N° 31 – 22 décembre 2015

 

 

Le manteau partagé de Saint Martin

 

Lettre aux oblats n°13

 

Saint Martin,

Priez pour nous !

 

 

Abbaye Saint-Martin

F – 86240 Ligugé

05 49 55 21 12

 

 

« Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait »

(Mt 25, 40)

 

 

 

Le partage du manteau : le mot du P. Joël

 

Chers Oblats et amis,

 

Saintes fêtes de la Nativité à tous ! Et bonne et sainte nouvelle année aussi tout en sachant que les temps que nous vivons sont difficiles ! Gardons une confiance inaltérable en Dieu qui vient à nous avec la tendresse de son cœur.

 

Nombreuses ont été les victimes des attentats du 13 novembre, nous le savons bien, et nous portons dans notre prière, autant que nous le pouvons, toutes ces familles éprouvées dont certaines viennent nous confier l’un ou l’autre de leurs proches, de leurs amis, décédé ou blessé. Et puis il y a toutes les autres souffrances physiques, morales ou spirituelles que nous présentons aussi tous les jours au Seigneur sur l’autel où se célèbre quotidiennement l’eucharistie. Dieu seul sait ce qui se passe dans le secret des cœurs.

 

Depuis notre dernière Lettre aux oblats datée du 24 juin 2015, nous avons accueilli deux nouveaux membres dans l’oblature. Tout d’abord, le 23 juillet, en la fête de saint Jean Cassien et de sainte Brigitte, Monsieur Yves Mathiou, de Brétigny-sur-Orge, a fait son entrée dans l’oblature et quelques mois plus tard, en la solennité de la Toussaint, le 1er novembre, ce fut au tour de Monsieur Thierry Rouffignat, de Verteuil, d’être accueilli.

 

Dimanche dernier, en ce quatrième dimanche de l’Avent où se chante l’Introït Rorate coeli desuper, nous avons eu la joie, peu avant la messe conventuelle, d’entourer Madame Chantal Dauny pour sa promesse. Comme elle réside à Ciboure, non loin de Saint-Jean-de-Luz, nous avons eu droit à un Je vous salue, Marie chanté d’abord en langue basque par notre oblate puis repris en grégorien par nos chantres. Ce fut une cérémonie bien émouvante.

 

Cet été a été riche en évènements monastiques puisque le Père Abbé, d’une part, a remis l’habit à deux postulants, le frère Joseph-Marie Lii, le 4 juillet, et le frère Matthieu Frys, le 22 août, et d’autre part, a reçu la profession solennelle de deux moines, le frère Jean Raczynski, le 6 août en la fête de la Transfiguration, et le frère Yann de Talhouët, le 15 août en la solennité  de l’Assomption de la Vierge Marie. Nos frères ont été bien entourés par leur famille et leurs nombreux amis.

 

         Pour la fête de saint Benoît, le 11 juillet, le Père Abbé André-Junien avait invité les communautés bénédictines proches. De nombreuses moniales ont répondu à l’appel, venues de quatre monastères : nos voisines de Sainte-Croix et celles un peu plus éloignées de Pié-Foulard, de Martigné-Briand et de Maumont. Deux sœurs de la Fraternité Bénédictine Apostolique, de Nantes, se sont jointes à nous pour l’occasion. Ce fut une bonne journée, bien fraternelle, en cette année de la vie consacrée.

 

         Toujours dans le cadre des rencontres entre communautés, nous avons visité avec beaucoup de bonheur, le 16 juillet, nos sœurs carmélites de Bessines, près de Niort, sans lesquelles le fameux Scofa n’existerait pas. A l’aller, nous nous étions arrêtés à Lusignan pour chanter l’office de Tierce. Le 20 août, pour la fête de saint Bernard, une partie de la communauté est allée à l’abbaye de Bellefontaine auprès de nos frères cisterciens des Mauges.

 

         Du lundi 27 juillet au samedi 1er août, une trentaine de participants ont suivi la retraite annuelle. Le thème que j’avais retenu était : « La théologie et la spiritualité du IVe siècle avec saint Hilaire de Poitiers et la naissance du monachisme occidental à Ligugé avec saint Martin ». Ce fut une occasion pour nous de commémorer le 1700e anniversaire de la naissance de Saint Hilaire (315- 367) et de saint Martin (316-397). L’année qui s’ouvre est, en effet, une année martinienne déjà inaugurée, à Ligugé comme à Tours, dès le 11 novembre dernier. De nombreux pèlerins sont venus récemment se ressourcer sur les terres martiniennes, notamment une cinquantaine de Hongrois entourant l’évêque de Szombathely ainsi qu’un groupe important d’Allemands de la paroisse Saint-Martin d’Aix-la-Chapelle. De l’abbaye de Silos, en Espagne, est également venu en octobre un car entier d’oblats accompagnés de quelques moines ravis de connaître Ligugé ou d’y revenir. De très nombreux autres groupes de France et de l’étranger sont attendus pour cette année martinienne 2016.

 

         Les hôtes n’ont pas manqué surtout cet été : des pèlerins de Saint-Jacques en chemin vers Compostelle, des étudiants, des guides et des scouts, des familles et nombre de personnes individuelles désireuses de se poser un peu et de bénéficier du cadre liturgique. Pour les fêtes de Noël, l’hôtellerie sera de nouveau pleine.

 

         Les 13-15 novembre se sont déroulées les journées des oblats. Nous étions vingt-cinq environ à y participer. Le chapitre 7 de la Règle de saint Benoît nous a encore bien occupés. Je crois que chacun est reparti joyeux d’avoir échangé sur les degrés d’humilité tels que saint Benoît les expose. A mettre en pratique évidemment selon l’inspiration de chacun !

 

         Alors que le Père Jean-Pierre Longeat a sillonné le monde ces derniers mois et marque une petite pause dans ses incessants voyages, le Père André Ardouin ne stoppe pas dans ses déplacements surtout africains. Notre Père Abbé André-Junien Guérit a pris fin août un temps de repos et de recul qui dure encore. Nous l’entourons à distance de notre affection fraternelle en espérant qu’il nous reviendra bientôt. Pour ma part, je n’ai pas été loin sinon quelques déplacements à Paris et en Normandie, notamment à Bayeux chez les bénédictines en septembre puis chez les augustines hospitalières de Malestroit, près de Vannes, à qui j’ai prêché une retraite patristique. De temps en temps, je vais visiter les sœurs de la Fraternité Marie Immaculée d’Amailloux, près de Parthenay, pour les accompagner dans leur mission.

 

         Nous programmons, sauf avis contraire, pour les 8-9 et 10 avril, les prochaines journées des oblats. Nous pourrions donc nous retrouver le vendredi 8 avril à 16h pour une réunion informelle puis le samedi 9 avril à 11h et à 16h ainsi que le dimanche 10 avril à 11h45 pour continuer notre lecture commentée de la Règle de saint Benoît à partir du chapitre 8 sur la prière liturgique.

 

         Enfin, notons que la retraite annuelle ouverte à tous est fixée comme d’habitude à la dernière semaine de juillet, soit cette année du lundi 25 au samedi 30 juillet 2016. Comme pour les retraites précédentes, je donnerai 12 conférences soit deux chaque jour, à 11h et à 16h.Le thème retenu est le suivant :

 

« Vie spirituelle, catéchèse mystagogique, exégèse et théologie,

chez Saint Cyrille de Jérusalem (v. 315-387)

et saint Ambroise de Milan (v. 339-397) »

 

         Que les fêtes de la Nativité nous ramènent à l’essentiel de notre foi ! Dieu se fait homme pour que puissions avoir part pour l’éternité à sa propre vie trinitaire. Mystère incompréhensible de la bonté de Dieu qui, dans son dessein d’amour, nous veut à lui pour que nous puissions être heureux en lui et cela pour toujours. En célébrant la naissance de Jésus-Christ parmi nous, c’est en réalité aussi notre propre naissance à sa vie divine que nous fêtons. « Et le Verbe s’est fait chair » pour que l’homme devienne aussi immortel. Le croyons-nous vraiment ?

