit Créateur !

 

 

Veni, creator, Spiritus,

Mentes tuorum visita,

Imple superna gratia

Quae tu creasti pectora.

 

Qui diceris Paraclitus,

Altissimi donum Dei.

Fons vivus, ignis, caritas

Et spiritalis unctio.

 

Tu septiformis munere,

Digitus paternae dexterae.

Tu rite promissum Patris,

Sermone ditans guttura.

 

Accende lumen sensibus

Infunde amorem cordibus,

Infirma nostri corporis

Virtute firmans perpeti.

 

Hostem repellas longius

Pacemque dones protinus;

Ductore sic te praevio

Vitemus omne noxium.

 

Per te sciamus da Patrem,

Noscamus atque Filium;

Teque utriusque Spiritum

Credamus omni tempore.

 

Deo Patri sit gloria,

Et Filio, qui a mortuis

Surrexit, ac Paraclito

In saeculorum saecula.

Amen.

Viens, Esprit Créateur,

visite l'âme de tes fidèles,

emplis de la grâce d'En-Haut

les cœurs que tu as créés.

 

Toi qu'on nomme le Consolateur,

Le don du Dieu très-Haut,

La source vivante, le Feu, la Charité,

L'Onction spirituelle.

 

Tu es l'Esprit aux sept dons,

le doigt de la main du Père,

Son authentique promesse,

Celui qui enrichit toute prière.

 

Fais briller en nous ta lumière,

Répands l'amour dans nos cœurs,

Soutiens la faiblesse de nos corps

Par ton éternelle vigueur !

 

Repousse au loin l'Ennemi,

Donne-nous la paix qui dure ;

Que sous ta prévenante conduite,

nous évitions tout mal et toute erreur.

 

Fais-nous connaître le Père,

révèle-nous le Fils,

et toi, leur commun Esprit,

fais-nous toujours croire en toi.

 

Gloire soit à Dieu le Père,

au Fils ressuscité des morts,

à l'Esprit Saint Consolateur,

maintenant et dans tous les siècles.

Amen.

V

 

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P. Joël Letellier, o.s.b. (Ligugé)

Lérins, le 28 avril 2010

 

 

Formation et transmission (Suite)

 

De la « formatio » augustinienne au « formatage » du disque dur,

une anthropologie à respecter et la mise en œuvre d’une pédagogie[1]

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IVème partie

 

Quelle pédagogie à mettre en œuvre

pour transmettre et former ?

 

 

           Nos prédécesseurs dans la foi nous ont légué de beaux exemples de pédagogie. Par leurs attitudes, par leur réflexion, par les mots et les images employés, ils ont souvent su toucher leurs contemporains et les rendre vulnérables à la grâce. Que ce soit lors de l’éclosion et du développement du monachisme pendant la période patristique et au temps de la renaissance carolingienne, ou lors du renouveau cistercien durant la période médiévale, ou bien lors des réformes monastiques post-tridentines au Grand-siècle, ou encore lors des redécouvertes des temps modernes, les exemples et modèles ne manquent pas. Chaque période regorge de créateurs et de fondateurs au charisme porteur et aux idées innovantes. A notre tour, avec la grâce de l’Esprit Saint, de reprendre de l’ancien et de créer du neuf – nova et vetera – pour appeler, susciter et transmettre.[2]

 

  1) Faire mémoire et rendre grâces : un offertoire de tous les instants

 

Il me semble tout d’abord qu’une référence à la vie du Christ et à sa pédagogie soit indispensable. Au cours de sa vie terrestre, nous le voyons vivre sa religion juive avec les caractéristiques que nous connaissons : l’action de grâces y est prédominante, non seulement au cours de la liturgie proprement dite mais aussi au cours des repas et de tous les actes de la vie. Le déploiement liturgique est tel que tout est liturgie. Les actes les plus concrets et les plus quotidiens comme les grands événements de l’année ou de l’existence sont placés et sont vécus sous le regard de Dieu, en dépendance par rapport au créateur, dans une dépendance non aliénante mais filiale qui n’entrave pas mais qui au contraire donne la vie et hiérarchise toutes choses. Par cette liturgie englobante et libératrice, au-delà de certains abus rituels, l’être créé peut vivre une relation juste avec Dieu et avec le monde qui l’entoure, et pas seulement avec ses contemporains mais aussi avec ceux qui l’ont précédé et qui le suivront, avec aussi la création matérielle. Le grand mouvement est une anamnèse, un offertoire de tous les instants. La lecture des Ecritures, la mise en pratique des commandements dans la charité et la paix du cœur, la prière dans le secret, le rassemblement dans la liturgie, la mémoire du passé et l’espérance dans la confiance, peuvent être considérées comme les notes dominantes du juif pieux. Telle a été la mentalité de Jésus et donc aussi sa pratique. Le chrétien, nous le savons bien, se doit d’être héritier de cette sagesse de vie de l’Ancienne Alliance[3].

 

A ce niveau-là au moins, nous avons beaucoup à apprendre et à transmettre. En laissant de côté évidemment ce qui peut être la marque d’un ritualisme et d’un légalisme abusif et avec la nouveauté chrétienne apportée en Jésus-Christ, nous avons à vivre et à transmettre ce trésor de vie, cette attitude juste et fondamentale de la réception du don de la création et du déploiement de Dieu dans l’histoire, d’en faire mémoire, de rendre grâces par des mots, des gestes, des attitudes qui expriment quelque chose de fondamental en nous, qui rejoignent un besoin profond de notre être. Car cette attitude « religieuse » qui se doit d’être ouverte, accueillante et non sectaire, est d’abord accueil du don de la création, de la matière créée et de ce qui l’anime, relation la plus ajustée possible aux autres, à son prochain comme à soi-même, et bien sûr avec cette attention à la transcendance qui dilate le cœur et transfigure la manière de voir les choses, les êtres et les événements.

 

 

  2) La fécondité de l’enfouissement, un radical contraste face à l’éclatement

 

Continuons à regarder ce que fut Jésus. Ce qui a fasciné Charles de Foucauld et tant d’autres, a été la vie cachée de Jésus, la vie d’enfouissement avant sa manifestation publique. Ce temps notable aurait pu être mis à profit pour prêcher ou pour guérir des malades. On peut y joindre aussi ces moments précieux, plus tard, et souvent la nuit, où il s’isolait volontairement pour prier, seul à l’écart[4]. Il y a là un mystère sur lequel nous passons habituellement trop vite.[5]

 

Aujourd’hui, dans le discours qui veut se départir d’un certain activisme volontaire, d’un monde où tout se sait, se communique et où tout doit être transparent, la fécondité de l’enfouissement est de nouveau soulignée[6]. L’oraison silencieuse retrouve un regain d’intérêt chez un certain nombre de jeunes. On pressent qu’il y a là un mystère fondateur. D’abord un besoin de se poser après tant et tant de tentations d’éclatement, de descendre en profondeur, de gagner les zones profondes de son âme. Je suis frappé par ce retour à un besoin d’intériorité, assez en lien mais pas toujours avec, par exemple, l’adoration eucharistique. Les jeunes qui découvrent ou redécouvrent la foi, se trouvent spontanément aussi à l’aise dans des grands rassemblements, des démarches communautaires, collectives, qui attestent, à leurs yeux et à leurs contemporains, qu’ils ne sont pas seuls dans l’isolement (JMJ, pèlerinages, messes des étudiants), que dans des attitudes secrètes de prière et de silence. Il y a là, me semble-t-il, une évolution très prometteuse, pleine d’espérance. Il faut pouvoir recueillir leurs témoignages, les encourager, rectifier, à l’occasion, certaines petites déviances mais être à l’affût de cette tendance. L’Esprit Saint incontestablement travaille !

 

 

  3) La pédagogie du Christ sur nos chemins

 

Au cours de sa vie publique, Jésus s’est adressé aux foules, par des gestes et des paroles, et plus encore avec son cœur. Il a fait preuve d’ingéniosité, de créativité et de pédagogie, notamment en utilisant des paraboles et des signes, des images, des histoires simples et compréhensibles pour ses auditeurs. Il est vrai qu’entre recevoir ces images, les retenir et en comprendre toute la signification, il y avait du chemin à parcourir, une maturité spirituelle à acquérir.et tous ne se montraient pas toujours réceptifs. Aux apôtres cependant, Jésus s’exprimait plus en clair et il leur délivrait une explication plus intime. Et cependant, malgré sa science et sa sainteté, malgré sa pédagogie hors pair, malgré sa patience et l’efficacité de ses paroles et de ses gestes, il s’est heurté à l’incrédulité, à l’incompréhension, à l‘indifférence,  à l’hostilité. Il a constaté l’individualisme et la mesquinerie en même temps que la générosité et la foi. Pas seulement de la foule mais aussi de ses plus proches disciples. Aurions-nous l’audace de vouloir être plus experts que lui en pédagogie et en résultats ?

 

Une des plus belles leçons qu’il ait pu nous donner est certainement celle qui le fait cheminer avec les pèlerins d’Emmaü[7], c’est-à-dire avec chacun d’entre nous aujourd’hui encore. Nous connaissons tellement bien ce texte et cependant nous restons trop souvent à la porte de cet épisode sans y discerner le trésor qui nous est pourtant donné. Soulignons seulement ici quelques points.

