N° 29 – 28 janvier 2015

 

Le manteau partagé de Saint Martin

 

Lettre aux oblats n°11

 

Saint Martin,

Priez pour nous !

 

 

Abbaye Saint-Martin

F – 86240 Ligugé

05 49 55 21 12

 

 

« Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait »

(Mt 25, 40)

 

 

Le partage du manteau : le mot du P. Joël

 

Chers Oblats et amis,

 

Il y a peu, nous fêtions le temps de la Nativité et, depuis, après les célébrations du Baptême du Seigneur et de l’Epiphanie, nous avons repris le cours ordinaire du temps liturgique avec les dimanches « per annum ».

 

Est-ce à dire que nous avons vécu dernièrement des jours « ordinaires » ? Certes non et il semble que les fêtes de Noël soient déjà très loin tant l’actualité nous a brutalement confrontés à la violence, aux tensions entre les peuples, au terrorisme qui tue, aux enfants qui pleurent leurs parents et aux parents qui pleurent leurs enfants.

 

N’est-ce pas là, pourtant, en un contexte similaire et toutes proportions gardées, que Dieu a pris visage d’enfant alors même que des enfants – des innocents – étaient  massacrés ? N’est-ce pas, en raison même de la défiguration de l’homme, que Dieu a pris visage humain ? C’est lorsque le cœur de l’homme est enlaidi par le péché et les ténèbres du mal que le mystère de Dieu, en sa lumière et sa tendresse, peut prendre tout son sens. L’urgence pour nous aujourd’hui, pour notre monde blessé et assoiffé, est de recevoir plus que jamais la tendresse de Dieu manifestée en son Fils bien-aimé.

 

Que l’Epiphanie de l’Amour invincible de Dieu triomphe de toutes nos résistances et nous prépare à comprendre et à vivre pleinement le mystère pascal qui, déjà, se profile à l’horizon !

Depuis notre dernière Lettre aux oblats datée du 5 novembre 2014, nous avons accueilli quatre nouveaux membres dans l’oblature. Tout d’abord, le dimanche 23 novembre, en la solennité du Christ-Roi, trois fidèles du monastère : Véronique Bonnaud, psychologue, Dominique Jammet, infirmière, et Marzhina Tilly, psychothérapeute. Peu après, le vendredi 5 décembre, ce fut le tour de Chantal Dauny, habitant le Pays Basque, de rejoindre le groupe des oblats.

 

Le 4 janvier, en la solennité de l’Epiphanie, nous avons eu la joie d’entourer Céline Drapeau lors de sa Promesse d’oblature. Jeune professeur d’histoire non loin de Poitiers, elle aime venir se ressourcer de temps en temps au monastère.

 

Nous ne pouvons que nous réjouir du dynamisme de l’oblature de Ligugé qui compte actuellement une soixantaine de membres. N’oublions pas que la liste chronologique des oblats de Ligugé comporte un millier de noms, le premier, inscrit en août 1888, étant celui de « Jules Souben », et le deuxième, à la date du 21 mars 1901, étant celui de « Georges (Jean) Huysmans » (en fait Karl-Joris Huysmans, de son vrai nom : Charles Marie Georges Huysmans).

 

Nous avons bien prié en apprenant avec peine le rappel à Dieu d’Yves Allard, le 28 décembre, dans sa 90e année. Il était oblat d’En-Calcat et venait régulièrement rejoindre le groupe des oblats de Ligugé.

 

En la veille de Noël, le mercredi 24 décembre, notre postulant Franck Meilleurat nous a rejoints dans les stalles.

 

Tout dernièrement, samedi 24 janvier, ce fut la prise d’habit de Nicolas Gien. Cérémonie toujours émouvante avec le lavement des pieds du postulant par le Père Abbé en signe d’accueil, la prostration de chaque membre de la communauté venant l’un après l’autre lui baiser les pieds et la vêture proprement dite. A travers le très riche symbolisme de ce rituel monastique, ce fut une façon pour nous tous, en cette belle occasion, de célébrer l’année de la Vie Consacrée.

 

Du 2 au 4 janvier, pour l’Epiphanie, se sont déroulées les journées des oblats. Nous étions environ vingt-cinq lors des entretiens sur la Règle de saint Benoît. Progressant peu à peu dans cette lecture commentée, nous avons terminé le chapitre 5 « De l’obéissance » et bien échangé sur le chapitre 6 « De la retenue dans le langage » en dégageant surtout ce qui pouvait concerner tout chrétien et donc particulièrement les oblats qui désirent s’inspirer de la spiritualité de saint Benoît pour leur vie quotidienne. Nous continuerons avec le chapitre 7 « De l’humilité » lors de la prochaine rencontre des oblats que je vous propose du 15 au 17 mai. Ce sera juste après l’Ascension. Le vendredi 15 mai à 16h, nous aurons une réunion pour des échanges informels puis nous commenterons la Règle de saint Benoît samedi 16 à 10h30 et à 16h et dimanche 17 (7e dimanche après Pâques) à 11h45.

 

Durant les fêtes de Noël et du nouvel an, nous avons eu beaucoup de monde à l’hôtellerie avec plus de 120 personnes à héberger pendant plusieurs jours en l’espace de deux semaines. Un groupe de vingt-cinq guides aînées des Scouts Unitaires de France a admirablement animé, avec quelques autres artistes, une veillée de prière le soir du 31 décembre. Les chants étaient accompagnés de plusieurs instruments : flûtes, guitare, harpe celtique, kora, etc. Nombreux sont ceux qui viennent reprendre force au monastère : des personnes individuelles, des groupes de jeunes et de moins jeunes, des étudiants en classes préparatoires aux Grandes Ecoles, etc. Un monastère n’est-il pas comme une fourmilière sans cesse en activité ou comme une ruche ou chaque abeille trouve sa place et fait son miel ?