Bon et saint temps de Noël à tous !

Gloria in excelsis Deo, et in terra pax hominibus bonae voluntatis !

 

         Et qu’en cette année sainte, la miséricorde de Dieu soit sur nous et sur le monde entier, qu’elle nous atteigne au plus profond de notre cœur et qu’elle nous apporte la guérison et le salut éternel !

 

 

 

 

 

 

 

L’irruption inouïe de Dieu dans l’humanité

 

Homélie prononcée par le P. Pierre-Emmanuel de Montlebert à l’abbaye de Ligugé, le dimanche 20 décembre 2015. 4ème dimanche de l’Avent, année C (Mi 5, 1-4a ; He 10, 5-10 ; Lc 1, 39-45)

 

 

« Me voici ! »

 

« Frères, en entrant dans le monde, le Christ dit : (avec les mots du psalmiste entendus dans la seconde lecture) ‘Me voici, je suis venu, mon Dieu, pour faire ta volonté’ ! » (He 10, 5). L’entrée de Dieu dans le monde et dans l’histoire des hommes, voilà ce que nous nous préparons à célébrer dans les prochains jours.

 

Cette irruption inouïe de Dieu dans l’humanité qui survient au terme d’une attente du peuple hébreu de plusieurs siècles, correspond à la volonté du Père de sauver l’humanité esclave du péché et de la mort. En réponse, la volonté du Fils est de faire de sa vie une offrande au Père pour le salut des hommes.

 

Quant à nous, nous sommes invités à imiter la volonté du Christ, notre berger, en faisant de notre vie, nous aussi, une offrande pour le salut des hommes. Si nous voulons entrer dans l’alliance nouvelle et mieux pénétrer au cœur du mystère de Noël, apprenons de l’Enfant de la crèche à dire : ‘Père, me voici’. Cette méditation et ce désir nous tournent alors naturellement vers Marie, la servante du Seigneur. Celle qui, à travers son Fiat, a dit à l’ange le « Me voici » le plus pur et le plus parfait jamais exprimé ici-bas, vient, en visitant sa cousine Elisabeth, à notre rencontre, brûlée du désir de salut pour tous les hommes.

 

Visitations croisées, visitations en miroir !

 

Visitation. Arrêtons notre regard sur cette scène apparemment banale, anodine de la vie quotidienne que nous raconte l’évangile de ce jour : une femme enceinte rend visite à une autre femme enceinte, sa parente, et leur rencontre donne lieu à une louange, un chant d’action de grâce au Seigneur.

 

Deux femmes enceintes ont donné naissance, de leur chair, à un autre être de chair qu’elles portent encore dans leur ventre. Saint Luc nous raconte ici les premiers moments de la réalisation de ce mystère extraordinaire de Dieu qui se fait ‘chair’, c’est-à-dire du mystère de l’Incarnation. 

 

Les deux femmes sont enceintes et cet entretien à deux est en fait la rencontre de quatre personnes : à la salutation de Marie, Jean Baptiste tressaille dans le sein d’Elisabeth et salue par avance celui qu’il nommera plus tard sur les bords du Jourdain ‘l’Agneau de Dieu’. Visitation croisée, visitations en miroir !

 

Sous la grâce de l’Esprit-Saint, le « Fiat » de Marie et la communion

 

Mais ce redoublement des visites ne doit pas occulter le personnage principal de la scène, si discret, si effacé : l’Esprit saint. C’est l’Esprit Saint qui vint sur Marie, comblée de grâces et engendra en elle le Fils de Dieu. C’est l’Esprit saint qui l’anime et la pousse à tel point que Marie accourt et, avec empressement, vient visiter sa cousine.

 

Marie connaît le temps de Dieu mais son désir est tel que, dans sa course elle semble vouloir nous apporter l’Enfant avant l’heure. L’Esprit saint invite donc Marie à entrer en contact avec une autre femme dont elle sait qu’elle a été visitée, elle aussi, par Dieu. Dès qu’elles se saluent, la salutation de Marie communique à Élisabeth l’Esprit de Celui qu’elle porte – « alors Elisabeth fut remplie d’Esprit Saint ». L’enfant que porte Élisabeth tressaille déjà physiquement d’allégresse dans le ventre de sa mère. La communion entre Marie et Élisabeth a mis en contact les enfants qu’elles portaient et la joie de Jean montre qu’il est bien déjà « rempli de l’Esprit Saint », comme l’avait prophétisé l’ange.

 

Si Marie est ainsi porteuse de joie et d’Esprit, c’est qu’elle a cru. Élisabeth souligne bien « avec une voix forte » dans un chant de joie et d’action de grâce, la source de la fécondité de Marie : sa foi.  « Tu es bénie entre toutes les femmes et le fruit de tes entrailles est béni…  Heureuse, celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »  Toute la foi de Marie s’exprime dans son Fiat, et c’est au moment même où sa bouche énonce ce Fiat, ce oui virginal, que sa chair donne naissance au Fils de Dieu en son propre corps, promesse et accomplissement ultimes de l’Ancienne Alliance.

 

La nouvelle Arche d’Alliance, la Théotokos

 

L’expression « tu es bénie entre toutes les femmes » souligne d’abord la condition de femme de Marie.  C’est comme telle qu’elle est choisie et bénie par Dieu ; ce que souligne encore davantage l’expression « le fruit de tes entrailles est béni » : ce « fruit » est toujours en elle et elle est donc devenue en quelque sorte la nouvelle Arche d’Alliance.

 

Élisabeth, représentant avec Zacharie le peuple de l’ancien, du premier Testament, reconnaît en Marie « la mère de son Seigneur ». Elle fait ainsi le trait d’union avec l’ancienne Alliance et reconnait déjà symboliquement en Marie l’Église, la « Mère de Dieu », la Théotokos, titre que les Chrétiens donneront à Marie dès les premiers siècles.

 

Frères et sœurs, l’approche des fêtes de Noël nous invite déjà à nous réjouir avec Elisabeth et partager son regard de foi pour voir le Christ présent non plus seulement dans le sein de sa mère mais au cœur de tout être habité par l’Esprit, y compris dans les plus pauvres, les plus démunis qui nous conduiront à l’enfant de la crèche, le démuni par excellence.

 

En ces jours qui précèdent Noël, laissons-nous aussi visiter par Marie qui nous apporte la grâce de la connaissance du Verbe fait chair ; ouvrons nos cœurs à l’Esprit saint afin qu’il puisse féconder les germes du salut déposés en nous par notre Rédempteur et notre paix.

 

Maranatha, viens Seigneur Jésus ! Amen.

 

Père Pierre-Emmanuel de Montlebert

 

 

 

 

 

 

 

Le thème du voile de Moïse, chez Origène

(Exode 34, 33-35 et 2 Corinthiens 3, 12-18)

 

par le P. Joël Letellier

 

Du 14 au 16 avril 2016, se tiendra à l’abbaye de Ligugé un colloque sur le symbolisme du voile. Voici en quelque sorte un petit apéritif patristique. L’essentiel de ce texte a déjà été publié dans la Revue des Sciences Religieuses, 62-1 (1988) p. 14-26.