 

Jésus ne s’impose pas même si c’est lui qui vient rejoindre les deux disciples désemparés. Il chemine avec eux sans les « déranger », il écoute ce qu’ils disent sans qu’eux-mêmes l’aient encore reconnu comme une personne, comme un interlocuteur éventuel, à plus forte raison comme le seul qui pouvait connaître leur cœur et leur apporter la solution de leur problème. Il aurait pu, ne serait-ce que pour ne pas les entendre souffrir plus longtemps, leur apporter immédiatement la consolation et la joie de sa résurrection. Il n’en fait rien du moins en un premier temps. Le temps n’est pas à l’annonce événementielle mais à une prise de conscience grâce à l’ouverture de leur cœur et à la relecture de ce qu’ils viennent de vivre et de traverser. Le temps est au mûrissement de leur foi à partir de leur désespérance et en présence d’un maître spirituel, du guide spirituel par excellence. Le temps est à la préparation évangélique comme si tout ce qui avait précédé avec le maître n’avait pas suffi.

 

Et notons bien ici que ce n’est pas eux qui sont venus voir un guide spirituel, c’est Jésus qui est venu s’approcher d’eux avec un infini respect. Ce respect qui va devenir cependant plein d’audace avec les deux questions qu’il va soudainement leur poser et qui les incite à ouvrir leur cœur. « Tu es bien le seul à ignorer ce qui s’est passé » lui répond Cléophas. N’est-ce pas là ce que nous osons reprocher trop souvent, d’une manière ou d’une autre, à ce Dieu si lointain qui semble absent de nos lieux de souffrances ? Alors que nous le croyons avoir déserté nos camps de la mort et nos angoisses, il en est sans doute si mystérieusement la première victime, plus contemporain de nos meurtres que nous-mêmes à nous-mêmes. Lui, le seul qui sait tout plus que quiconque est accusé d’être le seul à ne pas savoir. Le seul à être vraiment « formé » selon Dieu est considéré, par des ignorants qui prétendent savoir, comme le seul à n’être pas « informé » ! Jésus renchérit avec un summum de sens pédagogique : « Quoi donc ? ». Le temps n’est pas encore à la catéchèse, encore moins à l’illumination intérieure, le temps est au kérygme incomplet, c'est-à-dire à la pierre d’attente, à l’expression du désir même le plus inavouable : « Nous espérions, nous… », avec le constat d’échec tels des pêcheurs revenant bredouille après une nuit entière sans avoir rien pris dans leur filet : « Et avec ceci, voilà trois jours… ». Il est important que tout soit dit, l’impatience de la vaine gloire personnelle, celle d’un succès temporel et aussi la désespérance qui est à la mesure de ses propres illusions. L’aveu d’impuissance avec l’amertume qui lui est liée peut devenir enfin véritable prise de conscience : « Il faut que l’homme souffre pour qu’il comprenne » disait déjà Eschyle. La voie royale n’est pas la ligne droite de la réussite. Ce n’est pas en tout cas la voie chrétienne, ni celle du Maître, ni celle de ses disciples.

 

Alors seulement le kérygme commencé dans la douleur peut être complété, à l’aide des Ecritures, depuis Moïse jusqu’à Jésus, par la reconnaissance et la vision du ressuscité, par la révélation et l’annonce de la bonne Nouvelle !

 

Maïeutique dans la patience et le respect, catéchèse et accompagnement à partir de la Parole agissante, action de l’Esprit au-dedans des cœurs, réponse à l’invitation pressante : « Reste avec nous », et reconnaissance lumineuse dans la célébration liturgique de la fraction du pain, tels sont les points forts de ce cheminement sans oublier le retour vers Jérusalem dans la nuit matérielle mais dans la lumière de la foi et avec l’ardeur des vrais témoins.

 

 

  4) Comment devenir des « experts en humanité » ?

 

Il me semble capital que les témoins d’aujourd’hui, les « passeurs » de la foi, les pasteurs, les annonciateurs, les formateurs, aient rencontré le doute, l’adversité, l’épreuve du feu sous une forme ou sous une autre, l’échec et le deuil, la désillusion et la finitude pour pouvoir, avec maturité humaine et avec une certaine transfiguration du cœur, transmettre la foi en Celui qui sauve. Ce n’est pas être pessimiste que de constater que l’humanité traverse bien souvent des drames et que nombre de personnes qui nous entourent ont des épaules lourdement chargées. Le Seigneur, à maintes reprises, a eu de la compassion. J’aime ces saints et saintes dont on a pu dire qu’ils étaient des « experts en humanité »[8].

 

Dans nos sociétés, dans nos communautés, il est bon d’encourager les jeunes à venir auprès des anciens ou des malades. C’est un bonheur de voir une telle entraide mutuelle car si le plus jeune apporte sa santé et sa force, l’ancien ou le malade a beaucoup de choses à transmettre, à commencer par sa fidélité, sa présence, son expérience de vie. Il y a quelque chose qui est de l’ordre de la charité mais aussi de la formation humaine, et d’une formation non livresque[9].

 

D’une manière générale, je crois qu’on a toujours intérêt à développer le sens de la courtoisie et du savoir vivre en société, même et surtout au monastère, avec toute la discrétion requise selon les milieux concernés. Sans tomber dans un formalisme de mauvais aloi, une tenue à table, au chœur et dans le comportement en général me semble révélateur soit d’un équilibre humain avec une  attention à l’autre et le souci de l’altérité en général soit, au contraire, d’un déséquilibre avec un égocentrisme trop marqué, un laisser-aller ou même une certaine brutalité ou agressivité. Tout permettre sur ce point crucial des défaillances dans les rapports sociaux et fraternels ne me semble pas conseillé pour un apprentissage en vie de communauté, pour vivre en société et vivre selon le cœur de Dieu[10]. Tout le déploiement que prévoit saint Benoît à l’égard des hôtes de passages[11] perdrait toute sa signification s’il n’y avait plus ou presque plus d’égards mutuels entre frères[12].

 

 

  5) Un regard qui transfigure le monde

 

Ce savoir vivre selon le cœur de Dieu doit aussi être vécu au niveau de l’usage des objets et choses matérielles qui nous entourent et dont on se sert d’une façon parfois trop banale. Saint Benoît donne à ce sujet, dans sa Règle au chapitre du cellérier, une magistrale leçon de formation : « Qu’il considère tous les objets du monastère comme les vases sacrés de l’oratoire et qu’il ne tienne rien comme négligeable»[13]. Là encore, c’est la finalité qui est perçue et hautement affirmée : tout ce qui est ordonné au service de Dieu est sacré. Les calices et les ciboires ainsi que les autres vases sacrés sont directement ordonnés au service de Dieu dans le cadre liturgique, ils bénéficient donc d’égards particuliers mais, de plus, dans la vision juste et cohérente de saint Benoît, comme tout dans nos vies doit être orienté, finalisé, vers Dieu et notre bonheur en lui, tout devient consacré, chaque objet, chaque instrument mis à notre usage n’a de prix qu’en fonction du service de Dieu.

 

Ne serait-ce pas là un lieu de formation et d’évangélisation privilégié pour transmettre le sens du respect de la création et de tout ce qui nous entoure ? Cette sensibilité spirituelle, ce regard spirituel capable de transfigurer toute réalité créée ne serait-il pas un levier extraordinaire pour combattre l’égocentrisme, la fermeture sur soi, la banalité du quotidien, l’idolâtrie sous toutes ses formes ? N’est-ce pas là un des plus grands apports de la vie monastique à nos contemporains : voir toute réalité en fonction de leur finalité ? Le profane n’est-il pas ce qui est soustrait à Dieu alors que le sacré est ce qui lui est ordonné ?

 

Savoir regarder, éduquer son regard, discerner la présence de Dieu dans le monde et reconnaître ses traces dans l’histoire de chacune de nos histoires personnelles et collectives, discerner les valeurs positives que chaque culture peut offrir, autant d’occasions d’ouverture, d’accueil et d’émerveillement. L’art sous toutes ses formes peut être un chemin d’éducation et de compréhension respectueuse menant à la contemplation.

 

On n’intègre peut-être pas suffisamment cette approche dans nos étapes de formation alors que les monastères sont précisément des lieux privilégiés de transmission de la culture et d’expression artistique. Que ce soit l’architecture ou la sculpture, la peinture ou l’enluminure, la musique ou la littérature, autant de domaines qui font corps avec les monastères. Les moines ont toujours cherché à transmettre le savoir et la sagesse, à mettre en harmonie les formes et les couleurs, à innover et à créer avec goût et sens de la beauté. Ils aiment les livres et soignent leur bibliothèque. La culture est aussi vaste que l’histoire du monde, elle est le reflet de l’histoire des hommes et aussi de leur quête de transcendance, elle est mémoire de l’humanité et promesse d’avenir, elle est traversée par Celui que le moine ne cesse de chercher[14].

 

 

  6) Des états d’âme plus rapides que le temps ?

 

Du temps des copistes, il fallait au moins trois années à un moine calligraphe pour recopier la Bible entière. Les cathédrales et les monastères ont été construits sur plusieurs siècles. La vie d’un homme était autrefois plus courte mais, au fil des générations, l’œuvre commune grandissait et était menée à terme. Autre était celui qui projetait et semait, autre celui qui moissonnait et récoltait. Dans un laps de temps personnel plus court que le nôtre, une telle persévérance collective à travers plusieurs générations et avec une aussi féconde inscription dans la durée nous fait réfléchir.