 

Si l’on regarde ce qui s’est passé dernièrement du côté littéraire, on ne peut pas dire que les moines de Ligugé ne produisent pas, même s’ils ne recherchent nullement à concurrencer en quelque domaine que ce soit Michel Houellebecq qui fut l’un de  nos hôtes au monastère il y a un an, en décembre 2013, et qui vient de publier Soumission, un roman controversé à grand succès où il consacre plusieurs pages à Huysmans et à Ligugé. Mentionnons tout simplement, par ordre conventuel d’auteurs, quelques ouvrages ligugéens publiés ces derniers mois :

 

P. Jean-Pierre Longeat, Toi qui a soif de bonheur, Médiaspaul, 2014. 15 €

 

P. Joël Letellier, Culture et Foi. Un art de vivre au sein de la société. Réflexions sur le phénomène monastique, sur la formation et la transmission du savoir et des choses de la vie. Préface de Mgr Pascal Wintzer, Parole et Silence, 2014, 15 €

 

P. François Cassingena, Chante et marche. Les Introits III. Temps ordinaire VII-Christ-Roi, Ad Solem, 2014. 31 €

 

P. Philippe Nouzille, Au-delà de soi. Révélation et phénoménologie, Hermann, 2014. 35 €

 

F. Lucien-Jean Bord, Melchisédek. Formation, histoire et symbolique d’une figure biblique, Geuthner, 2013, 32 €

 

F. Denis Crépin, Aux sources du catharisme. Genèse et développement d’un mouvement hétérodoxe. Préface de Martin Aurell, Geuthner, 2014. 38 €

 

Personnellement, depuis novembre dernier, je ne me suis pas beaucoup déplacé sinon chez les sœurs de la Fraternité Marie-Immaculée en décembre, à Château-Bourdin avec notre archevêque Mgr Pascal Wintzer et à Amailloux près de Parthenay. En décembre également, je suis allé chez les trappistines d’Echourgnac pour leur donner une session d’herméneutique patristique avec six conférences sur les noces de Cana.

 

La retraite ouverte à tous, proposée chaque année à la fin du mois de juillet aura lieu du lundi 27 juillet au samedi 1er août 2015. Le thème retenu sera : « La théologie et la spiritualité du IVe siècle avec Hilaire de Poitiers et la naissance du monachisme occidental à Ligugé avec saint Martin ». Les douze conférences seront données sur six jours, à 10h et à 16h30. N’oublions pas qu’en cette année 2015 est célébré, notamment dans le diocèse de Poitiers, le 1700e anniversaire de la naissance de saint Hilaire (v. 315-367) qui fut baptisé vers 345 et qui devint évêque de Poitiers vers 353. C’est lui qui a accueilli saint Martin à Ligugé en 361.

 

Bonne et sainte marche à chacun en ce début d’année malgré les soucis que nous portons tous ! Prions les uns pour les autres, notamment pour nos malades, pour ceux qui ne peuvent plus se déplacer. Soyons aussi en communion avec les victimes des conflits en tous genres et avec nos frères et sœurs chrétiens persécutés dans le monde.

 

 

 

 

 


Inspiration et vérité de la Sainte Écriture

    Les réalités divinement révélées, que contiennent et présentent les livres de la Sainte Écriture, y ont été consignées sous l’inspiration de l’Esprit Saint. Notre sainte Mère l’Église, de par la foi apostolique, tient pour sacrés et canoniques tous les livres tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, avec toutes leurs parties, puisque, rédigés sous l’inspiration de l’Esprit Saint (cf. Jn 20, 31 ; 2 Tm 3, 16 ; 2 P 1, 19-21 ; 3, 15-16), ils ont Dieu pour auteur et qu’ils ont été transmis comme tels à l’Église elle-même. Pour composer ces livres sacrés, Dieu a choisi des hommes auxquels il a eu recours dans le plein usage de leurs facultés et de leurs moyens, pour que, lui-même agissant en eux et par eux, ils missent par écrit, en vrais auteurs, tout ce qui était conforme à son désir, et cela seulement.

    Dès lors, puisque toutes les assertions des auteurs inspirés ou hagiographes doivent être tenues pour assertions de l’Esprit Saint, il faut déclarer que les livres de l’Écriture enseignent fermement, fidèlement et sans erreur la vérité que Dieu a voulu voir consignée dans les Lettres sacrées pour notre salut. C’est pourquoi « toute Écriture inspirée de Dieu est utile pour enseigner, réfuter, redresser, former à la justice, afin que l’homme de Dieu se trouve accompli, équipé pour toute œuvre bonne » (2 Tm 3, 16-17 grec).

Vatican II, Dei Verbum, La Révélation divine, ch. III § 11

 

 

La foi en la divinité des Ecritures,

selon Origène

 (Alexandrie v. 185 – Césarée v. 253)

 

par le P. Joël Letellier

 

 

Une unique Parole de Dieu

 

 

A la base de toute l’exégèse origénienne se trouve d’abord la conviction maintes fois affirmée qu’entre le Logos éternel du Père et la Parole qui nous est livrée dans les Ecritures il n’y a pas dualité mais profonde unité. Il s’agit toujours de la même Parole éternelle qui « était au commencement », qui fut envoyée aux prophètes et qui a pris corps dans la lettre des Ecritures avant de prendre chair en naissant de Marie.

 

Or, c’est le Christ qui, en accomplissant les prophéties, nous permet de conclure à la divinité des Ecritures qui l’annonçaient. Aussi les prophètes avaient-ils reçu l’Esprit divin et c’est sous son inspiration qu’ils avaient prophétisé. Sans la présence en eux de l’Esprit du Christ, ils n’auraient pas pu préfigurer la venue de la Parole incarnée et leurs écrits n’auraient été que des écrits humains.

 

C’est pourquoi Origène affirme constamment – et cela sous-tend toute son herméneutique – que les Ecritures sont proprement divines. Elles ont été écrites par Dieu lui-même, c’est-à-dire par l’Esprit divin qui habitait l’âme pure des prophètes. Les Ecritures sont l’œuvre de Dieu et tout ce qui a été écrit, jusqu’aux moindres détails, a été voulu par l’Esprit divin qui en a inspiré toutes les parties. Dès lors, tout, dans les Ecritures, a un sens divin et rien n’y est vide de la Sagesse de Dieu.

 

C’est faute d’une juste appréciation de la conception que se fait Origène de la Parole de Dieu et de l’inspiration des Ecritures qu’on risque de se méprendre grandement sur les procédés de son exégèse. C’est pourtant sur une telle base que repose le ressort dynamique qui stimule et anime toute sa recherche. Aussi nous faut-il rappeler ici quelques aspects essentiels en reprenant les points que nous venons d’évoquer.

