N° 27 – 3 août 2014

 

Le manteau partagé de Saint Martin

 

Lettre aux oblats n°9

 

Saint Martin,

Priez pour nous !

 

 

Abbaye Saint-Martin

F – 86240 Ligugé

05 49 55 21 12

 

 

« Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait »

(Mt 25, 40)

 

 

Le partage du manteau : le mot du P. Joël

 

        

Chers Oblats et amis,

 

         La plupart d’entre vous le savent déjà : nous venons d’élire un nouvel abbé ! Hier en effet, samedi 2 août, sous la présidence du Père Abbé de Solesmes, a eu lieu l’élection abbatiale et c’est notre Père André-Junien, prieur de longue date et supérieur de la communauté depuis un an, qui a été élu. Jour de joie pour tous, nouveau commencement pour lui et la communauté dans la continuité et l’ouverture à la grâce ! La bénédiction abbatiale aura lieu à la Toussaint, samedi 1er novembre.

 

« Né en 1954, André-Junien Guérit est entré à l'Abbaye en 1977 après des études de psychologie. Il a fait sa profession en 1980 et reçu sa formation théologique à l'Institut Catholique de Toulouse. Il a exercé les charges d'hôtelier, de maître des novices, tout en étant aussi responsable de la cuisine et du laboratoire de pâtisserie. Ordonné prêtre en 1990, il était Prieur depuis 2002. Le Père André-Junien est bien connu aussi pour sa compétence en matière de mémorisation de la Bible selon l'approche de Marcel Jousse ».

        

         Depuis la dernière Lettre aux oblats, datée du 12 mai 2014, nous avons eu la joie, le dimanche 29 juin, de fêter le jubilé d’or de profession monastique du Père Vincent Desprez. A l’occasion de ses cinquante ans de profession, le P. Vincent était entouré de nombreux membres de sa famille et de ses amis.

 

         Peu auparavant, les 13-14 et 15 juin, plusieurs d’entre vous se sont réunis à l’abbaye pour les journées des oblats. Le 13 nous avons eu, comme d’habitude lors de la première réunion du vendredi après-midi, une rencontre informelle pour échanger des nouvelles. Le 14, c’est autour du P. André-Junien que les oblats se sont réunis car notre archevêque m’avait demandé en ce jour de l’accompagner à Parthenay pour visiter une communauté religieuse. Le dimanche 15, nous avons pu continuer notre lecture commentée de la Règle de saint Benoît, au chapitre de l’obéissance.

 

         Un bon nombre d’entre vous ont participé à la retraite des 21-27 juillet. Avec d’autres, habitués ou nouveaux venus, nous étions environ 35 participants tout au long de cette semaine studieuse et priante, toujours très fraternelle. Nous avons même eu la chance d’avoir parmi nous le quatrième enfant de notre oblate Agnès Héraud. Du haut de ses 15 semaines, le petit Aubin a su écouter toutes les conférences avec un silence religieux impressionnant !

 

         Au cours de ces 13 conférences, toutes enregistrées, nous avons évoqué la foi de l’Eglise au IVe siècle et la naissance du monachisme. Sur le fond des problèmes politiques et théologiques de cette période, si importante à plus d’un titre, nous avons rapidement esquissé l’évolution de la pensée et de la terminologie théologique allant du concile de Nicée (325) au concile de Constantinople (381).  Après quoi, nous avons présenté la physionomie et l’action de saint Athanase (v. 295- 373), évêque d’Alexandrie et grand défenseur du concile de Nicée, en nous penchant sur plusieurs de ses écrits théologiques ainsi que sur son récit hagiographique si précieux qu’il nous a légué nous relatant la vie de saint Antoine (v. 251-356). On sait que cette biographie du « père des moines » a eu une grande influence sur la postérité. Rédigée en grec et traduite en latin, très vite répandue en Orient comme en Occident, elle inspira nombre de conversions et devint une référence monastique incontournable.

        

         Au cours de cette retraite, en la fête de saint Jacques le 25 juillet, nous avons eu la joie d’accueillir dans l’oblature Christian Lemaignan, notre poète bien connu et apprécié, très entourée pour la circonstance.

 

Depuis la dernière Lettre aux oblats, je ne me suis pas beaucoup déplacé sinon dans quelques communautés monastiques. En mai, je suis allé à Clermont-Ferrand chez les clarisses de Chamalières pour y donner une session d’herméneutique patristique sur le thème des noces de Cana, puis dans la foulée, au début de juin, pour une autre session, au Carmel de Sens. Deux fois de suite, je suis allé chez les Franciscaines de l’Esvière à Angers. Enfin, le 14 juin, j’étais à Parthenay et à Château-Bourdin chez les Sœurs de la Fraternité Marie-Immaculée avec notre archevêque.

 

Enfin, en ces jours d’été, plus encore qu’aux autres périodes de l’année, l’hôtellerie est souvent remplie, les retraitants ainsi que les pèlerins de saint Martin ou de saint Jacques ne manquent pas. Avec eux et avec vous tous, nous prions pour la paix dans le monde principalement au Moyen-Orient et dans tous les pays ravagés par les guerres et les fléaux de toutes sortes.

 

Que Marie, en la solennité de l’Assomption qui est maintenant proche, donne à notre temps un rayon de soleil et de paix tant attendu !

 

 

 

 

 

Solennité du très Saint-Sacrement

 

Homélie donnée par le P. André-Junien Guérit, supérieur, à Ligugé,

le dimanche 22 juin 2014 en la Fête-Dieu, année A (Dt 8, 2-16 ; Cor 10, 16-17 ; Jn 6, 51-58)

 

 

Manger et boire : un acte vital à répéter sans cesse

 

Aujourd’hui  dans la liturgie de cette fête du Saint Sacrement, surnommée « Fête Dieu » pour souligner la Présence divine dans le Saint Sacrement, il est beaucoup  question « de manger et de boire », de cette double activité vitale pour les humains sans lesquelles ils dépérissent et meurent.

 

Manger, absorber, mâcher et avaler des aliments afin de s’en nourrir est un acte vital à répéter sans cesse et sa fréquence est gage de santé et de vitalité. Faire entrer dans son être personnel, intégrer à soi, assimiler, un aliment pour subsister, pour se maintenir en vie, pour fournir des forces de vie nouvelle, pour faire croître, est ce qu’il y a de plus commun à toutes les créatures et dont dépendent leur existence.

 

Mais dans les textes de la liturgie de cette fête « manger » et « boire » s’appliquent à une nourriture spécifique accordée directement aux hommes par Dieu.

 

Une nourriture donnée par Dieu pour tout l’homme

 

Dieu donne une nourriture particulière à l’homme et qui s’adresse à tout l’homme, pas uniquement à son corps physique mais aussi à son esprit, et à son âme.

« Le Seigneur ton Dieu t’a donné à manger la manne, cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue, pour te faire découvrir que l’homme ne vit pas seulement de pain mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur ».

 

Ce qui vient de la bouche du Seigneur, c’est-à-dire son Souffle et sa Parole, son Verbe, dont la manne est la figure.

 

Ainsi dans l’évangile de Jean, Jésus s’identifie à cette nourriture exceptionnelle, essentielle, et surnaturelle, donnée par Dieu aux hommes : « Je suis le pain vivant qui est descendu du ciel, si quelqu’un mange de ce pain il vivra éternellement. Le pain que je donnerai c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie ».

 

Pain vivant descendu du ciel, Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, Verbe fait chair pour s’offrir en nourriture de vie éternelle.

 

Jésus se fait Pain à manger

 

Ce que Jésus appelle sa chair, c’est toute sa vie dans la condition humaine qu’il a prise par amour pour nous.

 

Jésus se fait Pain à manger dans le mystère eucharistique, mais aussi dans sa prédication, dans sa Parole, dans son message d’amour pour les petits, dans son Evangile, dans toute sa vie donnée par amour.

 

Manger (et boire) suppose que l’on mette dans sa bouche l’aliment et qu’on le mâche avant qu’il puisse devenir nourriture. D’ailleurs dans le même texte grec de l’évangile, même si la traduction française n’a pas cru bon de faire la distinction, c’est le verbe « mâcher » qui est finalement préféré (v. 54.56.57.58) au verbe « manger » (v. 51.52.53). Mâcher et remâcher toute la vie de Jésus, ses paroles, ses faits et gestes, et par-dessus tout, ce que nous faisons à chaque Eucharistie, son don total d’amour culminant dans sa mort et sa résurrection : c’est tout cela qui devient nourriture pour la vie éternelle.

 

Jésus vient étancher

notre faim et notre soif d’absolu, d’infini, d’éternité

 

Ainsi nous mangeons la chair de Jésus, c’est-à-dire nous assimilons ce qu’il est, sa vie, son  Esprit d’amour, son être d’éternité  toutes les fois où nous mangeons le pain eucharistique, mais aussi quand nous confessant en paroles et en actes, notre foi au Christ Fils de Dieu, Sauveur du monde ; nous mangeons aussi la chair de Jésus, toutes les fois où nous ruminons sa Parole et l’annonçons par nos actes et notre manière d’être, et particulièrement quand nous aimons nos frères, et tout homme dans le besoin.