 

Aujourd’hui, le rapport au temps n’est plus le même et notre mentalité est nettement plus individualiste[15]. On veut tout tout de suite et si la persévérance dans l’effort sportif est une vertu qui suscite l’admiration, la fidélité dans l’engagement conjugal n’a pas forcément bonne presse. Beaucoup refusent de s’engager pour rester « libres » et d’autres s’engagent pour un temps, le temps d’être ensemble avant de se quitter. Y a-t-il eu carence de formation sur la « fidélité » dans l’engagement ?[16] Il faut prendre acte de la nouvelle donne : « si l’on continue à faire quelque chose qu’on n’a plus envie de faire, il faut cesser, par honnêteté avec soi-même et vis-à-vis des autres. Si l’on continue, c’est du mensonge et de l’hypocrisie ». C’est donc au nom de la sincérité et de la vérité que la fidélité s’est donc transformée soudain en « péché mortel », au nom aussi de la liberté[17]. La transparence est à ce prix, au prix que font payer l’émotivité et les sentiments à une démarche de sagesse qui demanderait plus de réflexion.

 

Et maintenant, que faire au niveau de la formation pour redonner un sens à l’engagement ? Pour redonner vie et longue vie à la fidélité ? Comment redonner au temps le temps de faire son œuvre ? Le temps aussi a une valeur sacré. C’est même le lieu propre de la maturation de toutes choses, la matière première de Dieu pour nous former. Le temps fait vraiment partie de la pédagogie de Dieu. Il n’est qu’à lire les paraboles du Royaume, elles révèlent une loi de croissance qui s’inscrit dans la durée, depuis la lente germination de la semence[18] jusqu’à… l’ouvrier de la dernière heure !

 

         7) Un maillon dans une longue et grande chaîne

 

         Personne n’est seul au monde. L’histoire personnelle de chacun s’inscrit dans une histoire beaucoup plus vaste, à la fois dans le temps et dans l’espace. De multiples liens de solidarité existent ou devraient exister. La vie se transmet aussi bien sur le plan physique que sur le plan du savoir, de l’éducation comme du comportement en général, et cela sous tous les aspects : familial, social, moral, intellectuel, spirituel. Chacun, qu’il le veuille ou non, est héritier de tout un patrimoine génétique et culturel. Nous appartenons tous à une lignée et nous sommes situés dans un contexte historique précis. C’est assez dire que nous ne sommes pas sans relations avec le monde ambiant et cela est encore plus vrai vis-à-vis de tous ceux qui nous ont précédés et portés.

 

Chaque être, dit-on souvent, est unique et irremplaçable mais nous ne sommes pas venus au monde tout seul et nous ne nous sommes pas développés tout seul. Si nous pouvons vivre comme nous vivons, c’est parce que beaucoup ont œuvré avant nous et d’autres, avec nous, participent à l’effort commun. Si nous pouvons à notre tour et pour notre part apporter notre pierre à l’édifice, c’est avec autant d’efficacité que d’humilité. Chacun n’est qu’un maillon parmi tant d’autres, un maillon sans doute unique et bien nécessaire mais un simple maillon qui ne doit d’aucune manière se prendre pour la chaîne entière. Il peut arriver à l’un ou à l’autre d’être génial mais un génie, a-t-on pu dire, n’est jamais qu’un « nain porté sur les épaules de géants »[19]. J’aime cette image qui montre l’absurdité de celui qui oserait se prendre pour plus qu’il n’est ! Personne ne peut se prendre en effet pour le centre du monde et il y a tout avantage à se situer humblement à sa juste place dans un cortège qui nous porte et nous dépasse, qui nous sert et nous oblige. Trop de personnes, qui semblent pourtant être intelligentes, ont un tel ego qu’elles pensent vraiment qu’il n’y avait pas grand-chose avant elles et qu’après elles, ce sera le « déluge ». Se croire trop vite investi d’une mission n’est pas non plus sans danger ou équivoque. Un sain discernement pourrait, sur ce point, aider à éviter bien des illusions et désillusions. L’autre versant de la tentation serait de ne pas prendre sa juste place, de manquer dans la succession des maillons de la chaîne.

 

         Le chrétien doit se sentir singulièrement porté par la longue lignée des croyants et des disciples, par tous ceux et celles qui, en lien avec la foi apostolique, ont mis en pratique les conseils évangéliques et ont confessé le Christ en communion avec toute l’Eglise. Nos « pères dans la foi » sont appelés ainsi parce qu’ils engendrent des fils et des filles à la vie de foi et d’une foi juste et conforme à la Tradition apostolique. Saint Irénée, si sensible à la Tradition ecclésiale, précisait le sens de la paternité et de la filiation dans les choses de l’esprit : « Celui qui a été éduqué et intruit par un autre peut en être dit justement le fils et celui-là peut recevoir le nom de père, qui enim ab aliquo edoctus est verbo, filius docenti dicitur, et ille ejus pater » (Adv. Haer., IV, 41, 2).

 

 De plus, remarque saint Augustin, « c’est en apprenant vraiment comme des fils qu’on peut vraiment enseigner comme des pères, filii discendo, patres docendo ». Une telle exigence de filiation pour exercer une vraie et authentique paternité spirituelle se doit d’être actualisée constamment. Je veux dire par là que, dans la pensée de saint Augustin, il ne suffit pas d’avoir été fils pour pouvoir être père à son tour mais que tout vrai et authentique père spirituel se doit de se recevoir sans cesse de Dieu dans un esprit de filiation pour pouvoir transmettre la paternité de Dieu à d’autres qu’il engendre ainsi dans la foi. Ne peut être vraiment père que celui qui se fait dans le même temps vraiment fils, docile à l’Esprit Saint et fils de l’Eglise[20].

 

         Il y a là, pour l’Eglise dans son ensemble et pour chacune de nos communautés religieuses et monastiques, un devoir de juste réception et de juste transmission qui devrait anéantir tout esprit d’orgueil ou de suffisance, toute déviation ou tout accaparement par trop personnel. Le vrai charisme ne peut pas être individuel, il ne peut être qu’ecclésial, reçu en Eglise et vécu en Eglise ; tout comme les Ecritures qui ne peuvent être interprétées justement que dans le corps qui les a portées, le corps du Christ, le corps ecclésial. L’intelligence de la foi ne saurait se dissocier du « sens ecclésial, sensus ecclesiae »[21], qui fait « sentir avec l’Eglise, sentire cum ecclesia »[22], les événements du monde et les choses de Dieu. La référence à la Tradition apostolique authentifiée par la légitime succession des apôtres, comme l’atteste si bien saint Irénée, saint Cyprien et tant d’autres vrais témoins, est un gage de fidélité et d’attachement, par delà les siècles et les générations, à la personne même du Christ.

 

         Cette réalité d’appartenance au Christ, rendue manifeste par la libre soumission à l’autorité légitime, en référence directe à l’obéissance filiale du Christ lui-même vis-à-vis de son Père, vivifie toutes nos relations et chacune de nos actions. Notre vie quotidienne devient alors proprement théologale, enracinée dans l’amour trinitaire et sans cesse fécondée par l’Esprit Saint : « Là où est l’Eglise, là aussi est l’Esprit de Dieu, Ubi enim ecclesia, ibi et Spiritus Dei »[23].

 

         Communier au Christ, c’est communier à son Eglise. Qu’il s’agisse du Christ en son incarnation historique ou en son corps ecclésial, qu’il s’agisse du corps des Ecritures ou de son corps eucharistique, le mystère de sa présence parmi nous est le même[24]. Notre lecture des Ecritures avec la juste compréhension qui nous est demandée va de pair avec notre lecture du monde qui appelle de notre part un authentique discernement pour reconnaître les signes de l’Esprit, le lieu des agissements de Dieu sur la terre des hommes. Reconnaître la présence de Dieu parmi nous et au sein de notre histoire, c’est reconnaître le visage défiguré du serviteur souffrant comme celui du Christ ressuscité aussi bien sur les traits de notre prochain que dans l’hostie sainte.

 

         Décloisonner notre regard et discerner quelle peut être notre approche la plus cohérente possible de la réalité multiforme qui nous entoure et nous englobe, tel est une de nos plus précieuses obligations. Il est parfois bien louable de se livrer, autant que faire se peut, à une sorte d’anatomie du réel sur les plans technique et scientifique et d’œuvrer pour le développement, la maîtrise et l’amélioration de nos conditions d’existence, il n’est pas négligeable pour autant de se livrer à une meilleure investigation dans les domaines touchant l’histoire de la pensée humaine et l’actualité de toute réflexion philosophique, morale ou religieuse qui forgent toute civilisation et façonnent le monde d’aujourd’hui et de demain dans ses motivations les plus profondes[25].

 

 

         8) Un chemin d’inculturation, d’éducation et de préparation évangélique

 

         A chaque époque et pour chaque culture, des filières d’éducation ont été mises en place, que ce soit sous le mode pédagogique de temps et de lieux déterminés d’apprentissage et d’approfondissement ou que ce soit sous le mode plus général et moins systématique d’une culture ambiante forgeant les esprits et marquant de son empreinte le comportement de ses membres. Pour ne parler que des civilisations qui ont imprégné notre propre culture occidentale actuelle, je pense principalement à la culture sémitique, à la culture grecque et à la culture romaine. On peut légitimement parler des trois grandes capitales qui ont marqué notre propre culture et qu’on a pu appeler nos « mères patries » : Jérusalem, Athènes et Rome[26]. A l’heure de la mondialisation, il est évident que le « choc des cultures » intègre d’autres héritages que notre société actuelle doit aussi prendre en compte.