 

S’il est un thème de l’Ancien Testament qu’Origène a largement exploité c’est bien celui du voile de Moïse dont parle le Livre de l’Exode[1]. Un tel épisode ne pouvait, en effet, qu’exciter l’ingéniosité d’Origène pour trouver une signification profonde à ce voile posé sur le visage rayonnant de Moïse lorsqu’il parlait au peuple mais qui était ôté lorsqu’il se tournait vers le Seigneur et s’entretenait avec lui sur la montagne. “Le passage de l’Exode qu’on nous a lu, confie Origène à ses auditeurs, nous stimule à la recherche du sens ou nous décourage (vel incitat vel repellit). Il stimule les esprits studieux et libres, il décourage les esprits paresseux et pleins d’eux-mêmes”[2]. Un tel avertissement suffit à comprendre qu’il se cache là un véritable trésor mais que l’accès en est particulièrement difficile. A vrai dire, la signification allégorique de cet épisode lui a déjà été fournie par l’Apôtre dans sa deuxième lettre aux Corinthiens et c’est à partir de cette base paulinienne qu’Origène voudrait développer le riche symbolisme du voile de Moïse[3].

 

Le visage rayonnant de Moïse et l’interprétation de saint Paul

 

Pour saint Paul, la signification est claire : les juifs, en ne voulant pas reconnaître le Christ, se sont mis un voile (ka,lumma) sur leur cœur. Ils ont refusé de se tourner (de se convertir : evpistre,fein) vers le Seigneur. Leur voile n’est donc pas tombé et, lorsqu’ils lisent l’Ancien Testament, leur regard enténébré à cause du voile posé sur leur cœur ne discerne pas que le Christ y est pourtant annoncé et préfiguré partout. Les juifs sont esclaves de la lettre alors que le Seigneur est Esprit et, précise S. Paul, "là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté". A la différence des juifs, les chrétiens vivent de cet Esprit du Seigneur, car ils se sont convertis au Seigneur. Ils ont donc le visage dévoilé et contemplent "comme en un miroir la gloire du Seigneur". En la contemplant, ils se sont eux-mêmes "transformés en cette même image".

 

Ce dernier thème de la "contemplation transformante" a été, lui aussi, largement exploité par Origène. La richesse de cette interprétation paulinienne du voile de Moïse n’a pas pu échapper à Origène qui s’est plu, à maintes reprises, à reprendre les termes mêmes de Saint Paul, à travailler le texte en tous sens, à en prolonger la pensée. Rares sont les ouvrages d’Origène, les commentaires ou recueils d’homélies sur le Nouveau Testament comme sur l’Ancien, qui ne contiennent pas quelque rappel ou développement de ce thème du voile et de la conversion nécessaire pour que celui-ci soit enlevé.

 

Passer de la servitude et de l’esclavage à la liberté de l’Esprit, c’est évidemment et en premier lieu, ne pas lire l’Ancien Testament comme les juifs, mais affirmer en chrétien, à la suite de Saint Paul, que la "Loi est spirituelle" (Rm 7, 14) parce qu’elle a été transfigurée par la venue du Christ. Origène trouve là une arme de plus contre les juifs, ces "amis de la lettre seule" qui reconnaissent, certes, comme les chrétiens, l’inspiration des Ecritures mais qui refusent de dépasser l’interprétation littérale de la Loi et des Prophètes. Il y a là un très net désaccord entre les juifs et les chrétiens sur l’interprétation du contenu des Ecritures[4].

 

Seule la clef de David peut nous ouvrir au sens spirituel des Ecritures

 

A vrai dire, avant la venue du Christ, il n’était pas possible de donner une interprétation spirituelle de la Loi, celle-ci n’a été révélée que par le Sauveur, l’Agneau immolé, le Lion de Juda qui a ouvert le Livre scellé (cf. Ap 5, 2-5 ; Is 29, 11) et qui a mis à la lumière ce qui y était écrit. C’est lui qui, en accomplissant les Ecritures, en a révélé la vraie dimension et toute la plénitude, c’est lui qui a montré que la Loi contenait "l’ombre des biens à venir" (He 10, 1). "Tant que mon Dieu n’était pas venu, la Loi était close, la Parole prophétique fermée, la lecture de l’Ancien Testament couverte d’un voile (velata lectio veteris Testamenti)"[5]. Le Livre dont parle Isaïe était scellé (cf. Is 29, 11) mais "cela est vrai de toute l’Ecriture qui a besoin du Verbe qui ferme et qui ouvre" commente Origène, et il ajoute : "Et quand il a ouvert, nul ne peut plus faire d’objection à l’éclaircissement qu’il a donné"[6]. De même, "Jean a vu un livre scellé que nul ne pouvait lire, dont nul ne pouvait briser les sceaux si ce n’est le Loin issu de la tribu de Juda, la racine de David, celui qui a la clef de David qui ouvre et que nul ne fermera, qui ferme et que nul n’ouvrira" (Ap 3, 7)[7].

Maintenant donc, il n’est plus d’excuses possibles, plus aucune objection qui tienne : le Christ est venu, il a accompli les Ecritures, il a levé le voile de la lettre et donné l’interprétation spirituelle de la Loi qui préparait sa venue et des Prophètes qui l’annonçaient. Certes, l’Ancien Testament "est scellé parce qu’il est tout mêlé de figures et enveloppé d’énigmes"[8] mais si nous nous tournons vers le Seigneur, alors nous est révélé l’intelligence spirituelle de tous ces textes obscurs. Pour ceux qui, hélas, n’ont pas "le sens du Christ" (1 Co 2, 16) et refusent de croire en Jésus-Christ, cette intelligence spirituelle de l’Ecriture n’est pas donnée. Ils ont les sens enténébrés, ils ne peuvent pas voir le visage rayonnant de Moïse parce qu’ils ont, encore aujourd’hui, un voile posé sur leur cœur[9].

 

Le peuple de la Synagogue ne peut discerner le visage glorieux et beau de Moïse, c’est-à-dire la beauté cachée sous le voile de la lettre des Ecritures. Ils ne peuvent imaginer la grandeur des pensées contenues derrière le voile[10]. C’est le "dieu de ce monde" qui a aveuglé l’esprit des juifs car ils sont "sans foi", n’ayant pas cru en Jésus-Christ. Aussi les juifs sont-ils aveuglés. Ils sont privés de la faculté de voir[11]. Plus encore, ils aiment ce voile et haïssent ceux qui en donnent l’interprétation[12]. Refusant de se convertir au Christ, ils se privent de toute intelligence spirituelle, un voile est vraiment posé sur leur cœur. "Par ce voile, c’est-à-dire par une intelligence plus grossière, l’Ecriture est elle-même voilée"[13]. Actuellement encore, dit Origène, "les juifs gisent autour du puits lui-même, mais leurs yeux sont fermés et ils ne peuvent boire au puits de la Loi et des Prophètes"[14] Ils ont les Livres, mais ne les comprennent pas, car ils ne savent pas les lire.

 

Passer de la servitude à la liberté, c’est donc, en tout premier lieu, passer des choses figurées aux réalités spirituelles, des choses charnelles aux choses célestes. Après une interprétation grossière de la Loi, il faut passer à une intelligence plus subtile et spirituelle. Il faut se convertir au Seigneur, non pas seulement au Seigneur comme chair, mais aussi au Seigneur comme Esprit[15]. Ce sont les explications évangéliques et apostoliques qui nous permettent de comprendre la Loi en l’interprétant spirituellement. "Si l’Evangile n’avait enlevé le voile de la face de Moïse, on ne pourrait voir son visage ni comprendre le sens qu’il donne".