 

Ainsi nous buvons son sang toutes les fois où nos communions au précieux sang de la coupe eucharistique, mais aussi toutes les fois où nous buvons ses paroles, où nous nous désaltérons en écoutant son enseignement, quand sa doctrine évangélique vient étancher notre soif d’absolu, d’infini, d’éternité. Nous buvons encore son sang qui est toute sa vie de charité quand nous nous mettons à le suivre et à le servir sur ce chemin de l’amour gratuit, universel, et inconditionnel.

 

Cette nourriture essentielle a pour caractéristique principale de mettre en relation Celui qui la donne et celui qui la reçoit. Elle est porteuse d’une vie de communion, et fait participer à la vie du Donateur comme Jésus l’affirme dans l’Evangile de ce jour : « Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui (Jn 6, 56). Comme moi je vis par le Père, celui qui me mange vivra par moi ! »

 

Cette immanence réciproque avec le Christ ou avec Dieu, est maintes fois répétée par le même auteur, ce qui permet de mieux percevoir quelles réalités sont visées dans le « manger et le boire » auquel Jésus invite, à quels aliments Jésus fait allusion.

 

La Parole accueillie et ruminée, la charité active

 

Car l’évangéliste Jean rattache ce thème de la demeure réciproque non seulement à l’Eucharistie mais encore à la foi confessante, à la Parole accueillie et ruminée, et à la charité active.

 

Pour notre auteur – saint Jean – c’est d’abord la foi confessante qui opère cette communion de vie et d’être entre Dieu et les hommes : « Celui qui confesse que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu demeure en lui et lui en Dieu » (1 Jn 4, 15), écrit-il dans sa première épître et soulignant auparavant que cette foi est liée au don de l’Esprit : « A ceci nous reconnaissons que nous demeurons en lui et lui en nous : il nous a donné de son Esprit » (4, 13). Le don de l’Esprit est toujours lié à la foi dans première épître de saint Jean.

 

Il affirme encore dans la même épître que la Parole divine accueillie et vécue est aussi un puissant moyen de vie de communion avec Dieu : « Celui qui garde les commandements de Dieu, demeure en Dieu et Dieu en lui » (1 Jn 3, 24).

 

Et le premier commandement qui résume et contient tous les autres : « Qui demeure dans l’amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui (1Jn 4, 16). Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous » (1 Jn 4, 12).

 

Aussi la présence aimante immanente de Dieu est assurée pour tous ceux qui vivent la foi au Christ Jésus et communient à lui dans l’Eucharistie, dans l’accueil de sa Parole et dans l’amour fraternel grâce au don de son Esprit Saint.

 

La célébration eucharistique que nous appelons la messe réunit en elle ces différentes manières de manger et boire le Christ qui réalisent la communion avec Dieu, et apporte la vie éternelle, la participation à l’amour divin.

 

Chaque messe est un condensé, un concentré

 

Chaque messe est un condensé, un concentré de tous les moyens mis à notre disposition pour recevoir cette nourriture surnaturelle qui nous est accordée par Dieu en toute gratuité et bonté : le corps et le sang du Christ, son enseignement par les lectures bibliques et de l’Evangile, la foi en Lui qui nous rassemble et qui nous fait acclamez et chantez et prier ensemble, et l’amour qui préside à ce rassemblement et qui en découle.

 

Au pays de la soif et de la faim de la Parole de Dieu, dans le monde d’aujourd’hui, nous avons une grande responsabilité nous qui assimilons ce Verbe de Dieu à chaque célébration eucharistique et sommes remplis de sa vie. Demandons à Dieu que ce qu’il met en nous puisse rayonner autour de nous et apporter l’envie à d’autres de partager la nourriture céleste, le pain vivant descendu du ciel, et qui donne la voie éternelle. Amen.

 

P. André-Junien Guérit

 

 

 

 

 

La foi des chrétiens. Qu’est-ce que croire ?

 

 

Homélie donnée par le P. Joël Letellier à Ligugé, le dimanche 15 juin 2014

Solennité de la Sainte Trinité (année A : Ex. 34, 4-9 ; 2 Cor 13, 11-13 ; Jn 3, 16-18)

 

 

« Et toi, as-tu la foi ? »

 

         Il y a quelques semaines, un jeune étudiant d’à peine vingt-cinq ans est venu à l’hôtellerie du monastère pour accompagner un membre de sa famille. Au cours d’un bon entretien que nous avons eu, je lui ai posé tout simplement la question : « Et toi, as-tu la foi ? ». La réponse, à vrai dire s’est fait attendre, assez longuement. Son visage s’est comme élevé dans les airs, ses yeux semblaient chercher quelque chose vers le haut de la pièce où nous nous tenions. Scrutait-il le plafond du parloir ou le fond de son cœur ? Puis des bribes de réponses sous forme interrogative ont commencé à éclore : « Est-ce que j’ai la foi ? C’est quoi la foi ? Peut-être. Je l’ai sans doute eue… ». Il semblait comme prendre la température de ses sentiments intérieurs, de son état d’âme du moment, comme en humant l’air ambiant. Puis, en une sorte de synthèse de sa quête intérieure, il me déclara : « Non, je n’ai pas la foi. Je veux être libre pour chercher. Je ne ferme rien. C’est cela, non, je n’ai pas la foi ; ça viendra peut-être mais pour le moment je ne veux pas m’empêcher d’avancer, de chercher. Je voudrais voir aussi ce que disent les autres religions ». - « Connais-tu un peu la Bible ? ». - « Non, pas vraiment, peut-être plus tard ».

 

 

         Cette déclaration « d’incroyance » ne l’a pourtant pas empêché de venir à plusieurs offices liturgiques dont la messe au cours de laquelle il a communié.

 

         Si je livre ici cette anecdote, puisée parmi tant d’autres que je pourrais raconter, c’est parce que ce jeune ressemble à beaucoup d’autres, et souvent même à de nombreux adultes, peut-être même à plusieurs d’entre nous ici présents qui se reconnaissent un peu dans ses propos.

 

         Tout d’abord, je voudrais souligner la sincérité de la démarche, l’honnêteté de ce jeune, sa quête, son cheminement, mais il me semble quand même fondamental de relever ici quelques faiblesses et confusions dans la démarche. Il peut sembler, en l’écoutant, que nous soyons à des années-lumière de distance de ce que nous venons d’entendre et de chanter, de notre affirmation et profession de foi en Dieu un et trine : Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu Saint-Esprit, Dieu toujours à l’œuvre depuis la création du monde, se manifestant sans cesse dans l’histoire des hommes, tel que nous pouvons le percevoir dans le témoignage des Ecritures, et nous appelant sans cesse à vivre de sa vie et de son Amour.

 

Croire, pour un chrétien,

c’est recevoir la Parole biblique et évangélique

et se laisser transformer par elle.

 

         La foi n’est pas un vague sentiment intérieur qui fluctue en fonction de notre humeur du moment, de notre moral ou d’un bien-être environnant. La foi est une adhésion à une parole, à une personne, à un témoignage. Il s’agit pour notre intelligence d’accorder crédit au témoignage des Ecritures, des prophètes comme des évangélistes, et de croire fermement qu’à travers l’épaisseur de l’histoire humaine, telle qu’elle nous est transmise, Dieu s’est manifesté aux hommes et continue de se révéler. Croire, pour un chrétien, c’est recevoir la Parole biblique et évangélique et se laisser transformer par elle. C’est une réponse libre de notre intelligence et de notre cœur qui donne son assentiment à ce que dit Jésus-Christ sur lui-même, sur son Père, sur l’Esprit Saint.

 

         En ce sens, il serait vain de se demander si on a la foi ou si on ne l’a pas sans avoir d’abord reçu, lu ou entendu, d’une façon ou d’une autre et de manière sérieuse et responsable, la Parole de Dieu transmise par des témoins historiques.

 

La foi est une réponse d’adhésion, un acquiescement, et comme toute réponse, elle suppose d’abord un appel, une invitation. Si l’on n’entend pas ou si l’on refuse d’entendre, il ne saurait y avoir de réponse d’assentiment.

 

Se demander si l’on a la foi ne consiste donc pas à humer l’air du moment ou à scruter le plafond fut-il celui de notre cœur, c’est se demander si l’on acquiesce à ce que nous pouvons lire dans l’Evangile au sujet de Jésus et si l’on donne son assentiment à son témoignage. Est-il raisonnable ou non d’accorder crédit à ce qui nous est dit dans la Bible ? Est-ce que mon intelligence donne son assentiment à la vérité théologique de la Parole biblique ou est-ce pure construction humaine, ne contenant aucune vérité révélée par Dieu ?

 

 

L’adhésion de foi

nous propulse vers une dynamique de la pensée et de l’agir.

 

L’enjeu est de taille, encore faut-il que nous puissions nous donner les moyens de lire et d’entendre le témoignage des Ecritures, car de notre adhésion ou de notre refus va dépendre l’orientation de notre vie, la cohérence de notre parcours, la perception plus ou moins réaliste du sens de notre existence, la portée de nos choix de vie, la vision pessimiste ou optimiste de notre condition humaine.

 

         L’adhésion de foi, loin de nous enfermer sur un acquis tout préparé ou sur un refus aveugle ou sur une indétermination stérile, nous propulse vers une dynamique de la pensée et de l’agir car de la découverte personnelle d’une véritable et irremplaçable intimité avec Dieu, malgré la distance qu’il y a inévitablement entre le Créateur et sa créature, jaillit une communion profonde et désaltérante qui nous fait désirer mieux connaître Celui que notre cœur se met à aimer de plus en plus.