 

         Il me semble toujours important de voir comment ces différents courants de pensée se sont succédés, se sont superposés et chevauchés, se sont enrichis mutuellement. Faire abstraction aujourd’hui de nos racines grecques, romaines ou judéo-chrétiennes me semble aussi injuste que de nier la nécessaire inculturation de la foi chrétienne à chaque lieu et à chaque temps qu’elle traverse et auxquels elle entend s’adresser. Trop de vues révisionnistes, parcellaires, réductrices et fragmentées nous ont parfois empêchés d’avancer « en eau profonde ».

 

         Je ne dis pas que d’emblée, il peut être demandé à un postulant ou à une postulante d’un de nos monastères d’avoir dans ses bagages une thèse de doctorat en histoire des civilisations, certes non ! Cependant, outre le fait que la plupart maintenant nous arrivent avec un niveau d’études généralement plus poussé qu’auparavant, je crois nécessaire qu’il y ait, de leur part comme de la part de ceux qui les accueillent, non pas le désir d’un savoir encyclopédique mais au moins une certaine sensibilité à cet héritage et aux implications qu’il contient.

 

         On ne peut lire l’Ancien Testament sans connaître un tant soit peu la pensée sémitique et les caractéristiques essentielles des périodes que traverse l’histoire biblique. Les genres littéraires aussi, dans leur diversité, nécessitent une approche herméneutique simple mais respectueuse de chaque contexte.[27] Le lecteur de la Bible est très vite immergé dans une mentalité orale[28], poétique, imagée qui s’exprime en des livres historiques, prophétiques ou sapientiaux d’une manière qui peut facilement nous surprendre et nous dérouter. Prier avec les psaumes est un délice mais que d’interrogations pour le priant d’aujourd’hui ! Il n’est pas inutile de se pencher sur la méthode de transmission de la foi juive au sein du peuple élu et de voir comment l’apprentissage de la Loi était donnée aux jeunes enfants afin qu’ils gardent jalousement la mémoire de leurs pères et le mystère de l’Alliance.

 

         Si l’itinéraire et la figure de Saul de Tarse devenu saint Paul peuvent être emblématiques du juif érudit qui devient chrétien dans un contexte gréco-romain, celle de Philon d’Alexandrie (v. 20 av. J.-C. – 50 ap. J.-C.), contemporain du Christ, n’est pas à négliger et, avec elle peu auparavant, le passage si décisif de la Bible hébraïque à la Bible grecque qu’est la Septante pour le monde de la diaspora, traduction utilisée très rapidement par les chrétiens, même de langue latine. Le choix des mots avec leur héritage sémantique et culturel a fait de cette traduction un moyen et un lieu d’inculturation incomparables.

 

         Les Pères de l’Eglise, et avec eux toute la pensée théologique naissante, ont emprunté largement le langage philosophique de leur époque sans pour autant édulcorer le message biblique. L’utilisation de termes philosophiques grecs et, plus généralement, de certains schèmes de pensée appartenant à la culture hellénistique, loin de contaminer le contenu de la foi, sauf exception particulière, l’a au contraire enrichi pour que, précisément, l’annonce de la foi et la transmission de la Parole puissent se faire entendre et comprendre. C’est sur le terreau du moyen-platonisme d’abord, fortement irrigué de stoïcisme, que la théologie des trois premiers siècles, imprégnée de la culture biblique et sémite, s’est développée. A partir du quatrième siècle, c’est ce qu’on appelle le néo-platonisme qui a pris le relais et cela jusqu’au moyen âge où l’entrée d’Aristote contrebalança notablement celle de Platon[29] On ne pourrait pas comprendre la pensée de saint Justin, de Clément d’Alexandrie, ou d’Origène ni celle des Cappadociens ou de saint Augustin, ni celle de Pseudo-Denys ou de saint Thomas d’Aquin si l’on ne prenait pas en compte la culture ambiante de leur époque et le grand effort qu’ils ont déployé pour une véritable inculturation de la foi.

 

         S’il est fort instructif de connaître les méthodes d’apprentissage du judaïsme en général, fondées essentiellement sur la transmission orale de la Loi dans le contexte multiséculaire du peuple élu,[30] il est tout aussi intéressant de considérer les méthodes d’enseignement en milieu païen et la culture qui y était transmise comme « pierre d’attente » pour l’annonce évangélique. On a pu parler à juste titre de « propédeutique de la foi » ou de « préparation évangélique ». De nombreuses études sont consacrées à ce sujet ainsi qu’à l’éducation et à la formation en Occident durant la période patristique puis au moyen-âge.[31] Capital pour notre civilisation occidentale fut le passage au treizième siècle d’un enseignement de type monastique où dominait le commentaire de la pagina sacra, très lié à la pratique de la lectio divina, à un enseignement de type universitaire ou les arguments de raison et la structure systématique et analytique de la scolastique s’imposèrent. L’histoire de la pensée médiévale, du moins dans ses tendances et ses méthodes d’enseignement que les seuls noms d’Anselme du Bec, d’Abélard et des Victorins, d’Albert Le Grand, de Bonaventure et de Thomas d’Aquin , ou encore de Duns Scot et de Guillaume d’Ockham évoquent avec tant d’autres acteurs, ne peut pas nous laisser indifférents.[32]

 

         Le renouveau cistercien non plus, avec la reprise des grands thèmes origéniens et augustiniens dans un milieu monastique épuré renouant avec la grande tradition symbolique et allégorique, ne peut être ignoré ou minimisé.[33] Qu’il s’agisse de Bernard de Clairvaux ou de Guillaume de Saint-Thierry, d’Isaac de l’Etoile ou d’Aelred de Rievaulx, le souffle qui émane d’eux est de la grande sève biblique et mystique, intellectuelle aussi bien que spirituelle, toujours marqué d’une profonde expérience personnelle.[34]

 

 

         9) Peut-on développer l’intelligence de sa foi ?

 

         Il est important dans un monastère de dépasser le vieux débat qui ne manque pas de resurgir ici où là : la vie intellectuelle ne met-elle pas en danger la vie de foi ? Les études sont-elles compatibles avec la vie spirituelle ? Il est certes légitime de se poser ces questions et il est important d’y apporter les meilleures réponses. C’est par son intelligence et sa foi – croire pour mieux comprendre et comprendre pour mieux croire – que le moine est invité, dans le respect des étapes et de la diversité des aptitudes et des situations, à cheminer toute sa vie. Dans sa vie de relation avec Dieu et avec ses frères, il ne cesse de s’alimenter aux meilleures nourritures, celles des Ecritures, de la Liturgie, de la Patristique. La Bible elle-même ainsi que les commentaires de la Parole de Dieu, le déploiement du mystère chrétien selon le cycle annuel, la lecture d’ouvrages de spiritualité, la connaissance de l’histoire de l’Eglise et celle de sa famille religieuse sont des éléments essentiels pour développer sa vie de foi, sa prière et son assise personnelle.

 

         Après le temps de probation et d’apprentissage monastique proprement dit que constitue le noviciat, le jeune profès peut être invité à aller plus avant dans l’intelligence de sa foi. Si ses capacités le lui permettent, il peut lui être demandé de suivre un cursus d’études plus poussé, soit dans un approfondissement de tel ou tel aspect comme par exemple la spiritualité monastique, la liturgie, l’histoire, etc. soit dans un studium théologique plus global et davantage structuré tel que le STIM (Studium Théologique Inter-Monastères) en France.

 

De telles études adaptées à la vie monastique, en termes d’horaires et d’investissement personnel, présentent en premier lieu l’avantage pour les jeunes étudiants de rencontrer d’autres moines et moniales lors de sessions organisées à cette fin, et cela sans s’absenter longtemps de son monastère. Après une année de mise en route appelée propédeutique, une vingtaine d’intervenants[35] se succèdent sur un cycle triennal pour enseigner aux étudiants l’ensemble des modules requis : en histoire de l’Eglise et en méthodologie, en Ecriture Sainte et en patristique, en philosophie (histoire, métaphysique, théodicée, anthropologie philosophique) ainsi qu’en théologie fondamentale, en théologie dogmatique (Trinité-christologie, Ecclésiologie, anthropologie théologique), en théologie sacramentaire et en théologie morale, également en théologie des religions. Quelques étudiants peuvent compléter ce cycle triennal par un autre, de même durée et à la structure similaire, jusqu’à l’obtention éventuelle du baccalauréat canonique en théologie, selon les mêmes normes romaines, en lien d’affiliation avec le Centre Sèvres des jésuites de Paris.

 

         A ce jour, depuis 1998 soit une douzaine d’années d’existence, ce sont près de deux cents moines et moniales qui ont emprunté ce chemin de formation ou qui s’y trouvent actuellement. Chaque cycle comporte environ 350 heures de cours professés et plus du double en travail personnel, notamment pour l’assimilation des cours, les lectures dirigées, l’élaboration de six dissertations d’une dizaine de pages et la préparation d’examens oraux. Chaque étudiant est suivi tout au long de ces années d’études par un tuteur ou une tutrice, en principe de son propre monastère.