 

Les juifs, en suivant la lettre, rendent les prescriptions de Moïse impraticables et absurdes alors que l’Eglise des Apôtres, grâce au sens spirituel apporté par Jésus Christ, soutient que si ces prescriptions peuvent être accomplies, c’est d’une manière beaucoup plus profonde et spirituelle[16]. Celui qui parvient, grâce au Seigneur, à la liberté de la science se trouve dépouillé de la servitude du voile[17]. Il appartient donc "aux scribes, c’est-à-dire à ceux qui s’en tiennent à la lettre nue, de convertir leur manière de comprendre et d’accéder à l’enseignement spirituel transmis par Jésus Christ, le Logos vivant". Ce n’est que "par la conversion de la lettre à l’esprit (dia, th,n avpo. tou/ gra,mmatoj evpi. to. pneu/ma meta,noian) (…) que disparaît le voile qui était sur la lettre"[18]. C’est le Seigneur, qui est Esprit, qui enlève le voile de la lecture de l’Ancien Testament[19]et qui permet de "contempler ce qui a été écrit et de concevoir pleinement ce qui a été dit en termes voilés"[20].

 

Faute de conversion, nous sommes condamnés à la cécité spirituelle

 

Si les juifs non convertis au Seigneur "n’ont pas encore reçu la faculté de voir (ble,pein)[21]”, il ne faudrait pas, déclare avec pertinence Origène, que nous "soyons manifestement, nous aussi, des aveugles, par notre incapacité à percevoir le sens des Ecritures"[22]. Or cette incapacité, pour des chrétiens qui croient en Jésus Christ et qui reçoivent pourtant la lumière évangélique, peut malheureusement être bien réelle.

 

Cette cécité spirituelle peut alors provenir soit de la négligence dans l’étude de la Parole et du manque d’attention qu’on lui porte, soit d’une vie encore charnelle, non encore purifiée des vices du péché. Il ne s’agit donc pas seulement de "se tourner vers le Seigneur" en le reconnaissant d’une manière intellectuelle, comme accomplissant les Ecritures, mais il s’agit d’une conversion pratique, existentielle, engageant l’être tout entier dans sa conduite concrète et conduisant d’une part à une meilleure connaissance des Ecritures tant Anciennes que Nouvelles et d’autre part à une mise en pratique de la Parole, la reconnaissant vraiment comme maîtresse de vie. Ces deux aspects inséparables sont très clairement exprimés par Origène lorsqu’il indique, au cours d’une homélie sur Jérémie, en quoi consiste la conversion : "la vraie conversion (h` avlhqw/j evpistrofh,), c’est donc de lire les choses anciennes (ta. palaia( c’est-à-dire l’A. T.), de lire les livres de la Nouvelle Alliance, les paroles des Apôtres ; après la lecture, d’écrire tout cela dans son cœur, d’y conformer sa vie…"[23].

 

Pour Origène, nous le savons suffisamment bien maintenant, "lire les Ecritures", c’est vraiment les étudier, s’attarder à en connaître le sens, en scruter tous les termes, en méditer les paroles et en garder les commandements. Le premier acte de conversion, nous l’avons vu également, consiste à écouter attentivement la Parole et à se montrer docile à son enseignement. Origène en est tellement convaincu qu’il s’attriste en voyant trop de chrétiens accorder une place prééminente aux soucis terrestres et n’apporter pratiquement aucun zèle à la Parole de Dieu.

 

Prenons garde que non seulement "quand on lit Moïse", mais aussi quand on lit Paul, ne soit "placé un voile sur notre cœur" (2 Co 3, 15). Il est bien clair que, si nous entendons avec négligence, si nous n’apportons aucun zèle à apprendre et à comprendre, c’est non seulement l’Ecriture de la Loi et des Prophètes mais encore celle des Apôtres et des Evangiles qui est couverte pour nous d’un grand voile.

 

Pour moi, je crains que, par un excès de négligence et de stupidité de cœur, les divins Livres ne nous soient, non seulement voilés, mais encore scellés. (cf. Is 29, 11)[24].

 

Peu auparavant, au cours de la même homélie, Origène avait déjà exprimé son indignation en face de ces chrétiens désabusés qui, dans l’église, s’adonnent à tous les bavardages possibles et qui n’ont même pas la patience d’attendre que les lectures soient finies pour s’en aller. Or ce sont ces mêmes personnes qui se plaindront ensuite parce qu’elles ne comprennent pas le sens des Ecritures, d’accès soi-disant trop difficile pour elles. A l’égard de ces chrétiens négligents et paresseux, Origène s’emporte : "Et pourquoi se plaindre d’ignorer ce que l’on n’a point appris ? (…). De ceux-là, j’ose dire : "Quand on lit Moïse", ce n’est pas un voile qui leur est posé sur le cœur, mais une paroi et un mur !". Et Origène de continuer :

 

En effet, si être présent, écouter, être attentif, réviser ce qu’on a entendu et l’examiner, questionner sur ce qu’on n’a pu suivre et l’apprendre, c’est à peine pouvoir parvenir à la liberté de la science, comment, lorsqu’on se bouche les oreilles pour ne pas entendre, et qu’on tourne le dos devant le lecteur, peut-on dire qu’on a un voile mis sur le cœur, alors que le voile de la lettre, par lequel le sens est couvert, à savoir le son de la voix, n’est pas même arrivé jusqu’à soi ?[25].

 

Si nous voulons que le voile soit enlevé de notre cœur, il faut s’adonner à l’étude de la Parole de Dieu, être attentif à son enseignement. Il faut vraiment y consacrer sa vie. Origène ne cesse d’insister sur cet effort de conversion scripturaire : se tourner vers le Seigneur, c’est se tourner vers le Logos, vers la Parole vivante contenue dans les Ecritures lues spirituellement. "Il faut donc faire tous nos efforts, dit-il à ses fidèles dans une homélie sur le Lévitique, pour que, affranchis des occupations et des tâches du monde, et laissant de côté, si possible, jusqu’aux entretiens inutiles de nos amis, nous nous appliquions à la Parole de Dieu et “méditions sa Loi jour et nuit" ; alors convertis de tout cœur, nous pourrons apercevoir sans voile et à découvert le visage de Moïse”[26].

 

Faire cela, c’est vraiment "se convertir" mais trop souvent on ne cherche qu’à "se divertir (convertere/avertere)". Or, se divertir, c’est s’inquiéter des affaires du monde, d’argent, de gains, alors qu’on lit Moïse. C’est avoir souci de ce qu’on possède, être plein de convoitise, être avide de la gloire et des honneurs du monde et ne pas s’occuper de la Parole de Dieu. Se divertir, précise encore Origène, qui nous montre à quel point il connaît le cœur de l’homme, c’est même sembler être étranger à toutes ces sollicitudes mondaines, "assister à la lecture et entendre les Paroles de la Loi, avoir le visage et les yeux attentifs, mais vagabonder de cœur et de pensées"[27].

 

La véritable conversion n’est pas moins exigeante que la Parole de Dieu, elle n’admet pas le cœur double ou la simple apparence. La demi-mesure ne convient pas au vrai chrétien qui sait où est son trésor, enfoui dans les profondeurs de l’Ecriture et accessible à celui-là seul qui le cherche avec esprit de foi et avec un cœur pur.