 

         C’est l’intelligence de la réponse qu’est la foi qui nous donne d’entrer dans un amour grandissant qui à son tour exige une plus grande connaissance du Dieu trois fois saint qui se révèle alors plus intimement à celui ou à celle qui le cherche et le désire vraiment.

 

         Notre jeune homme ne voulait pas, à juste titre, se fermer à la recherche et il entendait rester libre mais se donnait-il alors vraiment le moyen de chercher à mieux connaître Celui à qui il ne désirait pas ouvrir la porte de son cœur et de son intelligence ? Ne faudrait-il pas qu’il commence par ouvrir et lire l’Evangile pour découvrir alors la naissance d’une liberté intérieure ?

 

C’est le trésor du cœur de Dieu qui se révèle

ainsi que celui de notre propre existence.

 

         Notre profession de foi trinitaire peut échapper largement à notre compréhension mais elle résulte de notre adhésion à la parole de Jésus et de la recherche de nos pères dans la foi qui, au cours de l’histoire de la grande Tradition chrétienne et encore maintenant, cherchent à toujours mieux comprendre le mystère de Dieu et à en vivre.

 

         Nous connaissons ces paroles de saint Grégoire de Nysse et celles de saint Augustin : « Trouver Dieu, c’est le chercher sans cesse (…). Le désir de l’âme est comblé par là même qu’il demeure insatiable, car c’est là proprement voir Dieu que de n’être jamais rassasié de le désirer » (Grégoire de Nysse, Vie de Moïse, 2, 239). « Dieu est si grand que le trouver, c’est encore le chercher » (Augustin, Sur saint Jean, 63, 1). « On cherche pour trouver, on trouve pour chercher encore avec plus d’ardeur » (Augustin, Sur la Trinité 15, 2, 2).

 

Notre foi monothéiste se dévoile et se développe, par les paroles et l’action de Jésus, en une foi trinitaire qui donne sens à notre existence terrestre et à notre perspective de vie éternelle d’une façon jusqu’alors insoupçonnée. A y bien regarder, c’est le trésor du cœur de Dieu qui se révèle et c’est du même coup le trésor de notre existence qui se révèle à la lumière de Dieu.

 

Puissions-nous seulement alors vivre et penser en cohérence avec notre foi pour que nous cessions de fuir la lumière et nous laisser enfin trouver par Celui qui nous cherche avec amour plus que nous ne pourrons jamais le chercher avec autant de détermination et de désir ! Que l’Esprit de sainteté nous conduise tous à la vérité tout entière !

 

P. Joël Letellier

 

 

 

 

Un trésor à découvrir !

 

Homélie donnée le 27 juillet 2014 par le P. Joël Letellier – 17e dimanche ordinaire, année A

(I R 3, 5-12 ; Rm 8, 28-30 ; Mt 13, 44-52)

 

« Un trésor ! Un trésor, un vrai ! »

 

         Il y a quelques dizaines d’années maintenant, à proximité d’une abbaye normande, des scouts avaient organisé une chasse au trésor. Jeu de piste toujours passionnant pour des jeunes, combien exaltant pour des têtes chercheuses prêtes à toutes les opérations même périlleuses pour trouver avant les autres ce que quelqu’un a bien dissimulé !

 

Le jeu stimule l’ardeur de la recherche, crée une émulation, développe l’esprit de réflexion, la hardiesse, la créativité et, en un mot, mobilise toutes les énergies. Lequel d’entre nous d’ailleurs n’a pas rêvé ou participé, dans sa jeunesse et d’une façon ou d’une autre, à de telles chasses au trésor ou n’a pas été captivé par les récits des trésors enfouis, jamais retrouvés, qui font partie des grandes énigmes de l’histoire ?

 

Les louveteaux en question étaient donc en pleine recherche quand soudain, un cri se fit entendre : « Un trésor ! Un trésor, un vrai ! ». Un petit groupe d’entre eux avaient repéré une petite croix gravée sur une pierre du mur extérieur de l’abbaye et ils s’étaient dit que ce devait être un indice. Ayant retiré assez facilement cette pierre, ils découvrirent alors une bourse en terre cuite contenant un bout de papier qui tomba aussitôt en poussière et un bel ensemble de Louis d’or, au total en trois endroits, à proximité, 501 pièces de Louis XV : coquette trouvaille qui fut partagée comme le voulait la législation entre les propriétaires du terrain, les inventeurs et l’Etat.

 

Inutile de dire que bien des années après et peut-être encore maintenant, il était fréquent de rencontrer dans les parages l’un ou l’autre chercheur de trésor qui tentait à son tour de desceller une pierre du mur de clôture de l’abbaye ou de sonder et creuser le sol…

 

Cette anecdote, qui date déjà de l’année 1954, me revient en mémoire au moment où nous entendons la parabole de l’Evangile évoquant le trésor caché dans un champ ou la découverte d’une perle rare.

 

Des trésors cachés dans le jardin des Ecritures

 

Or, il peut arriver, et cela se produit même assez souvent, qu’une simple lecture occasionnelle d’un passage de l’Ecriture produise soudainement et de façon surprenante un effet durable sur le cœur du lecteur. Une parole de l’Evangile entendue ou lue peut avoir soudain un impact décisif sur l’orientation d’une personne même non préparée, au moins apparemment, à recevoir ainsi une parole divine qui l’illumine intérieurement. Beaucoup d’entre vous pourraient témoigner certainement de ces découvertes fortuites qui changèrent soudain leur vie ou du moins qui leur firent sentir la proximité de l’amour de Dieu en des heures difficiles.

 

C’est que la Parole de Dieu n’est jamais impersonnelle. Elle jaillit dans un contexte particulier certes mais son impact court à travers des générations et des générations jusqu’à atteindre avec grande précision et de façon tellement surprenante le tréfonds personnel et actuel de l’auditeur ou du lecteur. L’illumination intérieure ressentie peut alors être reconnue comme un de ces moments rares et privilégiés où quelque chose de divin est entré dans l’âme. Une telle touche divine ne peut être oubliée et suscite alors la recherche, dans le jardin des Ecritures, d’autres trésors cachés.

 

Comme un jeu de piste, la Parole de Dieu, à travers ses multiples rebondissements et applications, avec sa force toute surnaturelle, suscite alors notre intérêt, notre curiosité, notre avidité ; elle devient l’objet de notre désir car de signe en signe elle nous guide vers la découverte si savoureuse de nouveaux trésors.

 

Bienheureuses découvertes aux multiples trouvailles !

 

A nous alors de déceler les indices, de suivre les impulsions de la grâce, d’aller de page en page à la recherche de la perle rare. Heureux moment alors que celui où l’étincelle embrase soudain d’une lumineuse clarté ce qui paraissait jusque-là obscur ! Le don de compréhension s’accompagne d’une action de grâce reconnaissante et savoureuse.

 

Qu’il est alors doux et agréable de se promener ainsi de livre en livre, de siècle en siècle, d’éclairer le neuf par l’ancien et l’ancien par le neuf, de faire se correspondre les pierres d’attentes et les accomplissements divins ! Bienheureuse quête de trésors enfouis, bienheureuses découvertes aux multiples trouvailles ! Il faut savoir comme desceller et retirer les pierres d’achoppement derrière lesquelles sont cachées les merveilles que Dieu nous réserve.

 

Alors, des trésors bien plus extraordinaires que des centaines de Louis d’or peuvent se laisser découvrir ! Le résultat de la  recherche vaut la peine qu’on peut se donner et ce qu’on y trouve vaut plus que tout l’or du monde.

 

« Là où est ton cœur, je te dirai où et ton trésor », telle est la sentence populaire bien connue. Je souhaite à chacun de mettre résolument son cœur dans le Cœur de Dieu et de comprendre, par une grâce insigne, à quel point et de façon renversante, c’est nous qui sommes en vérité le trésor de Dieu !

 

Et c’est là certainement la plus grande découverte que nous puissions faire dans ce grand jeu d’amour ! Dieu nous cherche inlassablement. Nous trouvera-t-il enfin ?

P. Joël Letellier

 

 

 

 

L’œuvre eucharistique

de Catherine Mectilde de Bar (1614-1698)[1]

 

par le Père Joël Letellier

 

Les Bénédictines de l’Adoration perpétuelle ont été fondées au XVIIe siècle, sur le grand tronc bénédictin et dans la mouvance de l’Ecole Française de Spiritualité, par Catherine de Bar devenue Mère Mectilde du Saint-Sacrement. En cette année 2014, c’est en tant qu’Assistant religieux de la Fédération Française et en tant que Postulateur de la Cause de béatification de Mère Mectilde et coordinateur pour l’édition de ses écrits que j’ai été chargé de l’organisation d’un Colloque au Collège des Bernardins pour commémorer le quatrième centenaire de la naissance de Catherine de Bar.

 

D’abord annonciade en Lorraine puis bénédictine, Catherine Mectilde de Bar traverse bien des péripéties avant de fonder un premier monastère à Paris puis d’autres jusqu’en Pologne, aidée par les moines mauristes de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés et de plusieurs représentants des grands Ordres religieux. La dimension théologique, liturgique et adoratrice, de la fondatrice de cet Institut monastique féminin peut surprendre par son ampleur et sa vigueur ; elle a de quoi susciter encore bien des recherches historiques et spirituelles. Aujourd’hui, plus de 600 moniales réparties en 40 monastères appartenant à cette filiation, sont issues de cet élan réformateur et eucharistique du Grand Siècle.