 

         L’expérience montre la validité et la pertinence d’une telle formation qui se déroule dans une saine émulation fraternelle et bénéficie d’un corps enseignant de grande qualité assez fortement diversifié. Les sessions se déroulent toujours dans un lieu monastique bénédictin ou cistercien et, si le travail est assez intense, les sessions ne sont pas pesantes. La pédagogie vise à susciter un travail de réflexion personnelle à l’aide des matériaux enseignés et veut entretenir une ouverture d’esprit capable d’éviter des amalgames, des vues réductrices ou caricaturales, s’attachant à découvrir et à rendre compte de la complexité des approches pluridisciplinaires et à faire œuvre constructive de philosophie et de théologie. Les témoignages recueillis de la part des étudiants eux-mêmes, ainsi que les résultats probants obtenus, montrent que cet approfondissement de la foi qui est une œuvre de l’intelligence nourrit profondément la vie spirituelle, structure fortement la personne et crée des liens pour la vie.

 

         En détaillant ici quelque peu cet organisme qu’est le STIM, je n’entends pas minimiser ou déprécier d’autres filières de formation qui peuvent répondre aussi bien aux objectifs évoqués.

 

 

Conclusion :

d’un fiat à un autre

 

 

         Entre le « fiat lux », qui est l’appel de Dieu dans l’acte de création de la lumière emblématique qui éclaire tout homme en ce monde, et le « fiat » de Marie, fruit de la grâce et du libre arbitre non dévié de la femme, répondant au « fiat » du Fils « Ecce venio » dans l’obéissance amoureuse à son Père, il y a le temps de l’histoire, temps objectif de l’Ancienne Alliance et de la Nouvelle Alliance jusqu’au don suprême de Jésus Christ, et temps de l’actualisation subjective en chacun de nous durant ces « derniers temps » dans lesquels nous sommes, jusqu’à la pleine illumination puisqu’alors « nous le verrons tel qu’Il est ».

 

         On pourrait dire que la création est le temps du dabar de Dieu, la Parole éternelle efficace et appelante[36]. Appelés par la Parole, nous avons mission de nommer ce qui nous entoure, de balbutier des mots porteurs de vie ; c’est le temps de l’apprentissage linguistique, du travail laborieux pour apprendre les mœurs de Dieu – apprendre à se connaître et à Le connaître, noverim me, noverim te[37] – puis la Parole de vie « recréant » l’homme, le « refaçonnant » lui donne connaissance du langage de Dieu, l’entretient dans la même langue (connaturalité, parenté). Le langage peut alors laisser la place au silence de contemplation, d’action de grâce, de communion, à l’illumination et à la vision.

 

         La Révélation est une information qui nous concerne au plus haut point, information sur nous, sur Dieu, sur notre relation à Dieu, sur notre origine, le sens de notre vie et notre destinée. Tout ce que nous pouvons et devons connaître est appréhendé par nos sens puis par notre intelligence, « nihil est in intellectu nisi prius fuerit in sensu »[38], et notre foi « fides ex auditu »[39],  notre foi en quête d’intelligence et notre intelligence en quête de foi « credo ut intellegam ; intellego ut credam »[40].

 

         La véritable intelligence de la foi, « intellectus fidei »[41], ne se situe pas seulement sur le plan notionnel informatif mais sur le plan existentiel, expérimental, concret de la vie pratique d’une conversion en acte conduisant à former l’homme nouveau que nous sommes appelés à être dans le Christ. De notre naissance au monde à notre naissance au ciel, toute notre affaire est une maïeutique, un enfantement dans les douleurs et dans la joie. Voilà le long processus de la formation en nous du Christ qui doit naître, croître et vivre pleinement[42]. La naissance du Christ en nous est notre propre naissance. Lui qui a pris notre « forme  d’esclave », il nous donne sa « forme divine »[43]. En naissant à notre vie d’homme, par un admirable échange, « admirabile commercium »[44], il nous fait devenir participants de sa divinité[45]. C’est là le mystère de sa Nativité et de sa Pâque, de notre Pâque et de notre nativité !

 

         La théologie, c’est-à-dire la prise en compte de la Révélation dans tous ses aspects et qui n’en reste pas à un simple plan d’exercice intellectuel, est une information, la seule vraie information d’ampleur qui nous engage vraiment dans toute notre existence globale et à chaque instant de notre vie jusqu’à notre mort comprise et même au-delà. C’est cette théologie-là, cette véritable intelligence de la foi qui nous rend co-acteurs de notre formation, qui nous forme à la vie du Christ en nous, qui permet au Christ de prendre forme en nous et dans le monde, qui nous fait tous, en lui, cheminer vers la pleine stature du Christ, du Christ total.

 

         Recevant par notre création, par notre naissance à la vie, la bonne information d’être issus de l’amour de Dieu et promis au bonheur éternel en lui, nous avons à mieux nous informer et à nous laisser informer par le travail de la grâce au long d’un processus historique de croissance et d’accoutumance, thème si cher à saint Irénée[46]. Il n’y a pas de malformation en nous mais nous remarquons et déplorons bien des déviances qui sont autant de déformations et même de tentatives de désinformation (tentations, illusions, mensonges). Une re-formation se doit d’être alors sans cesse engagée pour contrecarrer toute déformation, c’est le processus de conversion jamais achevé ici-bas, œuvre de la grâce et du libre-arbitre. Dieu ne cesse d’agir en nous par la formation initiale reçue de lui avec notre création et qui, au fur et à mesure de la dégradation occasionnée par le péché, reforme en nous les tissus déchirés, restaure en nous la forme éclatée et déformée.

 

         De même que Dieu nous a créés sans nous, c’est lui qui œuvre en nous dans cette œuvre de restauration ou de remise en forme mais cela ne se fait pas sans nous (saint Augustin, saint Bernard) qui sommes appelés à coopérer dans l’amour pour répondre au mieux au dessein bienveillant de Dieu sur nous : « ut essemus sancti et immaculati in conspectu ejus in caritate »[47]. Si l’ajustement se fait, si la remise en forme s’opère par le jeu de la grâce et du libre arbitre et à travers toutes les vicissitudes de l’existence humaine, au niveau personnel comme au niveau de l’humanité, alors nous pourrons mourir ‘en pleine forme’ dans le Christ qui nous configurera pour l’éternité à sa pleine stature dans la liberté et la gloire de l’amour trinitaire.




[1] Nous livrons ici la suite de l’exposé qui a été donné à l’abbaye de Lérins le 28 avril 2010 à la demande de Mère Anne-Emmanuel, abbesse de Notre-Dame de Blauvac, présidente de la province du Sud-Est de l’Ordre cistercien de la stricte observance (o.c.s.o.), pour l’Assemblée qui regroupait des supérieurs de France et d’Italie sur le thème de la formation. Ce texte a été publié en version italienne dans Ora et Labora (Milan) 67/1 (2012), p. 47-92.

[2] Cf. W. Kasper, Conduire à la foi : pourquoi et comment ?, dans Communio, XII, 2 (1988),  p. 53-61 : p. 59s : La pédagogie de la foi : celle de Dieu et la nôtre : « Le missionnaire qui conduit à la foi ne fait en définitive rien d’autre que reprendre au présent le chemin que Dieu lui-même a suivi dans son histoire avec les hommes et qu’il ne cesse de suivre. Ce n’est pas un hasard si les Pères de l’Eglise parlent de la pédagogie du salut que Dieu met en œuvre (…) Clément de Rome, déjà, parle de la paideia en Christo (éducation dans et par le Christ ; I Clément, Cor., 21, 8), et Irénée de Lyon définit l’ensemble de l’histoire du salut comme un effort éducatif de Dieu qui fait que l’homme, par l’expérience, pourra acquérir l’habitude d’obéir à Dieu alors qu’inversement, Dieu s’accoutume à l’humanité (Irénée, Adv. Haer., III, 20, 2). Si le Verbe de Dieu n’avait été fait homme, nous n’aurions pu apprendre ce qu’est Dieu (ibid., V, 1, 1). Le Verbe s’est assimilé aux hommes pour que nous devenions image véritable de Dieu, par ressemblance avec lui (…) En fin de compte, la pédagogie de Dieu a donc pour finalité l’assimilation de l’homme à Dieu » (p. 59).

[3] Cf. L. Bouyer, L’eucharistie, Desclée, 1966, 1990², : p. 21s : Liturgie juive et liturgie chrétienne ; p. 35s : Parole de Dieu et Berakah ; p. 55s : Les Berakoth juives ; p. 95s : De la berakah juive à l’eucharistie chrétienne : « Comme on peut dire de Jésus de Nazareth qu’il est la parole faite chair, on pourrait dire de son humanité qu’elle est l’homme parvenu à prononcer la parfaite ‘bénédiction’, celle où tout l’humain se livre en une réponse parfaite au Dieu qui parle. La Parole divine trouve dans la vie humaine de Jésus sa parfaite réalisation créatrice et salvatrice. La parfaite bénédiction que Jésus prononcera s’accomplira dans l’acte suprême de son existence, la Croix » (p. 95) ; id., De la liturgie juive à la liturgie chrétienne, dans Communio III, 6 (1978) p. 45-56 ; cf. B. Dupuy, Quarante ans d’études sur Israël, Parole et Silence, 2008, p. 25s : Ecritures et traditions juives et chrétiennes ; p. 58s : Le Shema Israël dans la liturgie ; cf. P. Lenhardt, A l’écoute d’Israël en Eglise, Parole et Silence, 2009.