 

Conversion et compréhension vont de pair

 

Car passer de l’esclavage à la liberté, c’est aussi passer existentiellement de l’esclavage de la chair à la liberté de l’Esprit. "Celui qui a la conscience d’une vie sans tache, d’un esprit sain, d’une foi sincère, celui-là seul n’a pas le voile de la confusion, du mensonge et du péché, et c’est à cause de la pureté de sa conscience qu’il contemple la gloire de Dieu sans avoir de voile sur la face"[28]. Celui, au contraire, qui est encore esclave du monde, de l’argent ou des désirs de la chair, ne serait-il même l’esclave que d’une seule de ces choses, celui-là n’a pas encore atteint la liberté et ne s’est pas véritablement converti au Seigneur[29].

 

Le sérieux de notre conversion nous donne la mesure de notre compréhension des Ecritures, c’est-à-dire de notre amour véritable pour le Seigneur. La réciproque est vraie : si nous ne comprenons pas les Ecritures comme nous le voudrions, sachons que c’est parce que nous ne nous sommes pas convertis pleinement au Seigneur. Origène atteste cette réciprocité dans une homélie sur le Lévitique : "Les lectures (…) nous sont d’autant moins claires que notre conversion est moins sérieuse"[30], et dans une homélie sur l’Exode : "Tant que, à la lecture des Ecritures divines, l’intelligence nous échappe, tant que reste obscur et fermé le texte écrit, c’est que nous ne sommes pas encore convertis au Seigneur. Car si nous étions convertis au Seigneur, nul doute que le voile serait ôté"[31].

 

Il ne s’agit donc plus seulement d’une conversion scripturaire, c’est-à-dire de passer de la lettre à l’esprit des Ecritures en s’appliquant à les scruter et à les méditer, mais d’une conversion encore plus profonde qui engage l’être tout entier dans la lutte contre le péché et dans la pratique des vertus. C’est là vraiment "se tourner vers le Seigneur" et n’avoir plus de voile. Origène, selon sa méthode de rapprochement des textes en se servant des mots semblables, recherche d’autres passages des Ecritures, autres qu’Ex 34, 30 s. et 2 Co 3, 12 s., où l’on trouve ce thème du voile. Deux passages l’éclairent particulièrement : au psaume 43, 16, il est dit : "la honte de mon visage m’a couvert d’un voile" et en Jérémie 3, 25, Origène trouve : "Notre déshonneur nous a couvert d’un voile". Un tel rapprochement suffit à Origène pour développer le thème du péché comme œuvre de déshonneur et obstacle à la compréhension des choses spirituelles. Voilà pourquoi Paul avait le visage dévoilé, parce qu’il n’avait pas d’œuvres de honte. Celui qui n’est pas comme Paul a, au contraire, le visage voilé.

 

Tant que nous faisons des œuvres déshonorantes (avtimi,aj e;rga), nous avons un voile posé sur le cœur. Si nous voulons ôter le voile provenant du déshonneur, tendons aux œuvres de l’honneur (evpi. ta. th/j timh/j e;rga) et gardons à l’esprit la parole bien connue du Sauveur : "Afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père" (Jn 5, 23) (…). Le déshonneur, quand je déshonore le Fils, ce déshonneur dont je déshonore aussi bien le Père que le Fils, devient un voile sur mon visage, et je dis alors : "Le déshonneur (h` avtimi,a) nous a couverts d’un voile" (Jr 3, 25).

 

Aussi, comprenant ce qu’est le voile qui vient des œuvres de la honte, des actions déshonorantes, ôtons le voile. Il est en notre pouvoir d’ôter le voie, cela n’appartient à personne d’autre : "Lorsque Moïse se tournait vers le Seigneur, “il” enlevait en effet le voile"[32].

 

Quel est celui qui peut vraiment enlever le voile de l’aveuglement ?

 

Il est très intéressant de remarquer qu’ici, Origène insiste sur le fait qu’il "est en notre pouvoir d’ôter le voile et que cela n’appartient à personne d’autre". Origène lit en effet dans l’Ecriture que c’est Moïse lui-même qui pose ou enlève le voile mais ce n’est pas Dieu qui le lui pose ou lui enlève ni même qui lui dit de le poser ou de l’enlever. Ailleurs, pourtant, Origène est tout aussi catégorique pour affirmer que c’est "à Jésus seul qu’il appartient d’ôter ce voile"[33]. En d’autres endroits, Origène insiste également pour dire que c’est le Seigneur lui-même, l’Esprit Saint lui-même que nous devons supplier pour qu’il daigne dissiper les ténèbres de notre cœur, c’est-à-dire pour qu’il ôte le voile de nos yeux[34]En commentant le verset 18 du Psaume 118 : "Dévoile mes yeux et je contemplerai les merveilles de ta Loi", Origène considère le voile comme la présence dans notre esprit d’un mal et d’une détérioration causés par la vieillesse, celle du "vieil homme" et il ajoute : "Un seul peut guérir ce mal, le Verbe de Dieu (…). Le Verbe donc, vient et "dévoile les yeux", en enlevant le voile"[35].

 

On pourrait multiplier de la sorte les exemples pour montrer qu’habituellement Origène considère que c’est au Seigneur qu’il appartient d’enlever le voile mais que c’est aussi à chacun de faire effort pour se convertir, pour être plus diligent dans l’étude des Ecritures et dans la mise en pratique de la Parole. Certes, c’est le Christ qui fait disparaître le voile mais d’abord, il faut faire tout ce qui dépend de nous pour nous tourner vers le Seigneur. C’est dans le Contre Celse, notamment, que l’on trouve cette précision :

 

Ce voile est ôté par faveur divine (tou/ qeou/ dwroume,nou), quand Dieu exauce celui qui a fait tout ce qui dépend de lui, qui a pris l’habitude d’exercer ses facultés à distinguer le bien du mal (He 5, 14) et qui dit continuellement dans sa prière : "ôte le voile de mes yeux pour que je contemple les merveilles de ta Loi" (Ps 118, 18)[36].

 

L’enlèvement du voile est donc bien un don de Dieu. C’est le Seigneur seul qui peut nous guérir de la lèpre du péché ou de notre somnolence qui nous empêchent d’atteindre le sens profond de la Parole. C’est aussi le Seigneur qui découvre à qui il veut les merveilles de sa Loi et c’est pourquoi il faut le prier. C’est lui, le Lion de Juda, la clef de David qui peut ouvrir le Livre scellé et ce n’est que parce qu’il nous a donné son Evangile que nous pouvons comprendre l’ombre et les figures qui précédaient et annonçaient sa venue. C’est encore seulement grâce à sa venue en nous que nous pouvons accéder à la connaissance des mystères. "Lorsque quelqu’un est près de pouvoir accueillir (cwrei/n) le Logos" alors il peut commencer à percevoir quelque chose de la beauté du sens spirituel, mais "tant que Jésus Christ, le Logos qui est Dieu (…) ne vient pas habiter dans une âme (qeo.j lo,goj ouvk evpidhmei/ yuch/|)", le sens spirituel reste inaccessible[37]. Or, il dépend de nous de répondre ou non à l’appel premier de la Parole et au don qu’elle nous offre de nous convertir. L’assiduité à l’écouter et la docilité à ses enseignements sont les premières conditions pour que le Logos pénètre notre esprit et vienne habiter en nous. Il dépend de nous d’être réceptifs à la Parole et de la laisser imprégner notre vie entière de telle sorte qu’elle modifie notre conduite, qu’elle combatte en nous les tendances grossières et charnelles et qu’elle y établisse des désirs célestes.

 

Pour Origène, il n’y a aucun doute, même si les tournures sont parfois maladroites, c’est bien Dieu lui-même qui est à l’origine de notre conversion et qui nous ôte le voile d’ignorance mais il ne le fait pas sans le concours de l’homme qui doit coopérer à l’œuvre de la grâce et qui doit travailler à retrouver l’image du céleste que le Créateur avait déposée en lui dès sa création[38].

