N° 32 – 17 mars 2016

 

 

Le manteau partagé de Saint Martin

 

Lettre aux oblats n°14

 

 

 

Saint Martin,

Priez pour nous !

 

 

 

Abbaye Saint-Martin

F – 86240 Ligugé

05 49 55 21 12

 

 

« Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait »

(Mt 25, 40)

 

 

Le partage du manteau : le mot du P. Joël

 

Chers Oblats et amis,

 

Voici le dimanche des Rameaux qui arrive et, au-delà de la Semaine sainte, si nous nous sommes vraiment unis à la Passion du Christ d’une manière ou d’une autre, nous ressusciterons avec le Christ, vainqueur du péché et de toute mort !

 

Que le corps et le sang du Christ, que nous recevons si souvent par la communion eucharistique, soit pour nous et pour le monde le levain qui puisse faire lever le monde entier pour plus de paix et de fraternité entre les hommes et plus d’amour vrai envers notre Dieu de miséricorde !

 

Depuis notre dernière Lettre aux oblats datée du 22 décembre 2015, nous avons accueilli deux nouveaux membres dans l’oblature, le lundi 7 mars 2016, le Père Gaby Arcangelo Biagioni et le Père Jacques Poidevineau, tous deux prêtres séculiers du diocèse de Poitiers et amis du monastère depuis fort longtemps. Il n’est pas si fréquent que des prêtres diocésains demandent ainsi à entrer dans la famille des oblats, aussi leur ai-je demandé, à chacun, de rédiger à notre intention et pour notre édification un petit mot reprenant ce qu’ils ont dit au cours de la cérémonie de l’accueil dans l’oblature. Leur témoignage que vous trouverez dans cette Lettre aux oblats rend manifeste leur itinéraire et leur motivation spirituelle. Que leur apostolat, dans leur mission sacerdotale, soit désormais encore plus fécond !

 

Le dimanche 10 janvier 2016, en la fête du Baptême du Seigneur, nous avons eu la joie de trois Promesses d’oblature, celles de Marzhina Tilly, psychanalyste, psychothérapeute, (entourée de ses deux filles Laetitia et Eloïse), de Dominique Jammet, infirmière, et de Véronique Bonnaud, docteur en psychologie, enseignante. Mgr Laurent Le Boulc’h, évêque de Coutances-Avranches, était présent et nous a exprimé sa joie, en ce bref passage chez nous, d’avoir pu participer pour la première fois à une cérémonie d’oblature. Il se rendait à Angoulême pour la bénédiction épiscopale de Mgr Hervé Gosselin, successeur de Mgr Claude Dagens. Marzhina Tilly y est également allée, et de ce fait, y a représenté l’oblature de Ligugé.

 

Le 14 février 2016, 1er dimanche de carême, c’était au tour de David Beaufrère de faire sa Promesse d’oblat. Belle entrée en carême pour une montée vers la Pâque ! David Beaufrère, qui vient se ressourcer de temps en temps au monastère, est comptable dans une entreprise de la Creuse.

 

Côté communauté, en cette année de la Miséricorde, une partie de la communauté, le jeudi 7 janvier, s’est rendue à Poitiers pour passer la Porte sainte de la Cathédrale. Geste symbolique qui, par une petite démarche physique, engage le cœur. Avec « la traversée du Jourdain », nous avons à nous purifier pour pouvoir accueillir Jésus et être accueilli par lui et ainsi entrer un jour dans la terre Promise.

 

Le lundi 11 janvier, nous sont arrivés le Père Philippe Piron, abbé de Kergonan, et le Père Patrice Mahieu, assistant du Père Abbé de Solesmes, pour l’ouverture de notre visite canonique régulière.

 

Notre Père Abbé André-Junien Guérit, après plus de cinq mois d’absence et de recul, depuis le 22 août très exactement, a décidé de présenter sa démission, laquelle a été acceptée par le P. Abbé de Solesmes le 2 février 2016. C’est évidemment pour nous tous une grande tristesse car l’entrain et le dynamisme bienfaisant et généreux du Père Abbé nous manque. Néanmoins la communauté vit cela paisiblement et nous sommes tous unis dans une même prière afin que l’œuvre de Dieu continue à nous façonner selon son cœur, individuellement et communautairement.

 

Les 4 et 5 mars, le Père Abbé de Solesmes, dom Philippe Dupond, est venu nous rendre visite et consulte la communauté en vue de la nomination par Rome d’un Supérieur.

 

Le mardi 9 février, mardi gras avant le mercredi des Cendres, une partie de la communauté a passé l’après-midi chez les sœurs bénédictines de Pié-Foulard, à Prailles, dans les Deux-Sèvres. Les Sœurs savent toujours bien accueillir leurs frères, surtout dans ces circonstances !