 

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Laissez-moi tout d’abord exprimer ma grande reconnaissance envers le Cardinal André Vingt-Trois qui a bien voulu que ce colloque soit placé sous son patronage. Je remercie aussi Mgr Jean-Paul Mathieu, évêque de Saint-Dié, la ville natale de Catherine de Bar, qui nous honore de sa présence, Monsieur Bertrand de Feydeau qui nous accueille aujourd’hui au Collège des Bernardins, Mère Marie Véronique Ducrocq qui préside cette assemblée et qui se réjouit tellement de l’ouverture de cette année jubilaire, Monsieur Daniel-Odon Hurel qui a bien voulu accepter le rôle délicat de modérateur. Ma reconnaissance est grande aussi à l’égard des intervenants de ce colloque et à l’égard de vous tous, moines et moniales, religieux et laïcs, enseignants, universitaires, amis des monastères ou du Grand Siècle, venus nombreux pour célébrer la mémoire de celle dont nous fêtons cette année le quatrième centenaire de la naissance, Catherine de Bar.

 

D’emblée, je voudrais dire à tous ceux qui ont en mains le programme de cette journée que si l’ensemble peut être bien attrayant il peut aussi sembler téméraire de vouloir tout faire tenir en une seule journée.

 

C’est cependant bien volontairement que j’ai fait le choix d’interventions sans doute trop brèves mais nombreuses – une  quinzaine  –,  afin de rendre plus visible la diversité des approches, la complémentarité des thèmes soulevés et les multiples relations que Mère Mectilde a tissés tout au long de sa vie. J’ai tenu à ce que la plupart des différentes familles religieuses avec lesquelles elle s’est trouvée en lien soient aujourd’hui représentées, soit parmi les intervenants soit parmi les assistants. Voilà pourquoi les fils et les filles de saint Benoît sont heureux d’accueillir des membres de la famille franciscaine – et notamment de l’Annonciade –, de la famille dominicaine, des fils de saint Ignace, de saint Jean Eudes et de saint Vincent de Paul, des représentants éminents de la famille des prémontrés et de la Compagnie de Saint-Sulpice.

 

Chaque intervention sera néanmoins développée dans les Actes du colloque que nous espérons publier dans l’année. Il va de soi que si ce colloque se veut historique et scientifique, technique en certains points, il entend aussi délivrer un message spirituel, actuel et ouvert à tous, tourné vers l’avenir.

 

De diverses manières, Catherine de Bar a puisé aux meilleures sources bénédictines et franciscaines et pas seulement à elles. Elle fut largement irriguée par l’Ecriture et les Pères de l’Eglise, par les auteurs médiévaux et par la mystique rhéno-flamande, dans le contexte qui était le sien, celui du grand courant porteur de la Réforme catholique. La suivre dans son évolution spirituelle au travers de ses exils forcés en raison des guerres politiques et religieuses, puis la voir s’établir de façon plus pérenne sur le chemin de la paix, déceler toutes les influences qu’elle a reçues et qu’à son tour elle a pu avoir sur son entourage ou sa postérité, c’est se rendre attentif à la lignée spirituelle de son milieu et à la sienne propre.

 

Au cours de ce colloque, les témoignages se succèderont pour mettre en lumière tel ou tel aspect caractéristique de sa spiritualité, de sa philosophie et de sa théologie[2], ainsi que ses multiples relations qui n’ont cessé de foisonner au cours de sa vie[3]. Le visage de Mère Mectilde du Saint-Sacrement recevra aussi une coloration particulière par deux évocations à portée œcuménique. Le temps des disputes confessionnelles doit laisser la place à l’expression de sensibilités différentes[4]. La physionomie ancienne et moderne de Catherine de Bar sera ensuite approchée par un exposé sur l’iconographie de la fondatrice[5] et par le portrait missionnaire et charismatique que dresseront plusieurs membres de sa famille religieuse pour évoquer notamment sa propre fondation en Pologne, l’expansion ultérieure en d’autres pays et sa spécificité ecclésiale[6].

 

Etonnante trajectoire que celle de cette petite fille du duché de Lorraine née à Saint-Dié en 1614, qui, vers l’âge de quinze ans, aimait grimper tous les jours jusqu’à la chapelle de Notre-Dame d’Ortimont pour y faire ses dévotions avant de suivre la messe chez les capucins et qui allait, après bien des pérégrinations, devenir une grande moniale, fondatrice à Paris du premier Ordre religieux voué à l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement. Autre âge, autre lieu mais la vigueur de l’âme est de la même veine, la détermination et la foi constantes et sans failles.

 

Entrée à seize ans, en novembre 1631, à l’Annonciade de Bruyères dans les Vosges sous le nom de Sœur de Saint-Jean l’Evangéliste, elle est devenue très vite, à l’âge de vingt ans, Mère ancelle, c’est-à-dire responsable de la petite communauté d’une quinzaine de moniales. Pendant huit ans, elle fut annonciade, profondément animée par l’esprit de l’œuvre mariale fondée au début du XVIe siècle par sainte Jeanne de France[7] et par le Père Gabriel Maria[8], de la famille franciscaine. Elle se dévoua sans compter pour ses Sœurs notamment en 1633-1634 lors de la terrible épidémie de peste, cette « fièvre maligne » apportée par la guerre, la peur et la misère. Les soldats français de Louis XIII et leurs alliés suédois envahissent la Lorraine et forcent les pauvres moniales à s’enfuir, parfois même en habits masculins pour mieux se dissimuler, et à aller, durant trois années éprouvantes, d’exil en exil, à Saint-Dié, Badonviller, Epinal, Commercy et de nouveau à Saint-Dié puis à Rambervillers où Mère de Saint-Jean trouve enfin refuge chez les bénédictines. Alors que les Cordeliers auraient bien voulu la voir devenir ancelle de la communauté de l’Annonciade reconstituée à Neufchâteau, elle choisit de rester à Rambervillers pour y devenir bénédictine, croyant sans doute avoir trouvé un lieu solide où elle pourrait enfin demeurer en paix.

 

Si Catherine de Bar fut chronologiquement annonciade puis bénédictine, on peut dire qu’imprégnée de son expérience initiale, elle a été toute sa vie annonciade et bénédictine. Il y a une complémentarité dans sa vocation qui fait que, au-delà du déroulement chronologique et de l’aspect canonique, elle est restée profondément annonciade et elle n’a pu être bénédictine, telle qu’elle l’a été avec son charisme notamment en ce qui concerne son attachement au mystère eucharistique et à la Vierge Marie ainsi qu’à une certaine forme de vie pauvre, que parce qu’elle est toujours en fait restée aussi annonciade. Je suis convaincu de cette cohérence interne fondamentale[9].

 

Suivons-la encore en chacune de ses étapes principales car il convient au début de cette journée de retracer même brièvement le fil de sa vie.

 

C’est le 2 juillet 1639, à Rambervillers, qu’elle quitte son scapulaire rouge pour recevoir l’habit de bénédictine avec le voile blanc des novices et, l’année suivante le 11 juillet 1640, à 25 ans, celle qui est devenue Sœur Catherine-Mectilde prononce ses vœux définitifs. Comme la guerre continue de faire rage et que, de nouveau, les Sœurs doivent se disperser, elle repart quant à elle vers Saint-Mihiel jusqu’au sanctuaire marial de Benoîte-Vaux où elle reçoit une grâce spéciale. Elle est secourue par les Lazaristes qui la font passer en France jusqu’à Paris où Monsieur Vincent[10] et Louise de Marillac[11] l’accueillent avant de la confier, avec une autre de ses Sœurs, à l’abbesse de Montmartre Marie de Beauvillier[12], grande réformatrice bénédictine, qui s’était engagée à les recevoir. Là, sous la conduite plus particulière de Sœur de Saint-Jean l’Evangéliste[13], elle va aussi s’imprégner durant une année entière de la très riche spiritualité de ce haut-lieu où le capucin Benoît de Canfield[14] avait laissé une forte empreinte.

 

 

En 1642, à la demande de sa prieure de Rambervillers, Sœur Catherine-Mectilde doit reprendre la route, cette fois-ci de la Normandie, jusqu’à la grande abbaye de la Trinité, à Caen, gouvernée par l’abbesse Laurence de Budos[15]. Ce premier séjour normand est déterminant pour l’avenir car c’est là qu’elle noue des relations avec le milieu religieux et mystique animé par des personnalités telles que dom Louis Quinet[16], abbé cistercien de Barbery, Jean de Bernières[17] et sa sœur Jourdaine[18], ursuline, Gaston de Renty[19] et la Compagnie du Saint-Sacrement[20], le futur saint Jean Eudes[21] et tant d’autres personnes influentes avec lesquelles elle sera aussi en liens plus tard telles Marie des Vallées[22], la mystique de Coutances, ou encore Henri Boudon[23], l’archidiacre d’Evreux en 1654, successeur à cette fonction de Mgr François de Laval-Montigny[24], le premier évêque de Québec en 1658, tous deux membres de « l’Ermitage » de Jean de Bernières, lequel mettra en relations Mère Mectilde avec son directeur spirituel le P. Jean Chrysostome de Saint-Lô[25], du Tiers-Ordre de Saint-François.