 

La parole humaine est par nature impalpable et invisible, mais elle prend corps (swmatou/sqai) en quelque sorte lorsqu’elle est inscrite dans un livre ; de même la Parole de Dieu qui n’a ni chair (a;sarkoj) ni corps (avsw,matoj) : selon sa nature divine elle ne peut être ni vue ni écrite, mais dès qu’elle s’incarne (sarkou/sqai), on peut la voir et l’écrire[1]

 

Ainsi, la Parole éternelle qui s’est faite chair (sarkwqe,ntoj)[2], c’est non seulement Jésus-Christ, Verbe incarné mais aussi l’Ecriture puisqu’en elle le Verbe s’est fait chair dans le corps de la lettre. “Incarnation dans la lettre qui est comme une chair, l’Ecriture est Parole de Dieu parce qu’elle s’identifie au Verbe”[3]. La Parole reçue et consignée dans les Livres divins, la Parole de Dieu contenue dans l’Ecriture et, plus encore, la Parole de Dieu qu’est l’Ecriture, est le Verbe (lo,goj) qui est de toute éternité, vivant auprès de Dieu, Dieu lui-même[4]. C’est aussi la même Parole éternelle qui a été annoncée aux Prophètes et qui est venue dans la chair, née de Marie[5].

 

Dès lors que la Parole de Dieu révélée à Moïse a été entendue, et mise par écrit, elle a pris chair. Origène reprend souvent ce thème de la première venue du Verbe dans la Parole adressée aux Prophètes et transmise par eux. Il y a identité entre la Parole reçue par eux et le Verbe éternel “car ce n’est pas une autre Parole de Dieu qui est venue à l’un d’eux, c’est celle qui était dans le Principe auprès de Dieu, c’est-à-dire son Fils, le Logos-Dieu (ui`o.j auvtou/ qeo.j lo,goj)[6].

 

 

Une Parole de Dieu qui habite le cœur du prophète

 

 

S’il y a plusieurs venues du Verbe de Dieu[7], il n’y a qu’un seul Verbe, un seul Fils de Dieu, Jésus-Christ, déjà présent dans les Prophètes puis, parce que présent en eux, pouvant être annoncé et ainsi s’incorporant dans les écrits prophétiques avant de venir ensuite dans la chair proprement dite en naissant de Marie.

 

Comment pourraient-ils avoir dit la Parole de Dieu si la Parole de Dieu n’était pas venue en eux ? Nous, nous ne connaissons qu’un seul Dieu autrefois et maintenant, un seul Christ autrefois et maintenant[8] .

 

Ce texte est important si nous voulons déjà entrevoir un principe cher à Origène pour ce qui est de la prédication de la Parole comme de l’interprétation des Ecritures. Si les Prophètes ont pu dire et annoncer la Parole, c’est parce que la Parole habitait en eux. Tout en l’annonçant “ils ont gardé la Parole du Fils de Dieu (evth,rhsan to.n lo,gon)”[9]. “Le Christ, Parole de Dieu, se trouvait déjà en Moïse et dans les Prophètes. En effet, sans la Parole de Dieu, comment auraient-ils pu prophétiser au sujet du Christ ?”[10]. Le prédicateur de la Parole, avant de vouloir la communiquer, doit d’abord s’en nourrir et en vivre. On ne peut donner que ce qu’on a. De plus, la Parole de Dieu étant le Verbe-Logos, seul le Christ-Logos qui est cette Parole du Père peut en donner l’explication. La compréhension des Ecritures ne peut se faire qu’avec l’aide du même esprit qui a lui-même inspiré les auteurs sacrés[11].

 

 

La Parole de Dieu qui habitait le cœur des Prophètes n’était pas une autre Parole que celle du Christ. Le Christ n’était pas encore venu dans la chair et pourtant, sa Parole avait déjà revêtu le vêtement de la lettre de l’Ecriture. Il n’y a pas deux Logoi : il n’y a qu’une seule Parole de Dieu. “A l’un et à l’autre (le Christ et l’Ecriture) le même titre ne convient-il pas, la Parole de Dieu, la Révélation ? Ils ne sont pas deux Logoi différents, mais un unique Logos : c’est toujours le Verbe divin qui parle par l’Ecriture”[12]. C’est la même Parole qui était au commencement, qui s’est incorporée dans l’Ecriture, qui s’est incarnée en Jésus-Christ. L’Assemblée des croyants, bien avant la venue du Christ, entendait déjà sa voix et c’est pourquoi, aussi, l’Eglise reconnaît que toute l’Ecriture, non seulement parle du Christ et l’annonce, mais qu’elle est elle-même la Parole du Christ[13]. “Parole qui jaillit du Père, qui se répand dans l’Ecriture et qui se fait chair en Jésus”[14].

 

 

Dieu se révèle à travers « la lettre et la chair »

 

L’Ecriture “n’est révélation que parce qu’elle parle du Fils et que le Fils parle en elle : chacune des scènes de l’Ancien Testament est une prophétie du Christ et il faut retrouver à travers les figures de la première alliance les réalités de la seconde”[15]. Derrière le “vêtement” qu’est la lettre de l’Ecriture, il faut savoir discerner le sens spirituel. Au-delà du “corps”, il faut découvrir “l’âme” de l’Ecriture. Cet appel au dépassement se retrouve en un parallélisme saisissant si l’on considère le Christ, Parole vivante incarnée : beaucoup se sont arrêtés à son corps sans aller jusqu’à sa divinité.

 

Ainsi se trouvent associées “la chair et la lettre”[16] et toutes deux doivent être dépassées. Origène met l’Ecriture en parallèle avec le Christ qui “est venu sur terre caché dans un corps pour se montrer homme aux charnels […] mais pour être compris comme Dieu par les spirituels”. Et il conclut : “Ainsi de toute l’Ecriture qui se présente incorporée”[17].