 

Esprit et Feu. Soit la vie et la liberté de l’Esprit soit le voile de la honte

 

L’homme qui a laissé se ternir l’image du céleste en lui et qui l’a laissée se recouvrir de l’image du diable, s’est séparé des réalités spirituelles pour ne s’occuper que de préoccupations terrestres, fugitives et bestiales. S’il abandonne sa conduite mauvaise, et s’il se tourne vers le Seigneur qui est "Esprit", le Seigneur lui redonnera la force spirituelle, et le voile tombera, mais s’il refuse de se convertir au Seigneur et ne veut pas abandonner son image du terrestre, alors le Seigneur qui est également “Feu” mettre le feu sur la terre de son âme. "Dieu reçoit deux noms : "Esprit" et "Feu" ; "Esprit pour les justes, Feu pour les pécheurs"[39].

 

"Ceux qui ne se convertissent pas au Seigneur (tw/n mh. evpistrefo,ntwn pro.j Ku,rion)" resteront avec un voile placé sur leur visage. C’est à cause de ce voile posé sur son cœur que, lors de la lecture de Moïse par exemple, le "pécheur ne comprend pas (o` a`martwlo.j ouv noei/ auvto,n)". Non seulement l’Ancien Testament est voilé et incompréhensible pour le pécheur mais également l’Evangile lui-même "est caché à ceux qui se perdent" (2 Co 4, 3). Aussi longtemps que quelqu’un demeure dans le péché, c’est-à-dire, a les œuvres de la honte (ta. e;rga th/j aivscu,nhj) – et la honte c’est précisément le voile – celui-là peut entendre, mais ne comprend pas (ouv sunh,sei o` avkou,wn)[40].

 

Puisque c’est nous-mêmes qui avons mis, par nos propres œuvres de honte et de déshonneur, un voile sur notre visage, il nous faut maintenant travailler pour l’enlever. A nous de prier et de mettre en pratique les enseignements de la Parole et de faire effort pour nous libérer du péché et des passions.

 

Si nous enlevons la colère, nous enlevons le voile, et de même pour toutes les passions. Mais tant que celles-ci sont dans notre esprit, dans nos pensées, le voile et le déshonneur sont posés sur notre visage intérieur (tw/| e;don prosw,pw|), sur notre faculté directrice (tw/|> h`gemonikw|/ h`mwn), en sorte que nous ne voyons pas briller la gloire de Dieu.

 

Ce n’est pas Dieu qui nous cache sa gloire, mais c’est nous, en mettant sur notre faculté directrice le voile provenant du péché[41].

 

Le voile placé sur notre visage ou sur notre cœur, est en fait placé sur l’h`gemoniko,n, notre "faculté directrice" correspondant à ce qui sera appelé plus tard "fine pointe de l’âme", sujet de notre vie intellectuelle, spirituelle et morale. C’est là, dans cette "tête de notre cœur" selon la traduction de Rufin et de Jérôme (principale cordis nostri), que se trouve notre participation à l’image du Logos divin[42]. C’est cet h`gemoniko,n qui doit se tourner vers le Logos pour recevoir la bonne influence du pneu/ma divin mais s’il se tourne vers le diable, il reçoit l’image du terrestre, c’est-à-dire du diable. C’est alors la partie inférieure de l’âme, "la pensée de la chair" qui joue le rôle d’un h`gemoniko,n déraisonnable et charnel en devenant le siège des péchés et des passions. Au contraire l’h`gemoniko,n tourné vers le Logos divin trouve fortifiée en lui l’image du céleste reçue dès la création et devient l’h`gemoniko,n raisonnable et céleste, siège des vertus.

 

En fixant les yeux sensibles sur les Ecritures et en tendant nos oreilles sensibles pour qu’elles soient réceptives aux sons de la Parole, et surtout par une bonne disposition de tout notre être intérieur qui a rompu avec le péché, nous permettons à nos sens intérieurs de communier à la Parole. Si l’h`gemoniko,n n’est plus fixé sur la Parole, nous ne parvenons plus au Logos divin et le “voile d’ignorance (ka,lumma avgnoi,aj) demeure étendu sur notre cœur, nous empêchant de comprendre"[43].

 

Cette face, cette tête de notre cœur (principale cordis = l’h`gemoniko,n), si elle n’est pas fixée (obfirmata) sur ce qui doit être compris, pour l’annoncer telle qu’elle le voit, on le regarde sans le voir (illud quod aspicitur non videtur) (…). Il faut que celui qui veut comprendre ait la face arrêtée (faciem obfirmatam) sur ce qu’il s’efforce de comprendre[44].

 

Regarder le Logos, voilà le point de départ, le ressort fondamental de tout le dynamisme spirituel dans la pensée d’Origène. C’est en scrutant la Parole qu’elle nous transforme. Cette certitude d’Origène est à la base de son principe de la contemplation transformante. C’est en fouillant les Ecritures avec les yeux du cœur que la Parole-Logos avec sa force et sa puissance pourra redonner à l’âme la forme que lui avait donnée la nature. "Ayons toujours les yeux sur cette image de Dieu, pour pouvoir être formés à nouveau à sa ressemblance", dit Origène dans une homélie sur la Genèse[45]. Voilà pourquoi il faut que nous fixions le regard de notre visage intérieur (h`gemoniko,n) "sur l’Evangile, sur la Loi, sur les Prophètes, que nous le fixions sur Jésus Christ et non sur les choses du siècle (…). Il faut que nous fixions notre regard sur ce que Dieu a ordonné" et "tourner nuit et jour la face de notre cœur vers les commandements"[46]. Alors notre regard, purifié par le Logos, retrouvera l’image du céleste et, le visage découvert, nous contemplerons les réalités spirituelles.

 

Il faut être soi-même spirituel pour percevoir les réalités spirituelles

 

Avec ce thème du voile qu’Origène a puisé dans le Livre de l’Exode et dans la deuxième lettre de S. Paul aux Corinthiens et qu’il a si abondamment développé, nous nous trouvons à un point charnière, peut-on dire, de sa pensée concernant Dieu et concernant l’homme, concernant l’Ecriture et la conversion, la mystique et la morale.

 

La connaissance, chez Origène, n’est pas accessible à celui qui ne possèderait que des qualités intellectuelles. "Les qualités intellectuelles, note H. Crouzel, ne suffisent pas à donner la compréhension du divin, la seule science qui intéresse Origène. Quand l’âme ne sent plus sa connaturalité avec Dieu, parce que tous ses désirs et toutes ses conceptions l’entraînent dans le corporel, la connaissance est devenue impossible"[47]. Cette idée de connaturalité est en effet essentielle chez Origène, cela découle du grand principe selon lequel "seul le semblable connaît le semblable". On ne peut percevoir les choses spirituelles que si l’on est soi-même un spirituel, d’où l’exhortation constante d’Origène : "Rendons-nous spirituels et dans nos actes et dans nos pensées"[48].

 

A l’inverse, le péché et les passions rendent inertes les sens spirituels et enlèvent à l’intelligence humaine toute acuité de vision. Le péché a son principe dans l’h`gemoniko,n déraisonnable et charnel qui est à l’image du terrestre et du diable. Celui qui pèche ne peut pas voir les réalités spirituelles. "Origène revient très souvent sur la connexion entre péché et cécité spirituelle"[49]La perversité (ponhri,a) empêche en effet de connaître le Seigneur[50]. Le péché ôte au pécheur jusqu’à la connaissance de lui-même[51].