 

En 1643, elle est appelée par sa prieure de Rambervillers à regrouper ses sœurs dispersées, ce qu’elle fait à Saint-Maur-des-Fossés C’est là que lui rendit visite le P. Jean Chrysostome de Saint-Lô qui allait devenir aussi son propre directeur de conscience jusqu’à sa mort en 1646, lui qui avait déclaré qu’il avait trouvé « plus de spiritualité dans le petit réduit de Saint-Maur que dans toute la grande ville de Paris ».

 

En 1647, elle fut contrainte de retourner à Caen pour y être prieure d’un monastère de bénédictines issues de la réforme de Montivilliers. Durant ce deuxième séjour en Normandie, elle excella dans sa charge mais n’y resta que trois ans car au terme de son mandat, les moniales de Rambervillers l’élurent à leur tour comme prieure. A peine de retour dans sa Lorraine natale en 1650, la guerre reprit autour de Rambervillers et l’obligea de nouveau à s’exiler avec quatre jeunes moniales dans le dessein de gagner Saint-Maur-des-Fossés, ce qui fut impossible à cause des troubles de la Fronde.

 

Elles réussirent néanmoins à gagner Paris et à se regrouper à dix moniales dans le quartier Saint-Germain près des Jacobins, aujourd’hui l’Eglise Saint-Thomas d’Aquin. Nous sommes en 1651. C’est dans un très modeste refuge et alors qu’elles sont dans la pénurie que des pieuses femmes vinrent leur porter secours, notamment la comtesse de Châteauvieux[26] qui signala leur détresse à la duchesse Marguerite de Lorraine[27]. De là naquirent des amitiés durables qui constituèrent rapidement autour de Mère Mectilde et de ses sœurs réfugiées de Lorraine tout un réseau de générosité. C’est dans ce contexte que se situe, en 1652, la mise en relation par un prêtre de Saint-Sulpice, le P. Charles Picoté[28], de Mère Mectilde et d’Anne d’Autriche[29], régente du royaume, qui désirait fonder un Ordre de religieuses vouées à la réparation des méfaits, des sacrilèges et massacres des guerres et qui adoreraient le Saint-Sacrement de façon continuelle. Bien que Mère Mectilde eut de la réticence à quitter son appartenance au monastère de Rambervillers, elle accepta cette fondation royale qui fut effective dès le 25 mars 1653 lorsque le prieur de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, dom Placide Roussel[30], permit d’exposer à cette fin le Saint-Sacrement dans ce monastère improvisé, petit et insalubre.

 

Grâce à une généreuse bienfaitrice, Madame de Rochefort[31], il devint possible de transférer la petite communauté dans une maison plus digne et plus vaste, rue Férou, tout près de l’église Saint-Sulpice. C’est ainsi que le 12 mars 1654, la reine Anne d’Autriche, entourée des moniales et d’un groupe de moines de Saint-Germain-des-Prés, prononça, au nom du royaume, l’Amende honorable en réparation des sacrilèges commis. Elle posa là un acte des plus mémorables et d’une valeur symbolique inestimable. Désormais fondation royale et chargée de mission, la petite communauté, le 22 août 1654, fut placée selon le grand désir de Mère Mectilde sous la garde protectrice de la Vierge Marie qu’elle désigna comme abbesse.

 

En peu de temps, de nouveaux membres s’adjoignirent tant et si bien qu’il fallut songer à construire un monastère, rue Cassette, où furent transférées, le 21 mars 1659, les dix-huit professes et les trois novices. C’est en ce lieu, occupé aujourd’hui en partie par l’actuel « Hôtel de l’abbaye » et par les bâtiments voisins, que la communauté de Mère Mectilde a traversé les siècles jusqu’à la Révolution. C’est en juin 1659 que Mère Mectilde chargea le Frère Luc de Bray[32], pénitent de Saint-François, de faire ratifier son changement d’Ordre, ce qui fut fait par un bref d’Alexandre VII[33] le 20 septembre 1660 et enregistré en France le 26 juin 1662.

 

Dès 1664 le monastère de la rue Cassette essaima à Toul. Mère Mectilde demanda l’aide des moines de Saint-Germain-des-Prés et notamment du prieur dom Ignace Philibert[34] pour rédiger des Constitutions afin de pouvoir regrouper en une même Congrégation les différentes maisons. Ce travail fut terminé en 1666 puis révisé en 1675 par dom Epiphane Louys[35], abbé prémontré d’Etival, qui était très proche de Mère Mectilde. C’est ainsi que naquit l’Institut de l’Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement qui, après la fondation du monastère de Toul, se développa rapidement par l’agrégation des monastères de Rambervillers en 1666 et de Nancy en 1669, la fondation de celui de Rouen en 1677 et d’un second monastère à Paris dans le quartier du Marais. La communauté de Caen qu’avait gouvernée Mère Mectilde fut agrégée en 1685 puis vinrent encore trois autres fondations, celles de Varsovie et de Chatillon-sur-Loing en 1688, celle de Dreux en1696.

 

Toutes ces fondations et affiliations exigèrent de la fondatrice un grand nombre de voyages et une correspondance impressionnante. De nombreux récits de voyage nous ont été conservés et nous possédons le texte de trois mille lettres adressées à des religieuses ou à des correspondants laïcs. Incontestablement Mère Mectilde du Saint-Sacrement a eu la plume facile et le cœur ardent pour exhorter, consoler, accompagner un grand nombre de personnes. Nous possédons aussi le témoignage de son enseignement spirituel grâce aux textes de centaines de conférences données à ses moniales sur la vie spirituelle et monastique, toujours en lien avec la liturgie. Son petit traité intitulé Le Véritable esprit des religieuses adoratrices perpétuelles du Saint-Sacrement a connu trois éditions remaniées et amplifiées en 1683, 1684 et vers 1690. Par ailleurs, on sait qu’elle était soucieuse de la formation spirituelle de ses Sœurs, à preuve les prédicateurs qu’elle faisait venir et les conseils spirituels qu’elle sollicitait.

 

Desiderio desideravi, tel est le titre de ce colloque. Il s’est imposé à mon esprit lorsque nous cherchions une expression emblématique de la vie et de l’œuvre de Mère Mectilde du Saint-Sacrement. C’est une parole biblique (Lc 22, 15) exprimant le désir le plus profond du Christ lui-même dans un contexte liturgique, pascal, eucharistique, qui a donné lieu, de la part de Mère Mectilde, à d’admirables commentaires et élévations que l’on trouve en plusieurs endroits, notamment dans ses Conférences pour le Jeudi saint Sur la fête des sacrés désirs de Jésus-Christ, et au chapitre VIII de son traité Le Véritable esprit[36] qui s’intitule Du désir infini que Notre Seigneur a de s’unir aux âmes par la sainte communion. Il y a là, incontestablement, le condensé d’une approche théologique, christologique, anthropologique du mystère eucharistique dans un contexte biblique et liturgique. Lisons quelques extraits de ce chapitre VIII :

 

« J’ai désiré d’un grand désir », dit notre aimable Sauveur, « de manger cette Pâque avec vous, avant que de souffrir » (Lc 22, 15). Il y aurait à découvrir un mystère admirable et très profond sur les âmes que Jésus possède pleinement, mais je ne suis pas digne de l’expliquer.

(…) O amour ineffable, qui rend Jésus capable de désirs, qui le fait soupirer, et pousser avec ardeur divine, desiderio desideravi ! Hé quoi ! Mon adorable Sauveur, comment êtes-vous dans les désirs ? (…) J’apprends, mon divin Sauveur, que depuis que vous avez fait de votre chair précieuse un Pain eucharistique, vous ne pouvez plus être sans désirs (…). C’est ce Mystère que l’Amour a institué, pour les attirer à la participation de tout ce que vous êtes en vous-même. Il est vrai que vous vous êtes anéanti par le Mystère de l’Incarnation. Hé quoi ! Cela ne vous devait-il pas suffire ? Non, l’amour en vous n’est pas content, il veut être anéanti dans chaque âme en particulier, desiderio desideravi. Il veut être mangé de nous afin d’établir en nous sa vie divine, et qu’entrant en lui, et lui en nous, par la sacrée manducation de sa chair adorable, il soit fait une même chose de lui et de nous, et, par ce moyen, nous communiquer tout ce qu’il a comme Dieu jusqu’à nous élever « à la participation de la nature divine, divinae consortes naturae » (2 Pe 14).

 

Jésus-Christ dans le très saint Sacrement conserve ce désir, il n’est pas encore rassasié, il dira jusqu’à la consommation des siècles desiderio desideravi. Et tant qu’il y aura une âme sur la terre capable de sa grâce, il sera dans un désir infini de l’attirer à son amour, en mangeant la Pâque eucharistique avec elle. (…) Parce qu’il nous regarde comme les membres de son Corps mystique, il ne peut être satisfait que nous ne soyons unies et transformées en lui.