 

Incorporé dans l’Ecriture ou incarné dans le Christ-Jésus, c’est toujours le même Verbe, la même Parole éternelle du Père qu’il nous faut atteindre au-delà du “voile de la lettre et de la chair”. Il n’y a pas deux Logoi. Non seulement l’unité du Verbe doit être affirmée – la Parole-Ecriture et la Parole incarnée ne sont qu’une seule et même Parole – mais la multiplicité des paroles contenues dans les Ecritures doit être, de même, ramenée à l’unité de cette Parole éternelle car tout converge vers le Verbe unique du Père[18].

 

L’Ecriture et l’Incarnation nous révèlent le Logos : l’Ecriture a préparé la venue du Verbe incarné. A son tour, le Verbe fait chair, en venant dans notre monde nous explique les Ecritures en les accomplissant car il est lui-même le Logos, et toute compréhension ne peut venir que de lui qui éclaire tout homme[19]. Pourtant, tout en révélant le Verbe éternel, l’Ecriture et le Verbe incarné le masquent d’abord car le “voile de la lettre et de la chair” recouvre l’un et l’autre.

 

 

Les deux niveaux de lecture et de perception

 

 

Voilà le paradoxe de la Révélation divine tellement bien mis en valeur par Origène[20] : la lettre faite pour révéler le mystère est un vêtement (e;nduma) qui voile. La chair du Christ, pont jeté pour que nous puissions voir Dieu, nous voile à son tour la divinité de cet homme qui n’est vu, par la plupart, que comme un homme ordinaire tout comme la Parole de Dieu n’est vue par les mêmes que comme une parole simplement humaine. Le divin est caché par cela même qui sert à le révéler : tous peuvent voir mais tous ne peuvent pas comprendre. “Ses caractères humains étaient visibles de tous (pa/sin h-n o`rata,) ; ceux qui étaient proprement divins […] n’étaient pas intelligibles à tous (ouv pa/si cwrhta,)”[21].

 

Voilà pourquoi il y a “deux niveaux de lecture du texte scripturaire : le sens littéral ou selon la lettre, évident à tous, et le sens spirituel, que seul peut comprendre l’homme intérieur”[22].

 

Qu’il nous suffise, pour le but que nous nous proposons, d’avoir rappelé d’emblée cette dualité fondamentale – corps et âme, lettre et esprit – que recèlent les deux manifestations du même Logos : incorporation dans la lettre d’une part, incarnation proprement dite d’autre part[23].

 

Il nous faut voir maintenant quels sont les arguments qu’avance Origène pour prouver que les Ecritures sont vraiment divines. Ce n’est qu’après cette étape qu’il sera possible d’aborder la question capitale de sa conception de l’inspiration et des conséquences qui en découlent.

 

 

La force persuasive de la Sagesse de Dieu

 

 

Au livre quatrième du Traité des Principes, Origène se propose de montrer pourquoi il est raisonnable de considérer les Ecritures comme divines (peri. qei,wn gramma,twn)[24]. Ce qui frappe Origène tout d’abord et qui va servir de point de départ à son raisonnement, plus apologétique que théologique, il faut bien le noter, c’est la force persuasive de la vie de Jésus, de sa parole et de son enseignement, de l’annonce de la bonne nouvelle par les Apôtres. Une telle entreprise ne peut être que divine (qei/on)[25]. Bien des maîtres et docteurs païens auraient souhaité répandre leurs doctrines philosophiques et leurs prétendues vérités salvifiques dans le monde entier, or il faut bien constater leur échec. Le contraste est grand lorsqu’on considère le rayonnement de la foi de Moïse et ensuite de la doctrine du Christ[26]. Les sagesses païennes n’ont vraiment que peu de valeur en regard de la sagesse de Dieu (sofi,a qeou/). Origène se plaît à rappeler souvent, à ce sujet, que la vérité divine, même présentée sous un langage simple, a beaucoup plus de force que les “discours brillants et flatteurs des païens”[27].

 

Origène voit donc la preuve de la divinité des Ecritures dans la rapidité avec laquelle elles se sont propagées, dans l’adhésion d’un aussi grand nombre de personnes à la foi chrétienne malgré les difficultés de toutes sortes, les hostilités et les persécutions, dans l’enthousiasme (evnqousiasmo,j) suscité dans le cœur des auditeurs par l’écoute de la Parole de Dieu et surtout dans l’accomplissement des prophéties de l’Ancien Testament par le Christ. C’est cette puissance du Christ en tant qu’accomplissant les Ecritures qui doit nous faire conclure à sa divinité.

 

 

Le Christ accomplit les Ecritures et fait tressaillir notre cœur

 

 

A son tour, la divinité du Christ nous entraîne à affirmer la divinité et l’inspiration des Ecritures qui l’avaient annoncé[28]. C’est pourquoi, avant la venue du Christ, il était difficile de démontrer l’inspiration des Anciennes Ecritures[29]. “La réalisation des paroles du Christ est la preuve de sa divinité, donc du caractère divin des Ecritures qui les contiennent, le Nouveau testament. Quant à l’Ancien, la preuve vient de l’accomplissement de ces prophéties dans le Christ”[30].

 

En montrant succinctement ce qui regarde la divinité de Jésus (peri. th/j qeo,thtoj vIhsou/), en nous servant des paroles prophétiques qui le concernent, nous montrons que les Ecritures qui ont prophétisé à son sujet étaient inspirées par Dieu (qeopneu,stouj), ainsi que les écrits qui ont annoncé sa venue […]. Il faut dire que l’inspiration divine (to. e;nqeon) des paroles prophétiques et le caractère spirituel (to. pneumatiko,n) de la Loi de Moïse apparurent d’une manière éclatante avec la venue de Jésus. Il n’était pas très possible de présenter  des exemples clairs de l’inspiration divine (peri. tou/ qeopneu,stouj) des anciennes Ecritures avant la venue du Christ ; mais la venue de Jésus a mené ceux qui ne pouvaient supposer que la Loi et les Prophètes n’étaient pas divins (w`j ouv qei/a) à constater avec évidence qu’ils avaient été écrits à l’aide d’une grâce céleste (ouvrani,w| ca,riti). Celui qui étudie avec soin et attention les écrits prophétiques ressentira à leur lecture une trace d’enthousiasme (i;cnoj evnqousiasmou/) et ce sentiment le persuadera que ce que nous croyons être les paroles de Dieu ne sont pas des écrits d’hommes[31].