 

Du dimanche 6 mars au vendredi 11, plus d’une vingtaine de prêtres du diocèse de Tours sont venus en retraite à l’abbaye, avec pour prédicateur le Père Gilles François, postulateur de la Cause de béatification de Madeleine Delbrêl (1904-1964), du diocèse de Créteil.

 

Aux mêmes dates, du dimanche 6 mars au vendredi 11, a fait également retraite à l’abbaye le Cardinal Jean-Louis Tauran, accompagné de son secrétaire et ami Guy Corbière, tous deux de Bordeaux. Le Cardinal Jean-Louis Tauran, né en 1943, a été ordonné prêtre en 1969, évêque le 6 janvier 1991 puis créé cardinal par Jean-Paul II le 21 octobre 2003. Il a été successivement Secrétaire pour les relations avec les Etats à la Secrétairerie d’Etat (le ministre des Affaires étrangères du Vatican) et archevêque de Thélepte de 1990 à 2003, puis Archiviste des archives secrètes du Vatican et Bibliothécaire de l’Eglise catholique romaine de 2003 à 2007. Depuis le 25 juin 2007, il est le Président du Conseil pontifical pour le dialogue inter-religieux et, le 20 novembre 2014, il a été nommé Camerlingue de la Sainte Eglise romaine. Grand amateur de Bach, le Cardinal nous a tous profondément édifiés par sa gentillesse, son humilité et, malgré ses ennuis de santé, par une conférence qu’il nous a donnée sur la chrétienté dans notre monde et sur les relations internationales. Rappelons que c’est lui qui, le 13 mars 2013, à l’issue du conclave faisant suite à la démission de Benoît XVI, a, en tant que cardinal protodiacre qu’il était alors, annoncé au monde entier le célèbre « Habemus papam » en délivrant le nom du nouvel élu, le cardinal Jorge Mario Bergoglio devenu alors le pape François.

 

Le mercredi 9 mars 2016, nous est arrivé Mgr François Favreau, évêque émérite de Nanterre et grand ami de l’abbaye, comme résident permanent du monastère. Il a présidé la concélébration du dimanche 13 mars et a fait une déclaration que nous reproduisons dans cette Lettre aux oblats. Mgr François Favreau, né le 15 novembre 1929 à Saint-Savin-sur-Gartempe, a été ordonné prêtre en 1952, nommé évêque auxiliaire de Bayonne en 1972, consacré le 20 janvier 1973 à Poitiers. En 1977, il a été nommé évêque coadjuteur de La Rochelle et Saintes et évêque titulaire en 1979. Il a été évêque de Nanterre du 8 septembre 1983 au 18 juin 2002. Depuis, revenu à Poitiers dans son diocèse d’origine, il rend de multiples services et nous a souvent rendu visite ces dernières années.

 

De nombreux autres hôtes sont venus et viennent à l’abbaye, des personnes individuelles ou des groupes : des séminaristes de Nantes, des guides aînées des Scouts Unitaires de France en CEP, des collèges de Paris et de Versailles, des aumôneries de Poitiers, de Châtellerault, de La Rochelle, de Limoges, de Niort ou d’Angoulême, des chorales et des classes de catéchisme de paroisses sans oublier les pèlerins, plus rares en hiver, et surtout les étudiants en préparation des Grandes Ecoles scientifiques, commerciales ou littéraires. L’une des étudiantes, Clara, à la suite de son premier séjour en février, nous a adressé un beau petit poème à la louange de Ligugé. Avec son autorisation, nous le publions en dernière page de cette Lettre aux oblats. D’autre part, en cette année martinienne, des groupes très importants venant entre autres d’Allemagne, visiteront notre monastère.

 

Pour ma part, du 22 janvier au 1er février, j’ai prêché la retraite aux cisterciennes trappistines de Baumgarten près d’Obernai (qui se trouvaient auparavant à Altbronn près de Molsheim) et je me suis rendu le 25 janvier chez les bénédictines de Rosheim, leurs voisines, à l’occasion du début de la session propédeutique du STIM (Studium Théologique Inter-Monastères), étant le tuteur d’un frère portugais du monastère Notre-Dame de l’Atlas à Midelt, au Maroc, qui y participait. Dans la foulée, du 2 au 9 février, j’ai prêché la retraite aux carmélites de Migné-Auxances près de Poitiers. Le 24 février, j’ai participé à l’Assemblée Générale de la Fraternité Marie Immaculée à Amailloux près de Parthenay.