 

(…) Courons donc, mes Sœurs, courons au très saint Sacrement, allons rassasier les désirs infinis de ce cœur adorable ; communions pour le contenter, et remplir ses désirs infinis. (…) O cœur divin ! O cœur aimable ! O cœur dont l’excellence et la bonté ne s’expriment point, contentez vos désirs en moi, attirez-moi toute à vous, pour rassasier vos désirs. (…) Communiquez à mon âme une petite parcelle de vos plus ardents désirs, et que je puisse dire d’un même cœur et d’un même amour, par l’épanchement de vos sacrés désirs en moi, en communiant tous les jours, desiderio desideravi ».

 

On le voit bien, ici comme ailleurs, l’adoration du Saint Sacrement, pour Mère Mectilde n’est jamais dissociée du mystère du Verbe fait chair, de la geste salvifique du Christ et de son déploiement liturgique dans le mystère eucharistique. Ce serait vraiment méconnaître la spiritualité et la théologie de Mère Mectilde que de ne pas considérer cette unité fondamentale. Le désir de Dieu est de se donner comme Amour et c’est cet Amour s’épanchant du Cœur divin et se communiquant à nous dans l’eucharistie qui donne vie à son Corps mystique que nous formons tous en lui et qui nous donne d’aimer en juste retour, de rendre amour pour amour.

 

Le lien est indissoluble chez Catherine de Bar entre la Bible, la Tradition ecclésiale, la célébration liturgique du Mystère salvifique, la réception eucharistique, l’adoration et notre conversion. Il ne s’agit nullement dans l’adoration du mystère eucharistique d’une « chosification » ou d’un enfermement dévotionnel mais d’un déploiement existentiel du don de Dieu en nous, en l’humanité, d’une ouverture au plan de Dieu, à son dessein d’amour, préfiguré depuis les temps anciens, accompli en Jésus-Christ Sauveur, réceptionné en chacun de nous par la grâce agissante jusqu’à former ensemble le Corps du Christ, l’Eglise, c’est-à-dire l’humanité entière appelée à être conformée à la pleine stature du Christ.

 

De façon inséparable et en lien avec tant d’autres thèmes présents dans son œuvre littéraire, Mère Mectilde déploie une très profonde théologie du baptême et de la vie chrétienne « greffée », ou « entée » sur le Christ nous rappelant qu’il nous faut « devenir Jésus-Christ » en le laissant vivre en nous. D’où son insistance, dans la lignée de saint Paul, à faire mourir en nous ce qui n’est pas le Christ afin qu’il vive en nous, pour que, morts au péché, nous vivions pour toujours en lui.

 

Mère Mectilde meurt le 6 avril 1698 à l’âge de quatre-vingt-trois ans, entourée de ses moniales et vénérée par beaucoup qui ont donné sur elles de vibrants témoignages tel celui de l’archevêque de Cambrai, le grand Fénelon[37] Ses conférences et ses très nombreuses lettres n’ont cessé depuis d’être lues, copiées et transmises à chaque génération de moniales. Il nous appartient aujourd’hui d’éditer le Corpus de ses Œuvres Complètes et nous sommes heureux du lancement de la collection Mectildiana aux éditions Parole et Silence avec les deux premiers volumes déjà parus de la série Etudes et documents[38].

 

Enfin, depuis 1997, le processus de la Cause de béatification de Catherine de Bar est enclenché. Le Cardinal Jean-Marie Lustiger m’a nommé postulateur le  27 octobre 1997 et je lui ai adressé une Supplique le 17 décembre 1998. Nous en sommes actuellement à l’enquête historique menée par trois théologiens censeurs qui ont été nommés en 2009 par le Cardinal André-Vingt-Trois.

 

Au terme de cet exposé, laissez-moi vous inviter à lire et méditer sa vie et ses écrits, sans faire d’anachronisme et peut-être en modernisant certaines de ses perspectives et expressions propres à son époque, et vous verrez combien Mère Mectilde est une grande Dame du XVIIe siècle, une grande contemplative rayonnante du mystère eucharistique.

 

 

 

Acte de consécration

 

Divin Jésus, je m’unis à la grâce de votre divin sacrifice. Vous êtes mon hostie et je suis la vôtre, ou, pour mieux dire, je suis une même hostie avec vous. Je vous offre à votre Père éternel pour moi, et je m’offre et me consacre à vous pour vous rendre grâce infinie de toutes les miséricordes que je reçois de votre adorable bonté dans ce mystère auguste de la sainte messe.

 

         Mon Dieu, je veux ce que vous voulez. Je veux aimer ce que vous aimez. Je veux vivre uniquement pour vous. Je renonce et désavoue tout ce qui vous est contraire en moi.

 

         Vivez et régnez, Jésus, car vous êtes mon souverain, et je veux de tout mon cœur dépendre de vous éternellement.

 

         Mon Dieu, j’entends et désire, à chaque respir (= battement)  de mon cœur, adorer, aimer et accomplir parfaitement votre très sainte volonté.

 

Catherine Mectilde de Bar,

(2196),ms N 260 p. 54 et T 15 p. 987.

 


[1] Cet article reprend, avec les notes en plus, la conférence que l’auteur a donnée lors du colloque Desiderio desideravi à Paris au Collège des Bernardins le mercredi 22 janvier 2014 organisé par l’A.B.C.M.B. (Association Bénédictine Catherine Mectilde de Bar). L’occasion en était l’ouverture de l’année du quatrième centenaire de la naissance de Catherine de Bar (1614-1698) devenue en religion Mère Mectilde du Saint-Sacrement. Une quinzaine d’intervenants et plus de cent cinquante personnes ont participé aux travaux de ce colloque. La conférence introductive du P. Joël Letellier portait ce titre : « Une moniale aux prises avec l’adversité des temps, annonciade et bénédictine, fondatrice d’Ordre au cœur ardent et à la plume facile, contemplative rayonnante du mystère eucharistique ». L’ensemble sera repris et amplifié dans les Actes du colloque qui sera prochainement publié dans la collection Mectildiana aux éditions Parole et Silence.

[2]Notamment les communications de Daniel-Odon Hurel, directeur de recherche au C.N.R.S., sur « Mère Mectilde et la Règle de saint Benoît » ; de Pierre Moracchini, directeur des Etudes Franciscaines, sur « L’incident de Commercy (1640) ou Catherine de Bar au sein de la famille franciscaine »; du P. Hubert Jacobs, s.j., ancien directeur de la Nouvelle revue Théologique, sur « La ‘voie de l’anéantissement’ à la lumière de la tradition spirituelle » qui fut lue par Mademoiselle Brigitte Letellier car l’auteur, pour raison de santé, ne put se déplacer ; du P. Michel Mallèvre, o.p., directeur du Centre d’études œcuméniques et de la revue Istina, sur « Le baptême et l’eucharistie dans la spiritualité et la théologie de Mère Mectilde ».

[3]Le Père Jean-Marc Vaillant, abbé émérite de l’abbaye Saint-Michel de Frigolet, évoqua la figure d’un grand prémontré dont c’est aussi le quatrième centenaire de la naissance : « Mère Mectilde (1614-1698) et Epiphane Louys (1614-1682), une amitié spirituelle peu connue » ; le P. Bernard Pitaud, p.s.s., ancien supérieur de la Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice traita aussi d’amitié et de direction spirituelles : « Jean de Bernières et Catherine de Bar, une direction spirituelle originale » ; le Père Daniel Doré, eudiste, professeur d’exégèse parla des relations qui se sont nouées entre « Mectilde du Saint-Sacrement et saint Jean Eudes » ; enfin Dominique Tronc, ingénieur scientifique et éditeur d’œuvres mystiques du XVIIe siècle, évoqua « Les amitiés spirituelles de Mectilde de Bar ».

[4] Tout d’abord le témoignage d’un ami des bénédictines du Saint-Sacrement, le Pasteur Pascal Payen-Appenzeller : « Les Réformes : Eglises au présent, du XVIIe au XXIe siècle » puis celui d’un laïc orthodoxe, Jean-Marie Gourvil : « De l’hésychasme oriental à Jean de Bernières, la découverte de la paradosis commune ».

[5] Cette communication avec projection de documents iconographiques a été l’œuvre de Mademoiselle Marie-France Jacops, conservateur en chef du Patrimoine à l’inventaire général de Lorraine. Elle fut aidée dans son travail de recherche par Sœur Marie-Hélène Rozec, archiviste du monastère de Craon, qui lut le texte de la communication. Notre reconnaissance est vive à l’égard de Mademoiselle Marie-France Jacops qui eut la force et le courage de venir de Nancy pour participer au colloque malgré ses difficultés de santé. Le Seigneur l’a rappelée à lui subitement moins d’un mois après, le 20 février.

[6] Mère Marie-Blandine Michniewicz, prieure du monastère de Varsovie et présidente de la Fédération polonaise, évoqua « Le ‘cinquième ostensoir’ : la fondation de Mère Mectilde en Pologne » puis Mère Marie-Pierre Bonvallot, prieure du monastère de Roshein, dressa un rapide tableau des fondations ultérieures et de la situation présente : « Mère Mectilde et sa famille spirituelle aujourd’hui dans les différents pays ». La dernière note, pleine d’entrain, fut apportée par la communication de Mère Marie-Anne Mailloux, prieure des monastères de Craon et de Notre-Dame d’Orient, intitulée : « ‘Le zèle ta maison me dévore’. Le charisme de Mère Mectilde ».