 

Nous voyons que le lecteur ou l’auditeur de la Parole de Dieu connaît, en lisant ou en écoutant les Ecritures divines, un certain transport mystique, une sorte d’exaltation divine. Il éprouve le sentiment que Dieu est présent (evnqousiasmo,j)[32]. Origène considère l’existence de ce sentiment comme un argument de plus pour montrer l’inspiration divine des Ecritures. C’est qu’en fait le lecteur perçoit quelque chose de l’inspiration qu’a éprouvée l’écrivain sacré lui-même (to. e;nqeon).

 

Nous abordons ici un thème très cher à Origène et : c’est le même esprit qui a inspiré le prophète et qui inspire à présent le lecteur véritable ou l’auditeur de l’Ecriture inspirée (h` grafh. qeo,pneustoj). En lisant l’Ecriture, le tressaillement que le fidèle ressent parfois confirme celui-ci dans la certitude qu’il s’agit là d’une parole toute divine. Cette “exaltation qui vient de Dieu », soulignons-le tout de suite, « suscite une ivresse (me,qh)”, mais celle-ci n’est pas “déraisonnable mais divine”[33].

 

 

Comment Origène conçoit-il l’inspiration ?

 

Nous voudrions maintenant tenter de discerner la pensée d’Origène sur la nature de l’inspiration divine. Nous venons de voir qu’il n’émet aucun doute quant à l’origine toute divine des paroles que nous lisons dans l’Ecriture[34]. Dieu s’est servi des prophètes pour transmettre son message aux hommes : c’est l’Esprit divin qui a écrit[35]. Les Ecritures ne sont pas une œuvre humaine[36], elles ont “Dieu pour auteur”[37]. Mais comment Origène conçoit cette inspiration en Moïse ou dans les autres prophètes, il est difficile de bien le préciser. “Origène ne s’intéresse guère à la psychologie du prophète”[38] sinon pour affirmer qu’il n’est pas un extatique inconscient[39].

 

Ce qu’il veut surtout montrer, ce n’est pas la manière dont le prophète a pu être inspiré, mais que l’inspiration des Ecritures ne saurait être niée, d’où leur caractère divin, spirituel. Origène a le souci d’affirmer la liberté de l’écrivain sacré en plein usage de ses facultés. Le prophète peut choisir librement de parler ou de ne pas parler mais lorsqu’il parle, c’est sous l’inspiration divine et cette inspiration est conçue à la façon d’une dictée, l’homme ne cessant cependant pas de coopérer librement et consciemment à l’action de Dieu[40]. Dieu respecte la liberté humaine et cette action de Dieu contraste avec celle des puissances démoniaques. L’inspiration n’a rien à voir avec une extase conçue comme inconscience[41].

 

Il y a un grand principe qu’Origène affirme fréquemment et sur lequel repose toute son exégèse. Il découle directement d’une inspiration conçue à la manière d’une dictée[42] . Ce principe a une importance capitale pour la lecture de l’Ecriture et c’est chez saint Paul qu’Origène le trouve. “Toute l’Ecriture est divinement inspirée et utile …” affirme l’Apôtre dans sa deuxième Epître à Timothée (3, 16). Puisque l’Ecriture est divinement inspirée, il faut croire en l’origine divine et donc à l’utilité (wvfe,leia) de chaque mot qu’elle contient[43].

Nous ne pouvons dire qu’il y ait dans les écrits du Saint-Esprit rien d’inutile et de superflu, même s’il paraît à certains y avoir des obscurités[44].

 

Il convient de croire que les saintes Ecritures n’ont « pas un seul détail » qui ne soit vide de la sagesse de Dieu.[45]

 

Ce principe est à l’origine de ce qu’on a pu appeler les exagérations d’Origène, c’est-à-dire toute la subtilité qu’il déploie en face de tel ou tel passage des Ecritures, et que l’on confond malheureusement trop souvent avec le procédé allégorique proprement dit. S’il est vrai qu’Origène use à fond de cette exégèse qui, déjà, déconcerte notre esprit moderne, c’est en partie parce que, attachant trop d’importance à la lettre même des Ecritures, aux répétitions, aux synonymes, aux parallélismes et même aux simples pléonasmes qu’il y découvre, son esprit ne peut trouver de repos qu’en se réfugiant dans cette exégèse allégorique qui lui fournit alors une explication spirituelle “digne de Dieu” (a;xion tou/ qeou/)[46].

 

Ce qui peut nous heurter, à juste titre d’ailleurs, est beaucoup plus son besoin de décortiquer, de disséquer chaque mot du texte que le fait de le suivre dans ses élévations spirituelles qui sont en elles-mêmes fort belles et nourrissantes. Or, cette attention et ce soin qu’il attache à tous les mots du texte – y compris, disions-nous, aux synonymes et aux pléonasmes – découle de sa conception de l’inspiration comprise comme une dictée, minimisant ainsi le rôle humain de l’écrivain inspiré[47]. Et ceci n’est pas propre à Origène mais commun à tous les Pères de l’Eglise et même bien au-delà de la période médiévale jusqu’à la prise en compte récente d’une plus juste appréciation sur la vraie nature de l’inspiration, plus respectueuse encore de la nature humaine et de la liberté de chaque auteur.

 

 

A la recherche du sens profond voulu par Dieu

 

 Origène faisait sien “ce principe fondamental de l’exégèse rabbinique qu’il n’y a dans la Bible aucun mot superflu, et que les pléonasmes ou répétitions apparentes recouvrent nécessairement un sens profond”[48]

 

Chaque détail de l’Ecriture, même celui qui apparemment est le plus dépourvu d’intérêt, recèle donc un trésor. Le fait de savoir que chaque mot du texte a une origine divine nous assure qu’ils ont chacun en eux une puissance (du,namij) divine capable de nous transformer ou de nous donner un enseignement salutaire. Si le sens littéral n’offre généralement aucun “profit pour l’âme” (profectus animae), il faut s’efforcer de découvrir le sens plus profond qu’a visé l’Esprit Saint en inspirant le texte sacré.