[4] Cf. E. Falque, Le passeur de Gethsémani, Cerf, 1999, p. 121 : Enfoncement dans la chair et enfouissement dans la terre : « L’enfoncement dans la chair à Gethsémani se paie ainsi subrepticement, mais déjà, d’un enfouissement dans la terre – de l’humus du jardin des Oliviers (Lc 22, 44)  au plus profond d’une ‘tombe taillée dans le roc’ (Lc 23, 53) et pourtant trouvée vide (Lc 24, 3). Tomber jusqu’à (la) terre, probablement est-ce ainsi pour le Christ aussi faire lui-même l’expérience qu’il n’est d’homme debout qui d’abord ne ‘fléchisse les genoux’ (Lc 22, 41) – à terre, comme courbé sous le poids de sa propre finitude. La divinisation de l’humain si justement consacrée de nos jours dans un juste retour à la théologie des Pères grecs (…) doit ainsi se payer en retour d’une complète humanisation du divin (…) ‘Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits’ (Jn 12, 24) » p. 121).

[5] Cf. Rémi Brague, Du temps perdu ?, dans Communio, 29, 1 (2004), p. 15-22.

[6] Cf. P.-M. Delfieux, L’écart unifiant, dans Communio, II, 2 (1977)  p. 19-27 : « Le vrai pèlerinage est intérieur. Tout converge vers le centre, le centre de toutes choses et de tout être, où trône le Christ. (…) Nulle part nous ne pouvons aller plus loin qu’en descendant au tréfonds de nous-mêmes » (p. 25) ; « Aussi le pèlerinage dans la solitude mène-t-il à l’universel concret, au seul lieu possible de communion » (p. 26) ; Enfouissement et dépassement (p. 27s) : « Ainsi l’homme est-il descendu au tréfonds de soi et s’est-il forgé au feu de l’Esprit, dans le creuset de sa propre solitude. Car nous vivons et plus encore nous mourrons seuls. Mais dans le même mouvement, il est allé au cœur de tous les cœurs »  (p. 26) ; « On comprend dès lors que dans la solitude de l’épreuve, de la nuit, de la maladie, qui sont autant de ‘déserts’, la séparation puisse révéler une autre présence et l’absence traduire une plus haute communion » (p. 27).

[7] Lc 24, 13-35 ; cf. cf. P. Lenhardt, A l’écoute d’Israël en Eglise, Parole et Silence, 2009, p. 147s : Trois chemins : Emmaüs, Gaza et Damas : « Les trois chemins partent de Jérusalem. Ils mènent les bénéficiaires de l’expérience faite à un engagement dans l’Eglise éclairé par un enseignement donné par Jésus ou par des disciples de Jésus et scellé par un rite qui ouvre à la joie ou à la lumière : manducation du pain, baptême, imposition des mains » (p. 147).

[8] Cf. M. Léna, La vocation chrétienne de l’éducation, dans Communio, IV, 4 (1979), p. 4-15 : (p. 8) : Une certaine idée de l’humanisme : « L’entrée, par la porte étroite de la foi, dans une vue chrétienne de l’éducation fait accéder par là même à une figure renouvelée de l’humanisme : non plus l’autocentration de l’homme sur lui-même, mais le décentrement de Dieu vers lui. L’éducation peut alors se comprendre à la lumière de la tradition sacramentelle et ecclésiale qui construit le Corps du Christ dans le temps des hommes » (p. 9).

[9] Benoît, Règle des moines, 4 Des instruments des bonne œuvres : « Visiter les malades » (4, 16) ; « Vénérer les anciens. Aimer les plus jeunes » (4, 70-71).

[10] Jean-Baptiste de la Salle (1651-1719), Règles de la bienséance et de la civilité chrétienne, (textes choisis et présentés par F. Anselme), Editions du Soleil Levant, Namur, 1957, p. 15s. La première édition est de 1703, il y en a eu plus de cent soixante par la suite dans la seule langue française. « Durant tout le XVIIIe siècle, dit G. Rigault, c’est dans l’ouvrage de M. Jean-Baptiste de La Salle, prêtre, docteur en théologie et instituteur des Frères des Ecoles chrétiennes que les fils du peuple de France apprirent à se comporter en gens de bonne éducation et de cœur évangélique » (p. 18) ; « C’est une chose surprenante que la plupart des chrétiens ne regardent la bienséance et la civilité que comme une qualité purement humaine et mondaine et que, ne pensant pas à élever leur esprit plus haut, ils ne la considèrent pas comme une vertu qui a rapport à Dieu, au prochain et à nous-mêmes » (Préface, p. 19).

[11] Benoît, Règle des moines, 53 De la réception des hôtes : « Tous les hôtes qui arrivent seront reçus comme le Christ (53, 1) (…) A tous, on leur témoignera l’honneur qui leur est dû (53, 2) (…) C’est par une inclination de tête ou une prostration du corps qu’on adorera en eux le Christ même qu’on reçoit » (53, 7) (…) L’abbé versera de l’eau sur les mains des hôtes ; lui-même, aidé de la communauté, leur lavera les pieds (53, 12) ».

[12] Ibid., 72 Du bon zèle que doivent avoir les moines : « Ils s’honoreront mutuellement avec prévenance ; ils supporteront avec une très grande patience les infirmités d’autrui, tant physiques que morales ; ils s’obéiront à l’envi ; nul ne recherchera ce qu’il juge utile pour soi, mais bien plutôt ce qui l’est pour autrui (72, 4-7) ».

[13] Benoît, Règle des moines, 31, 10 ; cf. Dom P.-M. Grammont, Présence à Dieu, présence aux hommes. Un moine à l’école de saint Benoît, Cerf, 1991, p. 127s : Humanisme monastique : « (Saint Benoît) ne fait qu’appliquer concrètement le sens profondément religieux de la créature (…) sanctifiée par le rapport constant à Dieu le Père, le souvenir de l’incarnation rédemptrice du Fils et l’action sanctifiante de l’Esprit ‘qui remplit tout’ » (p. 129).

[14] Cf. J. Letellier, L’Urbs monastica : du Locus terribilis à la Vision pacis, dans Collectanea Cisterciensia 56 (1994) p. 291-314 ; p. 298s : La cité des arts, des Lettres et des techniques.

[15] Cf. G. Coq, Inscription chrétienne dans une société sécularisée, Parole et Silence, 2009, p. 73 : La crise de notre rapport au temps : « La relation au temps est profondément significative d’une civilisation » (p. 73) ; « La question est de savoir où nous en sommes aujourd’hui » (p. 74) ; « Le temps apparaît non pas comme une durée à travers laquelle quelque chose se construit, mais comme une variable à réduire au maximum : la durée c’est comme du temps perdu, elle est dévalorisée, parce qu’elle freine l’instantanéité (…) Il ne fait aucun doute que le poids de ce nouveau rapport au temps fait obstacle à la transmission, cet aspect essentiel de l’éducation. On pourrait montrer d’ailleurs que la difficile transmission de la foi, reflète une crise générale de la transmission » (p. 74) ; E. Levinas, Le temps et l’autre, Fata Morgana, 1979

[16] Cf. X. Tilliette, La fidélité créatrice. Gabriel Marcel, dans Communio, 4 (1976) p. 49-57 ; « D’emblée Gabriel Marcel rencontre le problème du temps et il achoppe à la difficulté majeure de la fidélité (…) Il semble qu’il y ait un dilemme entre la fidélité et la sincérité. Sous peine de devenir immanquablement hypocrite, la sincérité n’exige-t-elle pas que l’on rompe ses engagements ? (…) Ainsi on vit plus léger dans le vivace et bel aujourd’hui. D’ailleurs ce serait mensonge que de maintenir un lien intérieurement défait, une obligation vidée de son sens. Au lieu de trahir, je me dégage, ou je ne m’engage pas. Cette objection insidieuse, pernicieuse, mit Gabriel Marcel sur le qui-vive. » (p. 50).

[17] Cf. G. Coq, Inscription chrétienne dans une société sécularisée, Parole et Silence, 2009 : « En apparence, l’instant conçu comme absolu, est une libération de la liberté : mais il s’agit d’une liberté arbitraire, incapable de donner sens à la durée. Elle vise à s’extraire de la temporalité plutôt qu’à s’y inscrire. N’est-ce pas finalement une liberté qui, en refusant les conditions mêmes de son exercice, se condamne à l’inefficience ? » (p. 80).

[18] Cf. Benoît XVI, Jésus de Nazareth, Flammarion, 2007,  p. 207s : Nature et finalité des paraboles : « Il est frappant de voir l’importance que prend l’image de la semence dans l’ensemble du message de Jésus. Le temps de Jésus, le temps des disciples, est le temps des semailles et de la semence. (…) La semence est la présence de la réalité future. Dans la semence, ce qui est à venir est déjà présent de manière cachée. Elle est le présent de la promesse. (…) Jésus lui-même est la semence. » (p. 214).

[19] P. Riché et J. Verger, Des nains sur des épaules de géants. Maîtres et élèves au moyen âge, Tallandier, 2006, p. 15 : « Dans les années 1120, Bernard, maître de l’école de Chartres, aimait, parait-il, dire à ses élèves : « Nous sommes comme des nains sur des épaules de géants. Nous voyons mieux et plus loin qu’eux, non que notre vue soit plus perçante ou notre taille plus élevée, mais parce que nous sommes portés et soulevés par leur stature gigantesque ».