[7] Sainte Jeanne de France dite de Valois, 1464-1505, reine de France, (fille de Louis XI, 1423-1483, et de Charlotte de Savoie, v. 1441-1483), épouse à l’âge de 12 ans en 1476 de Louis d’Orléans, âgé de 14 ans, futur Louis XII qui fait reconnaître la nullité de son mariage en 1498. Jeanne de France délaissée de son mari devient duchesse de Berry et, en lien avec saint François de Paule, 1416-1507, et avec le Père Gilbert Nicolas alias Gabriel-Maria, v. 1460-1532, fonde l’Annonciade en 1501.

[8] Père Gilbert Nicolas, appelé Père Gabriel Maria, v. 1460 - 1532, entré chez les frères mineurs observants, à La Rochelle, poursuit ses études à Amboise, devient gardien du couvent d’Amboise en 1498, confesseur et conseiller spirituel de sainte Jeanne de France, 1464-1505, vicaire provincial d’Aquitaine en 1502, se trouve fréquemment à Bourges, co-fondateur de l’Annonciade avec sainte Jeanne de France, préside les premières vêtures des annonciades en 1502, vicaire provincial pour la Bourgogne en 1511 puis pour la France en 1514, visiteur des provinces d’Angleterre, d’Irlande et d’Ecosse en 1521, supérieur à Strasbourg puis à Paris, supérieur général de l’Annonciade, définiteur en 1529, meurt à l’Annonciade de Rodez en 1532 .

[9] Pour les huit années que Catherine de Bar passa à l’Annonciade en un temps particulièrement mouvementé, voir J. Letellier, Catherine de Bar (1614-1698), Annonciade et bénédictine. Une même aspiration à travers les vicissitudes de l’histoire, dans Jeanne de France et l’Annonciade (Actes du colloque international de l’Institut Catholique de Paris (13-14 mars 2002) réunis par D. Dinet, P. Moracchini et Sœur M.-E. Portebos), Paris, Cerf, 2004, p. 329-384.

[10] Saint Vincent de Paul, 1581-1660, « Monsieur Vincent », prêtre en 1600, capturé de 1602 à 1605 par des pirates et vendu comme esclave, aumônier en 1610 de la reine Marguerite de Valois puis précepteur en 1617 dans la maison du général des galères de France Emmanuel de Gondi. Il devient aumônier général des galères en 1618 puis supérieur en 1622 de l’Ordre de la Visitation en succédant à saint François de Sales. Fondateur en 1625 de la Congrégation de la Mission, dite des Lazaristes dès 1633, puis fondateur, en 1634, avec Mademoiselle Legras alias Louise de Marillac, 1591-1660, des Filles de la Charité qui sont appelées « Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul ». Fondateur des « Conférences du mardi », de la « Confrérie de l’Hôtel-Dieu »  et de « L’Œuvre des Enfants Trouvés » en 1638.

[11] Louise de Marillac, 1591-1660, épouse en 1613 d’Antoine Le Gras, v. 1577 - 1625 ; parents d’un fils, Michel en 1613 ; elle rencontre saint Vincent de Paul dès 1624-1625 et devient sous sa conduite la fondatrice des Filles de la Charité ; appelée « Mademoiselle Le Gras » ; elle meurt le 15 mars 1660, quelques mois avant saint Vincent de Paul, † le 27 septembre 1660.

[12] Marie de Beauvillier ou Beauvilliers, 1574-1657, (fille de Claude II de Beauvillier, 1542-1583, et de Marie Babou de La Bourdaisière), abbesse réformatrice de l’abbaye des bénédictines de Montmartre, de 1598 jusqu’en 1657, formée tout d’abord, de 1584 à 1598, auprès de sa tante Anne Babou de La Bourdaisière, † 1613, l’abbesse de Beaumont-lès-Tours qui venait de succéder à sa propre sœur Madeleine Babou de La Bourdaisière, † 1577, (filles de Jean Babou de La Boudaisière, 1511-1569, et de Françoise Robertet, 1519-1580). A Montmartre, en 1598-1599, elle bénéficia de la très forte influence spirituelle du capucin Benoît de Canfeld ou Canfield 1562-1610 et ensuite, entre autres, de celle du non moins réputé capucin Ange de Joyeuse, 1563-1608. Par ailleurs, Marie de Beauvillier est la tante d’Anne-Berthe de Béthune, 1637-1689, à son tour abbesse de Beaumont-lès-Tours et très liée à Mère Mectilde.

[13] Charlotte Le Sergent, Sœur de Saint-Jean ou Sœur Saint-Jean l’Evangéliste, 1604-1677, bénédictine de l’abbaye de Montmartre, grande personnalité auprès de l’abbesse Marie de Beauvillier, 1574-1657, qui lui confia le rôle de maîtresse des novices et même de formatrice au sens large ; elle eut une grande influence mystique sur un grand nombre de personnes dont Jean de Bernières et Mère Mectilde, notamment lors de son séjour d’une année à Montmartre en 1641-1642. En 1653, l’abbesse Marie de Beauvillier accepte de la prêter, à la demande de Mère Mectilde, pour assurer la fonction de supérieure du petit groupe parisien dépendant de Rambervillers que Mère Mectilde, dans son humilité, n’entend pas diriger mais au bout de six semaines, elle retourne à Montmartre. L’entente était très forte entre elle et Mère Mectilde. Charlotte Le Sergent avait un frère minime, au couvent de la Place royale, le Père Le Sergent, qui s’était mis à son école.

[14] Madame Acarie connaissait bien le P. Benoît de Canfeld (ou Canfield) qui fréquentait son cercle spirituel. Aussi le recommanda-t-elle au cardinal de Sourdis qui fit le nécessaire pour le nommer confesseur des bénédictines de Montmartre afin d’aider la jeune abbesse dans sa réforme. On ne saurait trop majorer l’influence de ce capucin originaire d’Angleterre qui s’appelait William Fitsch, baptisé dans l’Eglise anglicane et devenu secrètement catholique en 1585. Réfugié à Paris, il devint capucin et, après ses études de théologie à Venise, fut ordonné prêtre en 1589. Il fut le conseiller spirituel de Madame Acarie, de Marie de Beauvilliers à Montmartre et, à la demande de Bérulle, de Mlle Abra de Raconis. Sa Règle de Perfection (écrite en partie dès 1589 mais publiée en 1608-1609) eut une grande influence sur le P. de Condren, sur le P. Jean Chrysostome, Jean de Bernières et ses amis de Caen, sur saint Jean Eudes et Saint Vincent de Paul, sur le P. Joseph du Tremblay ainsi que sur Mère Mectilde et Madame Guyon. Nourri de la tradition médiévale et de la mystique rhéno-flamande, il proposait une voie d’union de l’âme à la volonté de Dieu par un acquiescement total et une identification mystique avec Dieu par l’anéantissement amoureux de la créature.

[15] Laurence de Budos de Portes, 1585/1586-1650, (fille du vicomte Jacques de Budos de Portes, v. 1537-1626, et de Catherine de Clermont-Montoison, v. 1557-1626), abbesse réformatrice de l’Abbaye de La Trinité à Caen.

[16] Dom Louis Quinet, 1595-1665, abbé de l’abbaye cistercienne de Barbery, au diocèse de Bayeux, ayant reçu la bénédiction abbatiale le 14 août 1639. Il introduit la réforme de l’étroite observance. Il est notamment en lien avec les ursulines de Caen, Jean de Bernières et sa sœur ursuline Jourdaine de Bernières ainsi qu’avec Mère Mectilde dès son premier passage en Normandie.

[17] Jean de Bernières-Louvigny, 1602-1659, (troisième fils de Pierre de Bernières, sieur d’Acqueville et de Louvigny, trésorier général de France, et de Marguerite de Lion-Roger), Trésorier du roi de France à Caen, membre du tiers ordre franciscain, fondateur de « l’ermitage » de Caen, un lieu proche des ursulines où se trouve Jourdaine de Bernières, sa sœur cadette, qui regroupe des contemplatifs mystiques, devenant ainsi  comme « le berceau de l’Eglise du Canada » et du mysticisme normand. Jean de Bernières, disciple du P. Jean Chrysostôme de Saint-Lô, v. 1594-1646, est très lié à Mère Mectilde et à tout un cercle élargi de grands spirituels.

[18] Jourdaine de Bernières-Louvigny, 1596-1670, Mère de Sainte-Ursule, (fille de Pierre de Bernières, sieur d’Acqueville et de Louvigny, et de Marguerite de Lion-Roger), ursuline à Caen en 1624 et première supérieure de 1630 à 1636 puis de 1648 à 1654 et encore de 1660 à 1666 ; sœur cadette de Jean de Bernières-Louvigny, 1602-1659. (Ne pas la confondre avec Mère Ursule de la Conception, née Michèle Mangon de Saint-Gilles, 1607-1660, qui fut aussi supérieure des Ursulines de Caen de 1642 à 1648 et de 1654 à 1660, en alternance avec Jourdaine de Bernières).

[19] Gaston de Renty, 1611-1649, animateur de la Compagnie du Saint-Sacrement de Paris dès 1639 puis fondateur  de celle de Caen vers 1644 et de diverses confréries charitables, très lié à saint Jean Eudes, 1601-1680, et à Jean de Bernières, 1602-1659. Il est le disciple du P. Charles de Condren, 1588-1641, puis du P. Jean-Baptiste Saint-Jure, 1588-1657, son futur biographe.