 

La compréhension ne peut donc être donnée qu’à celui qui se tourne vers le Seigneur, qui médite sa Parole et qui lutte pour la mettre en pratique. Le voile ne demeure pas sur les yeux de celui qui se convertit et qui se hâte vers les réalités spirituelles et célestes. Mais comme le dévoilement est un don de Dieu, c’est lui qu’il faut prier et "supplier pour qu’il daigne dissiper toute brume et toute obscurité qui, épaissies par les souillures de nos péchés, enténèbrent la vision de notre cœur, afin de pouvoir saisir l’intelligence spirituelle et merveilleuse de sa Loi"[52].

 

Résumé

 

Quelle importance Origène accorde-t-il au symbolisme du voile de Moïse ? En considérant l’interprétation qu’il en donne dans ses commentaires et au cours de ses homélies et en constatant la fréquence avec laquelle il revient sur ce thème, force est de déclarer qu’il ne s’agit pas là pour lui d’un point de détail. C’est tout le problème de la compréhension des Ecritures en lien avec le processus de conversion qui est soulevé. Les juifs, faute de se convertir au Christ, ont un voile sur les yeux et ne savent pas lire les Ecritures. Les chrétiens négligents, au cœur obscurci par le péché, ont également un ‘voile d’ignorance’ qui les empêche de comprendre la Parole de Dieu. Pour comprendre les choses spirituelles, il faut soi-même être un spirituel et, pour l’être, il faut fixer son regard intérieur sur la Parole-Logos et y conformer sa vie. Ce n’est qu’à cette condition que le voile peut disparaître. C’est en fait à propos de ce thème du voile de Moïse qu’Origène affirme le plus clairement la causalité réciproque qui existe entre la juste compréhension des Ecritures et la véritable conversion, causalité réciproque qui sous-tend toute la dynamique origénienne.

 

Père Joël Letellier


 

[1] Ex 34, 30 s. Rappelons qu’Origène (v. 185-v. 253) a vécu à Alexandrie puis à Césarée de Palestine.

[2] Hom. Ex 12, 1, trad. Borret ; Sources Chrétiennes = SC 321, p. 352) : Incitat mentes studiosas et liberas ; desides et occupatas repellit.

[3] 2 Co 12-18. L’interprétation paulinienne est ici fondamentale. Origène est le premier Père à se référer si fréquemment à ce passage et à progresser de façon si fructueuse sur la voie tracée par l’Apôtre. Il reprendra largement les thèmes pauliniens suggérés ici et donnera une ampleur beaucoup plus grande au mouvement de conversion, c’est-à-dire non pas seulement à une reconnaissance du Christ comme véritable Messie, mais à une vie exempte de péché, ordonnée à la pratique des vertus et purifiée des désirs terrestres : ce n’est qu’à ce titre que le voile peut tomber. Tout cela est évidemment inclus dans la pensée de S. Paul mais l’Apôtre ne le dit pas explicitement ici ; P. Aubin, Le problème de la “conversion”, Paris Beauchesne 1963 p. 143 s. ; H. Crouzel, Image, p. 232 s. ; id., Connaissance p. 282-283, 415-421 ; id., Origène, p. 95 et 99 ; id: SC 253, p. 22 note 9 ; M. Borret : SC 286, p. 363, note complémentaire 11 ; id. : SC 321, p. 354, note 2 ; P. Nautin ; SC 232, p. 298, note 2, etc.

[4] C. Celse 5, 60, SC 147, p. 162-164.

[5] Hom. Ez 14, 2, GCS 8, 452.

[6] Philoc. 5, 6 sur Com. Jn, trad. Harl légèrement modifiée ; SC 302, p. 294.

[7] Philoc. 5, 5, trad. Harl légèrement modifiée ; SC 302 p. 292.

[8] Hom. Nb 13, 2, trad. Méhat ; SC 29, p. 262 ; GCS 7, 109.

[9] Hom. Ex 12, 1, SC 321, p. 352.

[10] Hom. Nb 7, 2, GCS 7, 40.

[11]Cm. Mt 11, 14, SC 162, p. 340 ; les juifs ne peuvent pas voir ni connaître car pour connaître au moins en miroir, il faut voir en Jésus le Fils de Dieu, or ils le refusent ; Schol Ap 20, TU 38, 3, p. 29.

[12] Hom. Ez 14, 2, GCS 8, 452.

[13] P. A. 1, 1, 2, SC 252, p. 92-94.

[14] Hom. Gn 7, 6, trad. Doutreleau, SC 7bis, p. 210.

[15] Hom. Ex 12, 4, SC 321, p. 366.

[16] Hom. Lv 4, 7, trad. Borret, SC 286, p. 188.

[17] Hom. Ex 12, 4, SC 321, p. 368.

[18] Cm. Mt 10, 14, trad. Girod, SC 162, p. 200.

[19] Hom. Lv 8, 5, SC 287, p. 28.

[20] E. H. 17, 7, trad. Schérer légèrement modifiée, SC 67, p. 90.

[21] Cf. SC 162, p. 340, note 2.

[22] Cm. Mt 11, 14, trad. Girod, SC 162, p. 340.

[23] Hom. Jr 4, 6, trad. Nautin, SC 232 p. 274-276.

[24] Hom. Ex 12, 4, trad. Borret légèrement modifiée, SC 321, p. 364.

[25] Hom. Ex 12, 2, trad. Borret, SC 321, p. 358.

[26] Hom. Lv 6, 1, trad. Borret, SC 286, p. 268.

[27] Hom. Ex 12, 2, trad. Borret, SC 321, p. 356.

[28] Hom. Ez 3, 1, GCS 8, 349.

[29] Hom. Ex 12, 4, SC 321, p. 368.

[30] Hom. Lv 6, 1, trad. Borret, SC 286, p. 268.

[31] Hom. Ex 12, 1, trad. Borret légèrement modifiée, SC 321, p. 354-356.

[32] Hom. Jr 5, 8, trad. Nautin, SC 232, p. 298-300.

[33] E. H. 17, 3-4, SC 67, p. 90.

[34] Hom. Lv 1, 1, SC 286, p. 70.

[35] Fragm. Ps 118, 18, trad. Harl, SC 189, p. 216.

[36] C. Celse 4, 50, trad. Borret, SC 136, p. 312 ; Hom. Gn 6, 1, SC 7bis, p. 184.

[37] Com. Mt 10, 14, trad. Girod, SC 162, p. 198-200 ; cf. S. T. Bettencourt, Doctrina ascetica, p. 100 : "Eiecto Verbo anima incapx fit quae ulteriorem comunicationem percipiat e mundo superno ; ipsius sensus spirituals obturantur, quia private obiecto suo formali".

[38] Sur le rapport entre le libre-arbitre et la grâce chez Origène, voir H. Crouzel, Image, p. 214 et 242-243.

[39] Hom. Lc 26, 1-2, trad. Fournier-Périchon, SC 87, p. 338.

[40] Hom. Jr 5, 8, SC 232, p. 298.

[41] Hom. Jr 5, 9, trad. Nautin, SC 232, p. 302.

[42] Voir H. Crouzel, Image, p. 159 s.

[43] C. Celse 4, 50, SC 136, p. 312 ; Fragm. Ps 118, 18, Pitra III, p. 216 ; cf. S. T. Bettencourt, Doctrina ascetica, p. 98-100.

[44] Hom. Ez 3, 1, GCS 8, 349.

[45] Hom. Gn 1, 13, trad. Doutreleau, SC 7bis, p. 62 ; Com. Jn 20 § 367 à 377, SC 290, p. 334-338 ; voir H. Crouzel, Image, p. 213 et 232 s.