[20] Augustin, Opus imperfectum contra Julianum : « Ils ont enseigné à l’Eglise ce qu’ils ont appris à l’Eglise, Ecclesiam docuerunt, quod in Ecclesia didicerunt » (I, 117) ; « la doctrine de tant de saints et illustres docteurs, doctrine qu’ils ont apprise et enseignée dans l’Eglise catholique, in Ecclesia catholica didicerunt atque docuerunt ; doués, en effet, d’un sens exquis, sanum sensum habentes, ils ne pouvaient comprendre autrement des paroles d’une clarté aussi évidente (II, 150 ; cf. III, 18 ; III, 185. 187) ; « Ces nobles enfant de la sainte Eglise catholique, ces grands docteurs, ces Pères qui, élevés au plus haut degré de gloire et d’honneur, ont enseigné ce qu’ils avaient appris dans son sein, quod in ejus ubere didicerunt » (IV, 72) ; « Apprenant en tant que fils de l’Eglise catholique, enseignant comme pères, Ecclesiae catholicae filii discendo, patres docendo » (IV, 112).

[21] Cette expression est à mettre en relation avec le « sens de la foi, sensus fidei » et le « sens des fidèles, sensus fidelium ». Newman déclarait en 1859 : « Toutes deux, l’Eglise enseignante et l’Eglise enseignée, collaborent à rendre un témoignage double, et pourtant unique. Elles s’expliquent l’une l’autre et ne peuvent jamais être séparées l’une de l’autre ». Cf. L. Scheffcyk, Sensus fidelium. La force de la communauté, dans Communio (1988) XIII, 3 p. 84-100 ; P. Lathuilière, Le fondamentalisme catholique (coll. Cogitatio fidei) 1995, p. 223s : L’interlocution ecclésiale ; P. Tihon, Ch. IX. Le sens de l’Eglise à l’âge des Pères, dans Les signes du salut, par H. Bourgeois, B. Sesboüé et P. Tihon, Desclée, 1995 p. 349s.

[22] Ignace de Loyola, Règle 13 des Exercices spirituels ; Jean-Paul II, Vita consecrata (1996), n°46.

[23] Irénée, Adversus Haereses, III, 24, 1.

[24] Communier à l’Eglise, c’est communier au Christ : pour Origène, par exemple, c’est tout un et il le rappelle volontiers (Hom. Jér. 5, 14 (SC 232, p. 316) ; Hom. Lév. 7, 4 (SC 286, p. 330). La communion au corps eucharistique serait chose indigne s’il n’y avait pas chez ceux qui prennent ainsi le corps du Christ cette même communion au corps du Christ qu’est l’Eglise, et s’ils « ne comprenaient pas ce que c’est que communier à l’Eglise et accéder à de si grands et de si hauts mystères (Com. Ps. 37, 2, 6 ; PG 12, 1386) ; cf. Hans Urs von Balthasar, Parole et mystère chez Origène, Cerf, 1957, p. 62 : « La vérité de la communion sacramentelle est la communion à l’Eglise et à sa Parole-Vie » ; Ibid., p. 108-109 : « Et il ne faudra jamais perdre de vue que cette présence [eucharistique] est en même temps celle du Christ âme et corps mystique, et que communier, c’est ‘communicare corpus Ecclesiae’ » ; cf. H. de Lubac, Histoire et Eprit, Aubier, 1950, p. 367 ; Id., Méditation sur l’Eglise, Aubier, 1953, p. 102-103 et Catholicisme, Cerf, 1938, p. 56-74.

[25] Cf. E. de Moulins-Beaufort, Anthropologie et mystique selon Henri de Lubac, Cerf, 2003, p. 67s : Humanisme et christianisme : « Beaucoup de ceux auxquels on attribue volontiers le titre d’humanistes le furent, contrairement à un préjugé courant, parce qu’ils étaient de fidèles chrétiens. Dans leurs pensées comme dans leurs personnes, un certain rapport entre l’homme et le monde se trouve mis en valeur » (p. 68) ; « En réfléchissant à la réalité de ‘l’humanisme chrétien’ et en s’affrontant à ‘l’humanisme athée’, Henri de Lubac poursuit donc un double but : d’une part, s’approprier tout ce que la réflexion humaine peut inclure de vrai, sans inquiétude, en le laissant transposer par la force d’assimilation du Christ ; d’autre part, ramener à l’intelligence chrétienne les biens qu’elle a fait naître et qui paraissent trop souvent confisqués par certains qui se veulent ses adversaires » (p. 80) ; cf. Dom P.-M. Grammont, Présence à Dieu, présence aux hommes. Un moine à l’école de saint Benoît, Cerf, 1991, p. 127s : Humanisme monastique : « …c’est aussi la raison d’une sorte d’humanisme croyant qui porte un soin attentif à tous et à tout, à l’intérieur et à l’extérieur du monastère. Toute attitude d’orgueil, de domination, de rivalité, de mépris, de sans-gêne, de haine ou de mensonge, de négligence envers qui que ce soit, est suspecte et bannie. C’est au contraire un climat de paix, de justice, de justesse, de patience et d’honneur qui est recherché, un respect universel. Nous sommes bien loin d’un contexte de société de consommation qui peut dégénérer dans le gâchis, le gaspillage, le manque de soin et de respect des hommes et des biens mis à leur disposition par le Créateur » (p. 128-129).

[26] J.-M. Paupert, Les Mères Patries : Jérusalem, Athènes et Rome, Grasset, 1978.

[27] Cf. A.-M. Pelletier, D’âge en âge les Ecritures. La Bible et l’herméneutique contemporaine, Lessius, 2004. Avec raison l’auteur souligne l’urgence de « rouvrir la question de l’interprétation chrétienne de la Bible et de clarifier un peu, en particulier, les rapports que la Bible entretient avec l’histoire : l’histoire qu’elle déclare raconter et déchiffrer, mais aussi l’histoire au sein de laquelle ce texte existe, depuis la rédaction des divers livres qui le composent, jusqu’au moment présent, à travers la longue suite des siècles de sa transmission, de sa lecture et de sa méditation, de sa ‘réception’, pour employer un terme qui nous est devenu familier » (p. 8-9).

[28] Cf. J. Letellier, Tradition orale et mémorisation des Ecritures. Première auditio-lectio divina chrétienne, dans Revue des sciences philosophiques et théologiques, 79, 4 (1995), p. 601-613 : p. 609 : La tradition juive et chrétienne.

[29] Encore faut-il savoir qu’à partir du IVe siècle, il y eut une reprise de la logique et, pour une part, de la métaphysique d’Aristote ; cf. L. Bouyer, Cosmos, Cerf, 1982 p. 183s : Naissance de la scolastique ; Id., Le Père invisible, Cerf, 1976, p. 303s : Apogée et déclin de la théologie occidentale.

[30] Cf. E. Levinas, Difficile liberté, Albin Michel, 1963, 1976² ; id., Quatre lectures talmudiques, Ed. de Minuit, 1968 ; C. Kessler, Y a-t-il une manière juive de transmettre la foi ?, dans Communio, XX, 3 (1995), p. 89- 95 ; cf. A. Aronowicz, L’éducation juive dans la pensée d’Emmanuel Levinas, dans le Collectif, Emmanuel Levinas. Philosophie et judaïsme (dir. D. Cohen-Levinas et S. Trigano), In press éditions, 2002, p. 273-290 ; M. Leibovici, M. Hannah Arendt et la tradition juive, Labor et Fides, 2003 ; D. Banon, Entrelacs. La lettre et le sens dans l’exégèse juive, Cerf, 2008 ; B. Dupuy, Quarante ans d’études sur Israël, Parole et Silence, 2008 ; P. Lenhardt, A l’écoute d’Israël en Eglise, Parole et Silence, 2009.

[31] Cf. P. Riché, Education et culture dans l’Occident barbare, Seuil, 1962 ; id., De l’éducation antique à l’éducation chevaleresque, Flammarion, 1968 ; id. Ecoles et enseignement dans le Haut Moyen Age, Picard, 1989² ; P. Riché et J. Verger, Des nains sur des épaules de géants. Maîtres et élèves au moyen âge, Tallandier, 2006.

[32] Cf. E. Gilson, La philosophie au moyen âge, Payot, 1944 ; cf. M.-D. Chenu, La théologie au douzième siècle, Vrin, 1966 ; id., L’éveil de la conscience dans la civilisation médiévale, Vrin, 1969 ; cf. H. de Lubac, Exégèse médiévale, 4 vol., Aubier, 1959-1964 ; G. Dahan, L’exégèse chrétienne de la Bible en Occident médiéval, 1999 ; id., Interpréter la Bible au moyen âge, Paris, 2009.

[33] Cf. Dom J. leclercq, L’amour des Lettres et le désir de Dieu. Initiation aux auteurs monastiques du moyen âge, Cerf, 1957 ; id., L’amour vu par les moines au XIIe siècle, Cerf, 1983.