 

C’est à la recherche de ce “sens divin” de l’Ecriture qu’Origène déploie toute son ingéniosité et son ardeur incomparable. L’Ecriture est “dépourvue de clarté en bien des endroits, mais nullement dépourvue de sens”[49]. C’est ainsi que, malgré leur apparente diversité, les Ecritures convergent toutes vers un unique but qui est le sens spirituel, “l’intention de l’Esprit” (to. bou,lhma tou/ qei,ou pneu,matoj)[50].

 

Ainsi, pour Origène, la conséquence première de l’inspiration des Ecritures n’est pas tant une absence d’erreur[51] qu’une absence de “vacuité”[52]. Chaque mot a un sens et un sens divin. “Inspiration et divinité des Livres saints sont pour lui deux notions équivalentes […]. C’est le caractère de plénitude qui frappe le plus Origène”[53]. Ce qui est inspiré possède “un sens mystique et divin”. Il importe donc de découvrir ce sens qui est le plus souvent “caché et secret”[54].

 

De cette divinité des Ecritures découle toute la force et la puissance de la Parole, capable de déraciner les vices et de transformer les cœurs. Qu’il nous suffise de souligner ici à nouveau l’importance qu’Origène accorde à la recherche du sens divin contenu dans les Ecritures, lequel peut seul donner l’accès aux secrets de la Sagesse divine. Mais cette compréhension, analogue au don de prophétie, n’est donnée qu’à celui qui a un cœur pur et qui mène une vie vertueuse. La prière et la conversion doivent donc précéder et accompagner la compréhension. D’autre part, déjà, nous avons constaté la force de la Parole éternelle, son action utile et bénéfique, sa force persuasive, sa Toute-Puissance divine. Ses avertissements et ses enseignements doivent transformer celui qui la lit ou l’écoute et elle-même est une aide efficace sur le chemin de la conversion.

 

Il nous a semblé utile de décrire quelque peu les fondements de l’exégèse d’Origène et de discerner les conséquences heureuses ou moins heureuses de sa conception de l’inspiration divine qui est, en fait, celle de son milieu culturel. Celui qui est un peu familier de son œuvre ne peut qu’admirer la démarche de foi de ce grand maître alexandrin toujours en quête du sens spirituel, du sens voulu par l’Esprit divin, de ce qui seul peut être « digne de Dieu » et qui n’est dévoilé que par grâce à ceux qui ont le cœur assez purifié pour pouvoir bénéficier d’une participation aux réalités divines.

P. Joël Letellier, o.s.b.

 


 

[1] Fragm. Com. Mt 1 (PG  17, 289 A).

[2] Ibid. (PG 17, 289 B).

[3] H. Crouzel, Connaissance, p. 109 ; H. Urs von Balthasar, Mysterion, p. 48-49 et 95-98 ; J. H. Crehan, The analogy between Verbum Dei incarnatum and Verbum Dei scriptum in the Fathers, JTS new series 6 (1955) p. 87-90.

[4] Hom. Is 7, 4 (GCS 8, 285).

[5] Hom. Lv 1, 1 (SC 286 p. 66).

[6] Com. Jn 20, 42 § 398 (trad. Blanc ; SC 290 p. 348) ; cf. Com. Jn 1, 1 § 2, 1 (SC 120 p 208s) ; Hom Jr 9, 1 (SC 322 p 376).

[7] Cf. Hom. Jr 9, 1 (trad. Nautin ; SC 232 p. 376) : “Il faut cependant savoir qu’il venait aussi auparavant [avant l’incarnation proprement dite], bien que ce ne soit pas corporellement, en chacun des saints, et qu’après sa venue visible, il vient encore à nous”.

[8] Hom. Jn 9, 1 (trad. Nautin ; SC 232 p. 378).

[9] Com. Jn 20, 42 § 398 (trad. Blanc ; SC 290 p. 348).

[10] P. A. Préf. 1 (trad. Crouzel ; SC 252 p. 76).

[11] Ibid. : Moyses vel prophetae spiritu Christi repleti

[12] H. Crouzel, Connaissance, p. 73 ; id. , Origène,  p. 102.

[13] P. A. Préf. 1 (SC 252 p. 76) ; Com. Ct 3 (PG 13, 167 C).

[14] H. de Lubac, Histoire et Esprit,  p. 341.

[15] H. Crouzel, Connaissance,  p. 109 ; cf. p. 239.

[16] Com. Mt 15, 3 (GCS 10, 354).

[17] Ser. Mt 27 (GCS 4, 60) ; Hom. Lv 1, 1 (SC 286 p. 66).

[18] Com. Jn 5, 5-6 (SC 120 p. 380-384).

[19] Le terme Logos signifie « Parole » et « Raison » ; cf. H. Crouzel, Origène, p. 101.

[20] Cf. sur le double but (skopo,j) des Ecritures : M. Harl, SC 302, intr. P. 74s.

[21] C. Celse 2, 70 (trad. Borret ; SC 132 p. 452-454).

[22] Cf. M. Borret : SC 286, intr. p. 17.

[23] Cf. H. de Lubac, Histoire et Esprit, p. 340 : “Dans la lettre de l’Ecriture, le Logos n’est point incarné d’une façon proprement dite comme il l’est dans l’humanité de Jésus, et c’est ce qui permet de parler de comparaison ; déjà néanmoins il est vraiment incorporé, il y habite lui-même et non seulement quelque idée de lui, et c’est ce qui autorise à parler déjà de sa venue, de sa présence cachée. Venue et présence auprès des saints de l’Ancien Testament. Venue et présence qui se perpétuent au milieu de nous par la conservation de l’Ecriture au sein de l’Eglise. Venue et présence qui s’actualisent à nouveau chaque fois que cette écriture nous illumine”.

[24] P. A. 4, 1, 1 (SC 268 p. 258) : on trouve aussi l’expression « peri. qei,wn gramma,twn » (Rufin traduit : divinae scripturae).