[46] Hom. Ez 3, 1, GCS 8, 349.

[47] H. Crouzel, Connaissance, p. 416 ; cette connaturalité nous donne un œil perspicace (dioratiko,j) ; cf. Fragm. Ps 53, 9, Cadiou, p. 86.

[48] Hom. Gn 6, 3, trad. Doutreleau, SC 7bis, p. 192.

[49] C. Blanc : SC 290, p. 213, note 3 ; cf. H. Crouzel, Connaissance, p. 415-421.

[50] Com. Jn 19, 3 § 14 à 377, SC 290, p. 54 ; Fragm. Rm 22, Schérer, p. 208 ; C. Blanc : SC 290, p. 25.

[51] Ser. Mt 70, GCS 11, 166.

[52] Hom. Lv 1, 1, trad. Borret, SC 286, p. 70 ; sur la question de savoir vers quelle Personne trinitaire se fait "la conversion vers le Seigneur" : cf. P. Aubin, Le problème de la “conversion”, Beauchesne, 1963, p. 146.

 

  

 

 

 

Homélie de Jacques de Saroug (450-521) sur le voile de Moïse

où est expliqué le mystère des noces du Christ et de l’Eglise

 

           Dans le prolongement d’Origène, Jacques de Saroug, nous a légué une très belle homélie sur le symbolisme du voile de Moïse. En ce temps de Noël, nous pouvons en lire et en méditer quelques extraits car, depuis que Jésus est venu, le voile qui recouvrait les prophéties est désormais enlevé. A nous de reconnaître maintenant le visage de l’Epoux qui vient à la rencontre de son Epouse qui est l’humanité, l’Eglise, chaque âme en particulier. Au-delà du voile, le mystère se révèle à travers la sage pédagogie divine et notre propre progrès spirituel.

           Les extraits ici donnés sont tirés de la traduction intégrale de cette homélie éditée dans La Vie Spirituelle 198 (1954) p.142-156 ; traduction de dom Olivier Rousseau, moine de Chevetogne.

 

     (…) « Le voile sur la face de Moïse signifie que les paroles prophétiques ont un sens caché. Dieu voila ainsi le visage de Moïse parce qu’il devait être le type du sens voilé des prophéties. » (p. 143)

 

     (…) « Les prophètes annonçaient le Fils, ils en parlaient en énigmes et en paraboles. Sous une forme voilée, par des allusions, poussés par l’Esprit ils annonçaient le Fils à tout l’univers. Le voile de Moïse reposait aussi sur leur langage, lorsqu’ils parlaient du Fils unique. L’éclat dont resplendissait le visage de Moïse, c’était le Christ qui brillait en lui, mais il fut caché aux yeux des Hébreux. » (p. 144)

 

     (…). « Notre Seigneur a soulevé ce voile lorsqu’il expliqua les mystères à l’univers entier. Par sa venue, le fils de Dieu a découvert le visage de Moïse, visage voilé jusqu’alors, paroles inintelligibles. La nouvelle Alliance est venue éclairer l’ancienne ; le monde peut enfin saisir ces paroles que plus rien ne recouvre. Le Seigneur, notre Soleil, s’est levé sur le monde et a illuminé toute créature ; mystère, énigmes sont enfin éclaircis. Le voile sur tous les livres a été soulevé et le monde contemple le Fils de Dieu à découvert. » (p. 145)

 

     (…) « Moïse, le visage voilé contemplait le Christ et l’Eglise ; l’un il l’appela : Homme et l’autre : Femme, pour éviter de montrer aux Hébreux la réalité dans toute sa clarté. De diverses manières il voila ses paroles à ceux du dehors ; il décora la demeure du royal Epoux d’une image qu’il intitula : L’Homme et la Femme, bien qu’il sût que sous ce voile se cachaient le Christ et l’Eglise. » (p. 146)

 

     (…) « Le voile sur le visage de Moïse a enfin disparu. Venez tous voir cette splendeur qu’on ne peut se lasser d’admirer ! Le grand mystère, caché jusqu’ici, est enfin mis en lumière. Que les convives de la noce se réjouissent à la vue de la beauté de l’Epoux et de l’Epouse ! Il se donna à elle, il se livra à celle qui était dans l’indigence et en fit sa possession ; unie à lui, elle participe à sa joie ; pour l’exalter il s’abaissa à son humble niveau car ils sont un : là où il est, elle demeure avec lui. » (p. 146-147)

 

 (…) « Moïse exprima ce grand mystère, le cachant, le conservant sous le voile pour ne le pas découvrir. L’Apôtre en révéla l’éclat à toute la terre et la parole de Moïse : « De deux ils deviendront un », s’en trouva éclairée. » (p. 148)

 

     (…) « Les docteurs de la Loi lisaient les livres contenant les gestes de Moïse et aucun d’entre eux n’était capable d’expliquer ses mystères. Un voile les dérobait à leur regard et ils ne pouvaient les reconnaître avant l’apparition du Fils unique. » (p. 149)

 

     (…) « Jusqu’à Notre Seigneur, la parole était engourdie, elle restait sans explication, et tout ce qui avait été dit à son sujet demeurait obscur. Le mystère caché se retranchait à la fois derrière le bégaiement (de Moïse) et derrière le voile, aussi longtemps que n’était pas arrivée l’heure de sa proclamation au grand jour. Moïse avait demandé à voir le Père ; il pressentait, en effet, que le Fils viendrait en ce monde à découvert. C’est alors que le Père lui montra le revers de son visage ; il voulait lui enseigner par-là que son Fils se manifesterait sous les apparences humaines. » (p. 152)

 

    (…) « Le mystère que cachait le voile s’étale au grand jour. Chaque parole prophétique était une épouse que le voile dérobe aux regards (…). Lors des noces, l’Epouse pénétra dans la chambre nuptiale ; entre elle et l’Epoux il n’était plus besoin de voile. Voici que le côté de l’Epoux a été ouvert et l’Epouse en est sortie. Ainsi s’est réalisée la figure qui s’était dessinée jadis en Adam et Eve. Dès l’origine, en effet, c’est sciemment qu’il avait agi, et il avait créé Adam et Eve en image de son Fils unique. (…) Du côté d’Adam sortit la femme qui enfanta des mortels, alors que ceux qu’enfante l’Eglise, l’Epouse du Christ, sont immortels » (p. 153

 

     (…) « Le Fils, caché dans son mystère, qui, à sa naissance, n’a pas rompu la virginité de sa mère, lors de sa crucifixion rompit le voile de la prophétie. (…) Moïse se réjouit de ce que la splendeur qu’il cachait avait été rendue manifeste ; Marie se réjouit de ce que sa virginité était restée intacte. (…) Grâce au Fils de Dieu, Beauté de toute Beauté, la jeune fille comme le vieillard entrent en possession de cette beauté qui était sous le voile. (…) Il révéla leur parole au grand jour et le monde se trouva illuminé à leur révélation ; les mystères qu’ils cachaient s’éclairèrent et chacun en possède aujourd’hui la clef » (p. 154)

 

    (…) « La clarté du jour ruisselle des montagnes, la terre entière s’épanouit à la lumière de ce puissant soleil. Ouvre ta porte, laisse-la entrer ; elle t’illuminera et te comblera de joie ! (p. 156)

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     Pour aller plus loin, sur le symbolisme nuptial, on pourra se reporter au livre d’A.-M. Pelletier, Lectures du Cantique des Cantiques, Rome, 1989, particulièrement aux p. 191-192.