[34] Cf. R. Thomas, Mystiques cisterciens, O.E.I.L., 1985 ; E. Gilson, La théologie mystique de saint Bernard, Vrin, 1934 ; Collectif, Bernard de Clairvaux. Histoire, mentalités, spiritualité (SC 380), Cerf, 1992 ; C. Stercal, Bernard de Clairvaux. Intelligence et amour, Cerf, 1998 ; P. Verdeyen, La théologie mystique de Guillaume de Saint-Thierry, fac, 1990 ; M. Desthieux, Désir de voir Dieu et amour chez Guillaume de Saint-Thierry, Bellefontaine, 2006 ; A. Hallier, Un éducateur monastique Aelred de Rievaulx, Gabalda, 1959 ; P. Nouzille, Expérience de Dieu et théologie monastique au XIIe siècle. Etude sur les sermons d’Aelred de Rievaulx, Cerf, 1999.

[35] Au cours de ces quinze dernières années, les étudiants du cycle commun ont eu la chance de bénéficier de l’apport d’enseignants de qualité tels que Mgr. Jean-Pierre Batut, P. Jean Brière (†), Mlle Mariette Canévet, P. Patrick Chauvet, P. François Daguet, P. Paul Favraux, P. Alain Feuvrier, P. François-Marie Humman, P. Hubert Jacobs, P. Robert Jordens, P. Benoît-Dominique de La Sougeole, Mgr Hervé Renaudin (†), P. Gérard Le Stang, P. Michel Mallèvre Sr Véronique Margron, M. Bernard Obellianne, Mme Anne-Marie Pelletier, P. Irénée Rigolot, P. Benoît Standaert, P. Bernard Sesboüé, P. Joseph-Marie Verlinde, Fr. Jean-Louis Verstrepen.

[36] Cf. J.-M. Verlinde, Initiation à la Lectio divina, Parole et Silence, 2002 : « Par la lectio, nous permettons à Dieu de graver toujours plus profondément ce Nom divin dans notre cœur, notre âme et notre corps, nous transformant en celui dont nous devenons l’effigie. Mais dans la mesure où nous nous laissons recréer par cette Parole-Evènement – ce Dabar – dans toute l’épaisseur de notre humanité, cette transformation ne peut pas ne pas affecter également l’univers matériel dont nous sommes solidaires par notre dimension somatique, et la société des hommes, à laquelle nous appartenons par notre dimension psychique et sociale ».

[37] Augustin, Soliloques, II, 1, 1 : « Puissé-je me connaître, puissé-je te connaître ! ».

[38] « Il n’y a rien dans l’intelligence qui ne fut d’abord dans les sens ». Si Aristote semble avoir été le premier à s’exprimer ainsi, du moins en grec : « Si l’on n’avait aucune sensation, on ne pourrait rien apprendre ni comprendre,  ou;te mh. aivsqano,menoj ouvqe.n a'n ma,qoi ouvde. xuni,oi» (De l’âme, III, 8, 432a, 7), cette heureuse formule avec des variantes a souvent été reprise, notamment par saint Thomas d’Aquin, De veritate, q. 2, a.3, 19 : « Nihil est in intellectu quin fuerit prius in sensu » ( cf. Ph. Delhaye, Quelques aspects de la doctrine thomiste et néothomiste du travail, dans Esprit et Vie 99 (1989) n° 1,  p. 9) et aussi par Locke puis par Leibniz qui se permet de la prolonger : « Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu, excipe : nisi ipse intellectus » (cf. R. Verneaux, Histoire de la philosophie moderne, Beauchesne, 1963, p. 89). Sur la trajectoire de cet axiome, voir J. Cranefield, On the Origin of the Phrase ‘Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu’, dans Journal of the History of Medicine and Allied Sciences (Oxford), XXV (1970) 1, p. 77-80 ; T. Ciulei, ‘Nihil est in intellectu quod non primus fuerit in sensu’. The limits of Gnoseologic Paradigm, from Aristotle to Locke, dans Cultura. International Journal of Philosopy and Culture and Axiology, vol. VI (2009) 1, p. 60-77.

[39] Rm 10, 17 : La foi naît de l’entendement, de la prédication, de l’annonce.

[40] Cf. Jean-Paul II, Fides et ratio (1998), ch. 3 et 4, n° 16 à 35 ; Augustin, Sermo, 47, 7, 9 : « Comprends pour croire, crois pour comprendre, Intellige ut credas, crede ut intelligas » ; id., Ep., 120, 1, 3 ; id., De doctrina christiana, II, 12, 17 et De libero arbitrio, I, 2, 4 : « Dieu nous assistera et nous fera comprendre ce que nous avons cru, nos intelligere quod credidimus ; nous avons en effet bien conscience de nous conformer à la marche du prophète (cf. Isaïe 7, 9 selon la LXX) qui dit : ‘Si vous n’aviez pas cru, vous n’auriez pas compris, nisi credideritis, non intelligetis’ » ; Anselme du Bec, Prologion, I : « Je ne veux pas comprendre pour croire, mais croire pour comprendre » ; id., Cur Deus homo, I : « Je tiens pour de la négligence que quelqu’un d’affermi dans la foi ne se soucie pas de comprendre ce qu’il croit ». Ce dernier passage anselmien a été cité par Hegel, Encyclopédie, 77.

[41] Augustin, Sermo 139, 1, 1 ; id., De Trinitate, 15, 2, 2 : « Fides quaerit, intellectus invenit », antécédent direct du « Fides quaerens intellectum » de saint Anselme. Cf. H. Bouillard, Karl Barth, Aubier, 1957, p. 144s ; cf. P. Ricoeur, Le conflit des interprétations. Essais d’herméneutique, Seuil, 1969, p. 338 : « La théologie est un intellectus fidei ». Cf. I. Bochet, Augutin dans la pensée de Paul Ricoeur, Editions Facultés jésuites de Paris, 2003, p ; 37-38 ; cf. I. de la Potterie, L’exégèse biblique, science de la foi, dans Collectif, L’exégèse chrétienne aujourd’hui, Fayard, 2000, p. 143 ; cf. Jean-Paul II, Fides et ratio (1998), ch. 6, n° 65s « La théologie s'organise comme la science de la foi, à la lumière d'un double principe méthodologique: l'auditus fidei et l'intellectus fide».

[42] Cf. Gal. 4, 19 ; cf. H. Rahner, Die Gottegeburt. Die Lehre der Kirchenväter von es Geburt Christi im Herzen der Gläubigen, dans Zeitschrift für Theologie und Kirche, 59 (1935) p. 334-418 ; cf. P. Miquel, La naissance de Dieu dans l’âme, dans Revue des Sciences Religieuses 35 (1961) p. 378-406 ; cf. Collectif (dir. M.-A. Vannier), La naissance de Dieu dans l’âme chez Eckhart et Nicolas de Cues, Cerf, 2006.

[43] Cf. Phil. 2, 6-7 : « Qui cum forma Dei esset (…) formam servi accipiens,  o]j e`n morfh/| qeou/ (…) morfh.n dou,lou labw,n». Léon Le Grand ; Sermo 192, 1 : « Il est devenu un homme de notre race, afin que nous devenions participants de la nature divine ».

[44] Cf. M. Herz, Sacrum commercium, dans München theol. Studien (1958) II, 15 ; cette expression « admirabile commercium », qui remonte au Ve s,. provient d’une antienne de la liturgie romaine de Noël. Elle résume la pensée des Pères et semble être directement influencée par le concile d’Ephèse (431). Cf. Hans Urs von Balthasar, La Dramatique divine. II. Les personnes du drame. 2. Les personnes dans le Christ, Namur, 1988, p. 190s et id,. La Dramatique divine. III. L’action, Namur, 1990, p. 221s. avec un recueil de citations patristiques. Cyprien, Quod idol. , 11 : « Ce qu’est l’homme, le Christ voulut l’être, afin que l’homme puisse être ce qu’est le Christ » ; Athanase, De Inc., 54 : « Le Logos est devenu homme, afin que nous soyons divinisés », etc. ; cf. H. de Lubac, Petite catéchèse sur Nature et Grâce, Fayard, 1980, p. 31s.

[45] I Pe 1, 4 : « Les plus grandes promesses nous ont été données, afin que vous deveniez ainsi participants de la nature divine, divinae consortes naturae ».

[46] Irénée, Adversus Haereses, III, 20, 2 (SC 211 p. 393) : « Le Verbe de Dieu qui a habité dans l’homme s’est fait Fils de l’homme pour accoutumer l’homme à saisir Dieu et accoutumer Dieu à habiter dans l’homme, selon le bon plaisir du Père » ; ibid., III, 17, 1 (SC 211 p. 331 ): « Cet Esprit est descendu sur le Fils de Dieu devenu Fils de l’homme : par là, avec lui, il s’accoutumait à habiter dans le genre humain, à reposer sur les hommes, à résider dans l’ouvrage modelé par Dieu ; il réalisait en eux la volonté du Père et les renouvelait en les faisant passer de leur vétusté à la nouveauté du Christ » ; ibid., IV, 12, 4 (SC 100 p. 519): « Dès le principe, le Verbe de Dieu s’était accoutumé à monter et à descendre pour le salut des affligés »  ; ibid., IV, 21, 3 (SC 100 p. 685) : « accoutumant son héritage à obéir à Dieu (…) à suivre le Verbe».

[47] Eph. 1, 4 et 9 : « C’est ainsi qu’il nous a élus en lui, dès avant la création du monde pour être saints et immaculés en sa présence dans l’amour ». Tel est « le mystère de sa volonté, ce dessein bienveillant qu’il avait formé en lui par avance, pour le réaliser quand les temps seraient accomplis : ramener toutes choses sous un seul chef, le Christ ».