[25] P. A. 4, 1, 2 (trad. Crouzel ; SC 268 p. 264) : “… nous ne pouvons douter que ce fait est au-dessus des forces de l’homme, puisque Jésus a enseigné avec toute l’autorité (evxousi,aj) et la force persuasive (peiqou/j) nécessaires pour que la Parole s’impose. Ainsi, c’est à bon droit que nous pouvons considérer ses paroles comme des prédictions (crhsmou,j)” ; P. A. 4, 1, 5 (trad. Crouzel ; SC 268 p. 278) : “qu’un réfléchisse sur la venue en tous lieux des apôtres, de ceux qui ont été envoyés par Jésus annoncer l’Evangile, et l’on verra que leur audace (to,lmhma) dépassait l’homme et que leur entreprise était divine (evpi,tagma qei/on)”.

[26] P. A. 4, 1, 1 (SC 268 p. 260-262).

[27] Com. Jn 19, 9 § 56 (trad. Blanc ; SC 290 p. 82) ; C. Celse 6, 5 (trad. Borret ; SC 147 p. 190) : “Le style simple des divines Ecritures (h` tw/n qei,wn gramma,twn euvtelh.j le,xij) a rempli d’ardeur divine (evnqousia/n) ceux qui en font une lecture véritable”.

[28] C. Celse 1, 45 (trad. Borret ; SC 132 p. 194) : “Les chrétiens, loin de nier la mission prophétique de Moïse partent de là pour prouver la vérité sur Jésus […]. L’étonnant est que les preuves (ai` avpodei,xeij) qui valent pour Jésus dans la Loi et les Prophètes prouvent (avpodei,knutai) aussi que Moïse et les Prophètes étaient des prophètes de Dieu”.

[29] F. Prat, Origène, le théologien et l’exégète (La pensée chrétienne) Paris (Bloud) 1907 p. 115 : “La réalisation des prophéties dans la personne et l’œuvre du Christ et l’intervention miraculeuse de Dieu en faveur de son envoyé prouvent en même temps la mission divine de Jésus et le caractère divin des écrits qui renferment son histoire prophétique...”; R. Cadiou, La jeunesse d’Origène, Paris (Beauchesne) 1936 p. 273 : “Origène a coutume de prouver l’inspiration par la divinité et il aime à prouver la divinité de l’Ecriture par la divinité du Christianisme” ; H. de Lubac, Histoire et Esprit, p. 297 : “L’idée d’inspiration est proche de celle de la prophétie, qui comprend en elle-même dans sa vaste extension tout le déploiement des figures. Or celles-ci ne peuvent être pleinement comprises, souvent même elles ne peuvent être décelées qu’une fois venue la vérité qu’elles annoncent […]. C’est donc seulement à partir du Christ qu’on peut établir solidement l’inspiration – par son Esprit – des auteurs qui l’ont annoncé”.

[30] H. Crouzel : SC 269 p. 157 note 15.

[31] P. A. 4, 1, 6 (trad. Crouzel ; SC 268 p. 280-282).

[32] C. Celse 6, 5 (SC 147 p. 190) ; P. A. 4, 1, 6 (SC 268 p. 282).

[33] Com. Jn 1, 30 § 206 (SC 120 p. 160) ; Hom. Lv 7, 1 (SC 286 p. 308) ; H. Crouzel, Connaissance, p. 205-206.

[34] Citons encore : Hom. Ex 4, 2 (SC 16 p. 119) ; Hom. Nb 26, 3 (SC 29 p. 497) ; P. A. 4, 1, 1 (SC 268 p. 258) ; C. Celse 3, 81 (SC 136 p. 184) ; etc.

[35] C. Celse 4, 55 (SC 136 p. 326) : “u`po. tou/ evn Mwu?sei/ qei,ou pneu,matoj”.

[36] Hom. Nb 26, 3 (GCS 7, 247 ; SC 29 p. 497) ; P.A. 4, 2, 2 (SC 268 p. 301).

[37] Com. Pr 1, 3 (PG 12, 1081 B).

[38] G. Bardy, dans DTC, art. Origène, T. 2, col. 1506.

[39] En inspirant le Prophète, l’Esprit ne chasse pas son intelligence et sa conscience pour prendre sa place. Origène refuse nettement, quoi qu’on ait pu dire, une inconscience extatique au sens des Montanistes ; cf. H. Crouzel, Connaissance, p. 204 ; voir ci-dessous la note 41.

[40] Hom. Ez 6, 2 (GCS 8, 378) ; Hom. Gn 3, 2 (SC 7 bis p. 116-118) ; Com. Jn 6, 6 § 21-24 (SC 157 p. 144-146).

[41] P. A. 3, 3, 4 (SC 268 p. 192-194 ; cf. SC 269 p. 78-79) ; C. Celse 7, 3-4 (SC 150 p. 20) ; voir, à ce sujet, la thèse de l’extase-inconscience soutenue par W. Völker, Das Vollkommenheitsideal, p. 127-144 et les critiques qui lui ont été faites sur ce point par H. h. Puech, Un livre récent sur la mystique d’Origène, RHPhR 13 (1933) p. 508-536, et surtout H. Crouzel, Connaissance, p. 197s où l’auteur prouve clairement qu’Origène, contrairement à ce qu’affirme Völker, n’a jamais cru en la dépersonnalisation d’une extase-inconscience lorsque l’homme se trouve sous l’influence divine. « L’inspiration ne met pas dans un état de folie sacrée : les attitudes désordonnées et l’obscurcissement de l’intelligence sont la marque du Malin » (p 202). L’action du diable en effet aliène, trouble et obnubile la personnalité, « tandis que Dieu la respecte : l’extase-inconscience est le signe de la présence du Malin » (p.198). Dieu respecte la liberté et la personnalité de sa créature (p 205) ; voir aussi les indications bibliographiques qui y sont données (p. 198 note 2). On se reportera aussi à l’article d’H. Crouzel, Grégoire de Nysse est-il le fondateur de la théologie mystique ? Une controverse récente, RAM 33 (1957) p. 195-202 : « L’extase-inconscience dans laquelle le Pneuma divin prend la place de l’intelligence humaine en la chassant, en quelque sorte est répudiée par Origène qui la considère comme diabolique dans plusieurs textes, dont M. Völker s’efforce vainement d’affaiblir la portée » (p. 198).

[42] Com. Ps 1 in Philoc. 2, 4 (SC 232 p. 137 note 4) ; Hom. Nb 1, 1 (GCS 7, 3-4 ; SC 29 p. 70).