[20] La Compagnie du Saint-Sacrement était une sorte de confrérie dont le but était de «s'appliquer pour le besoin du prochain dans toute l'étendue de la charité », c’est-à-dire de s‘adonner à la pratique de la charité et de la prière  par une forte entraide fraternelle.

[21] Saint Jean Eudes, 1601-1680, né à Ri près d’Argentan, étudie au collège des jésuites à Caen, entre à l’oratorien en 1623 à Paris auprès de Pierre de Bérulle, ordonné prêtre en 1632, prêche des missions dans les campagnes puis quitte l’Oratoire en 1643, revient à Caen et se dévoue, comme les autres membres de la Compagnie du Saint-Sacrement tels que Gaston de Renty et Jean de Bernières, pour soulager la misère sous toutes ses formes. Il ouvre en 1641 un refuge pour les « pénitentes repenties » à l’origine de la Congrégation des Filles de Notre-Dame-de-Charité approuvé en 1651, il fonde la Société des prêtres de Jésus et de Marie, le séminaire des eudistes, et instaure les fêtes du Cœur de Marie en 1648 et du Cœur de Jésus en 1672 ; il est aussi le directeur spirituel d’un grand nombre de personnes dont la mystique de Coutances Marie des Vallées, 1641-1656.

[22] Marie des Vallées, 1590-1656, « La sainte mystique de Coutances », (fille de Julien des Vallées et de Jacqueline Germain). En 1612, alors qu’elle est atteinte d’un mal étrange, l’évêque de Coutances Nicolas de Briroy l’exorcise et demande une enquête. Acquittée par le Parlement de Normandie à Rouen, elle est confiée à saint Jean Eudes en 1641 qui devient son directeur spirituel.

[23] Père Henri-Marie Boudon, 1624-1702, archidiacre d’Évreux en 1654, prêtre en 1655, très lié à Mère Mectilde.

[24] Mgr François de Laval-Montigny ou Montmorency-Laval, 1623-1708, (fils de Hugues de Laval, seigneur de Montigny, et de Michelle de Péricard), archidiacre d’Évreux de 1648 à 1654 puis premier évêque de Québec en 1658. 

[25] Père Jean-Chrysostôme de Saint-Lô, v. 1594 - 1646, pénitent du tiers ordre de Saint-François, provincial de la Province de France au couvent de Nazareth à Paris, très lié à saint Jean Eudes, à Jean de Bernières, 1602-1659, et à Mère Mectilde.

[26] Comtesse Marie de Châteauvieux, née Marie de La Guesle, † 1674, (fille de Jean IV de La Guesle, seigneur de La Chaux, et de Catherine Béraud), épouse de René de Vienne, comte de Châteauvieux, † 1662. Grande amie et bienfaitrice de Mère Mectilde, elle entre, après son veuvage, chez les bénédictines de la rue Cassette en 1663 sous le nom de Sœur Marie Victime de Jésus.

[27] Marguerite de Lorraine, ou Marguerite de Vaudémont, 1615-1672, duchesse d’Orléans, (fille de François II de Lorraine, 1572-1632, et de Christine de Salm, 1575-1627), sœur de Charles IV de Lorraine, 1604-1675. A la mort de sa mère, elle fut élevée par sa tante Catherine de Lorraine, 1573-1648, abbesse de Remiremont et devint sa coadjutrice. Marguerite de Lorraine fut l’épouse en 1632 de Gaston de France, 1608-1660, frère unique de Louis XIII, 1601-1643 et duc d’Orléans, veuf de Marie de Bourbon, 1605-1627. Marguerite de Lorraine et Gaston d’Orléans eurent cinq enfants : Marguerite-Louise, 1645-1721, « Mademoiselle d’Orléans », épouse en 1661 de Côme III de Médicis, grand-duc de Toscane ; Elisabeth-Marguerite, 1646-1696, « Mademoiselle d’Alençon », abbesse de Remiremont puis épouse en 1667 de Louis-Joseph de Guise, 1650-1671 ; Françoise-Madeleine, 1648-1664, « Mademoiselle de Valois », épouse en 1663 de Charles-Emmanuel II, duc de Savoie ; Jean-Gaston, 1650-1652, duc de Valois, mort à deux ans ; Marie-Anne, 1652-1656. Marguerite de Vaudémont fut appelée Marguerite de Lorraine en 1625 lorsque son père François II de Lorraine, 1572-1632, devint duc de Lorraine. Devenue veuve en 1660, elle s’installe au palais du Luxembourg et devient très proche de Mère Mectilde.

[28] Père Charles Picoté, 1597-1679, prêtre de Saint-Sulpice, confesseur de Jean-Jacques Olier, mandataire de la reine Anne d’Autriche.

[29] Anne d’Autriche, 22 septembre 1601 - 20 janvier 1666, reine de France et de Navarre du 21 novembre 1615 au 14 mai 1643 puis régente de France du 18 mai 1643 au 7 septembre 1651, (fille de Philippe III d’Espagne et de Marguerite d’Autriche), épouse de Louis XIII de France ; parents de Louis XIV et de Philippe de France.

[30] Dom Placide-Nicolas Roussel, 1603-1680, bénédictin, profession à Saint-Vanne en 1620, prieur de la Charité en 1636, visiteur en 1642, prieur de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, de 1648 à 1654, abbé de Saint-Augustin de Limoges, prieur de la Trinité de Fécamp en 1663 puis de Sainte-Marie du Bec.

[31] Comtesse de Rochefort, née Catherine de La Croix de Chevrières, 1614-1677, (fille de Félix II de La Croix de Chevrières, 1594-1627, et de Claudine de Chissé), épouse en 1631 d’Anne de La Baume, † 1642, comte de Suze et de Rochefort.

[32] Père Luc de Bray, † 1699, prêtre religieux cordelier du tiers-ordre Pénitent de Saint-François, aumônier ordinaire de l’artillerie de France ; il fut en relations avec Jean de Bernières-Louvigny, 1602-1659, et, grâce à lui, pendant plus de vingt-cinq ans, avec Mère Mectilde. C’est lui qui fut chargé en juin 1659 de régler les affaires en suspens à Rome pour le changement d’Ordre de Mère Mectilde et la reconnaissance de la nouvelle fondation des bénédictines de la rue Cassette à Paris. Il obtint le bref d’Alexandre VII, daté du 20 septembre 1660, accepté en France par le roi le 26 juin 1662 ; par ailleurs, il fut le  directeur spirituel de Jeanne-Marguerite de Montmorency, 1646-1700, la « solitaire des Rochers.

[33] Alexandre VII, pape de 1655 à 1667.

[34] Dom Ignace Philibert ou Philbert, 1602-1667, prieur de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, vicaire général de la Congrégation de Saint-Maur, supérieur ecclésiastique et religieux du monastère de Mère Mectilde, rue Cassette, qui se situe dans la circonscription de l’abbaye.

[35] Dom Epiphane Louys, 1614-1682, abbé prémontré d’Estival, procureur de l’Ordre, supérieur du monastère prémontré du Saint-Sacrement à Paris, confesseur de la princesse Marguerite de Lorraine, très lié à Mère Mectilde.

[36] Mère Mectilde du Saint-Sacrement, Le Véritable Esprit des religieuses adoratrices perpétuelles du Saint-Sacrement, Paris, s.d. (av. 1690).

[37] Mgr François de Salignac de La Mothe Fénelon, 1651-1715, (fils de Pons de Salignac, comte de La Mothe-Fénelon, et de Louise de La Cropte), prêtre et docteur en théologie de l’université de Cahors en 1677, supérieur en 1679 de l’Institut des Nouvelles Catholiques, conseiller spirituel de Madame de Maintenon liée à Madame Guyon, 1648-1717 , précepteur en 1689 du duc de Bourgogne le petit-fils de Louis XIV, admis à l’Académie Française en 1693, évêque de Cambrai en 1695, tombe en disgrâce à cause de Bossuet, son adversaire dans la querelle théologique du quiétisme en 1697. Il vécut saintement dans son archevêché de Cambrai jusqu’à sa mort.

[38] Yves Poutet, Catherine de Bar, 1614-1698, Mère Mectilde du Saint-Sacrement. Moniale et fondatrice bénédictine au XVIIe siècle, (collection Mectildiana dirigée par Daniel-Hurel, c.n.r.s. et Joël Letellier, o.s.b., série Etudes et documents, 01), avant-propos et index développé des noms de personnes établi par le Père Joël Letellier, o.s.b., index toponymique établi par Sœur Marie-Hélène Rozec, o.s.b., Paris, Parole et Silence, 2013, 978 p., 46 €, ISBN 978-2-88918-142-1. Collectif, Autour de Jean de Bernières, 1602-1659, (collection Mectildiana dirigée par Daniel-Hurel, c.n.r.s. et Joël Letellier, o.s.b., série Etudes et documents, 02), [auteurs : Thierry Barbeau, John Dickinson, Jean-Marie Gourvil, Isabelle Landy, Joël Letellier, Bernard Pitaud, Joseph Racapé, Eric de Reviers, Dominiue Tronc, Annamaria Valli], Paris, Parole et Silence, 2013, 595 p., 39 €, ISBN 978-2-88978-142-1.