[43] Importance de 2 Tm 3, 16 : “pa/sa grafh. qeo,pneustoj kai. wvfe,limoj” ; cf. Hom. Jos 20, 2 (SC 71 p. 414) ; Com. Ps 1, 3 (PG 12, 1081 A) ; M. Harl : SC 302, intr. p. 59s : Philoc. 12, 2 sur Hom. Jos 20 (SC 302 p. 392).

[44] Hom Nb 27, 1 (GCS 7, 257 ; trad. Méhat ; SC 29 p. 515) ; Com. Jn 20, 36 § 323 (SC 290 p. 316) ; P.A. 4 , 3, 15 (SC 268 p. 398).

[45] Hom. Lat Jr 2, 2 (SC 238 p. 343) ; Mt 5, 18 est largement exploité par Origène.

[46] Expression très fréquente de la part d’Origène : cf. Hom. Jr 12, 1 et 12, 16 (SC 238 p. 10 et 102) ; Hom. Jos 8, 4 (SC 71 p. 226) ; etc.

[47] Cf. H. Crouzel , Origène, p. 104.

[48] M. Simon, Verus Israël – Etude sur les relations entre chrétiens et juifs dans l’Empire Romain (135-425), Paris (Ed. de Boccard) 1948, p. 230 ; cf. aussi sur cette notion de l’inspiration : H. de Lubac, Histoire et Esprit, p. 306 note 74 et R. Cadiou, La jeunesse d’Origène, p. 56.

[49] C. Celse 7, 11 (trad. Borret ; SC 150 p. 40) ; C. Celse 6 (SC 147 p. 194) ; Com. Jn 20, 36 § 324 (SC 290 p. 316).

[50] C. Celse 7, 29 (SC 150 p. 80).

[51] Cf. H. de Lubac, Histoire et Esprit, p. 298.

[52] Hom. Is 7, 3 (PG 13, 249 A).

[53] F. Prat, art. Origène, dans DB IV, col. 1874 et 1877.

[54] Hom. Nb 26, 3 (GCS 7, 248-249 ; SC 29 p. 499).

 

 

 

 

 

Comment interpréter l’Écriture

 

   Cependant, puisque Dieu, dans la Sainte Écriture, a parlé par des hommes à la manière des hommes, il faut que l’interprète de la Sainte Écriture, pour voir clairement ce que Dieu lui-même a voulu nous communiquer, cherche avec attention ce que les hagiographes ont vraiment voulu dire et ce qu’il a plu à Dieu de faire passer par leurs paroles. Pour découvrir l’intention des hagiographes, on doit, entre autres choses, considérer aussi les « genres littéraires ». Car c’est de façon bien différente que la vérité se propose et s’exprime en des textes diversement historiques, ou prophétiques, ou poétiques, ou même en d’autres genres d’expression. Il faut, en conséquence, que l’interprète cherche le sens que l’hagiographe, en des circonstances déterminées, dans les conditions de son temps et de sa culture, employant les genres littéraires alors en usage, entendait exprimer et a, de fait, exprimé. En effet, pour vraiment découvrir ce que l’auteur sacré a voulu affirmer par écrit, il faut faire minutieusement attention soit aux manières natives de sentir, de parler ou de raconter courantes au temps de l’hagiographe, soit à celles qu’on utilisait à cette époque dans les rapports humains.

   Cependant, puisque la Sainte Écriture doit être lue et interprétée à la lumière du même Esprit que celui qui la fit rédiger, il ne faut pas, pour découvrir exactement le sens des textes sacrés, porter une moindre attention au contenu et à l’unité de toute l’Écriture, eu égard à la Tradition vivante de toute l’Église et à l’analogie de la foi. Il appartient aux exégètes de s’efforcer, suivant ces règles, de pénétrer et d’exposer plus profondément le sens de la Sainte Écriture, afin que, par leurs études en quelque sorte préalables, mûrisse le jugement de l’Église. Car tout ce qui concerne la manière d’interpréter l’Écriture est finalement soumis au jugement de l’Église, qui exerce le ministère et le mandat divinement reçus de garder la Parole de Dieu et de l’interpréter.

 

La condescendance de Dieu

 

   Dans la Sainte Écriture, la vérité et la sainteté de Dieu restant toujours sauves, se manifeste donc la « condescendance » merveilleuse de la Sagesse éternelle « pour que nous apprenions l’ineffable bienveillance de Dieu et à quel point aussi, dans ses soins prévenants pour notre nature, il a adapté son langage ». En effet, les paroles de Dieu, passant par les langues humaines, sont devenues semblables au langage des hommes, de même que jadis le Verbe du Père éternel, ayant pris l’infirmité de notre chair, est devenu semblable aux hommes.

 

Vatican II, Dei Verbum, La Révélation divine, ch. III § 12 et 13

 

 

 

 

 

 

Depuis des années, notre oblat-poète, après chaque rencontre, session ou retraite, laisse aller sa plume et son cœur. C’est à la suite de la dernière rencontre des oblats qu’il fut ainsi inspiré.

 

 

Obéissance et silence

 

par Christian Lemaignan

 

 

Seigneur, fais de moi ton outil joyeux.

Fais que je marche où tu me demandes d’aller.

Fais que j’aime ce que tu commandes.

Apaisé, que je mette en pratique ta parole

entendue, qui me transforme le cœur.

 

J’obéis aux suggestions de l’Esprit,

dans mon ardeur, en imitant le Christ,

en pleurant mes péchés pour m’ouvrir à ta grâce,

par un acte de filiation dans l’amour,

dans la confiance en la Parole éternelle du Père.

 

Mes souffrances ont été le lieu de mes combats spirituels,

elles m’ont permis de discerner ce que tu veux me dire.

Fais-moi aimer ce que je n’aime pas.

Eveille en moi, loin de la torpeur, ta trajectoire.

Que mon cœur aveuglé, reçoive ton pardon.

S’il se présente une chose impossible à réaliser,

que je l’exécute, ce sera avantageux pour mon âme.

Que je distingue, ordonne, accomplisse,

car « étroite est la voie qui conduit à la vie ».

C’est dans le silence, que s’accomplit le mystère de Dieu.