                                          

Dans la dernière Lettre aux oblats n° 13, j’avais projeté des dates en avril pour les Journées des oblats mais, pour plusieurs raisons, ce sera non pas en avril mais un mois plus tard en mai, les 6-8 mai très exactement, dès le lendemain de l’Ascension. Si donc certains oblats voulaient venir fêter l’Ascension à Ligugé, ils pourraient arriver plus tôt dès le 4 ou le 5 mai. Pour la rencontre des oblats, nous pourrions donc nous retrouver le vendredi 6 mai à 16h pour une réunion informelle puis le samedi 7 mai à 11h et à 16h ainsi que le dimanche 8 mai à 11h45 pour continuer notre lecture commentée de la Règle de saint Benoît à partir du chapitre 8 sur la prière liturgique.

 

Enfin, s’agissant de la retraite annuelle proposée chaque année en la dernière semaine de juillet, je vous rappelle qu’en cette année 2016, elle est fixée du lundi 25 au samedi 30 juillet 2016. Comme pour les retraites précédentes, je donnerai 12 conférences soit deux chaque jour, à 10h et à 16h30. Faisant suite au thème traité l’année dernière « La théologie et la spiritualité du IVe siècle avec saint Hilaire de Poitiers (315-367) et la naissance du monachisme occidental à Ligugé avec saint Martin (316-397) », le thème retenu est le suivant :

 

« Vie spirituelle, catéchèse mystagogique, exégèse et théologie,

chez Saint Cyrille de Jérusalem (v. 315-387)

et saint Ambroise de Milan (v. 339-397) »

 

Différents stages sont organisés au monastère dans les domaines suivants : de calligraphie et d’enluminure, d’iconographie et de dorure, d’émaillerie, de chant grégorien.

 

Pour les stages de calligraphie et d’enluminure, du 18 au 22 juillet, contacter Jane Sullivan (licorne@calligrafee.com ou 06 87 11 18 37) qui expose ses œuvres sur le Psautier calligraphié de Ligugé à l’abbaye du 27 mars au 17 mai. Vernissage le mardi 5 avril à 16h.

 

Pour les stages d’iconographie du 18 au 22 juillet contacter André Fage (andre.fage@akeonet.com ou 06 14 06 43 27).

 

Pour les stages de dorure ou d’iconographie du 1er au 5 août, contacter Georges Farias (atelier.icones.fresques@hotmail.fr ou 09 83 37 37 13).

 

Pour les stages d’émaillerie ou bien de chant grégorien, contacter le Père François Cassingena (F.Cassingena@abbaye-liguge.com)

 

Nous n’oublions pas nos malades, Marie-Claude Bénétreau-Vaxelaire et Marie-Thérèse Ducrocq notamment, et tous ceux qui peinent d’une façon ou d’une autre parmi vous et parmi vos connaissances. Nous avons été émus en apprenant le décès de Sœur Stéphane, de l’abbaye bénédictine de Maumont près d’Angoulême, le 30 janvier 2016. Beaucoup d’entre vous la connaissaient bien car elle avait accompagné le groupe des oblats de Maumont pendant longtemps. Nous n’oublierons pas son sourire et son dynamisme.

 

Que le Seigneur, tout au long de cette année de la Miséricorde nous vienne en aide et panse les blessures du monde. Nous allons vivre le Triduum pascal et l’Alleluia va refleurir dans nos chants et dans nos cœurs. Que la victoire du Ressuscité soit aussi celle de tous les chrétiens persécutés et meurtris pour leur foi au Christ !

 

 

 

 

 

 

La Porte Sainte et le Baptême du Seigneur

 

Homélie prononcée par le P. Joël Letellier à l’abbaye de Ligugé,

le dimanche 10 janvier 2016. Année C (Is. 40, 1-11 ; Tite 2, 11-7 ; Lc 3, 15-22)

 

 

La Porte sainte de l’Année de la Miséricorde

nous invite à passer par le Christ

 

En cette année de la Miséricorde, année sainte voulue par notre Pape François, un certain nombre d’entre vous, certainement, ont déjà accompli le geste symbolique du passage par la porte sainte de la cathédrale, la cathédrale de Poitiers ou toute autre cathédrale à défaut de pouvoir se rendre à Rome. Une partie de notre communauté a accompli ce geste récemment, geste tout simple, banal pourrait-on dire, mais geste symbolique qui peut et doit nous aider à prendre conscience que si nous voulons entrer dans la Jérusalem céleste, il nous faut passer par l’unique porte qu’est le Christ.

 

Passer par le Christ signifie qu’il faut le chercher, le trouver, l’écouter, le suivre et se laisser prendre par lui. Il ne s’agit donc plus de construire des idoles, de courir après des leurres mais de choisir la voie de la vraie vie, le chemin de la sainteté, de l’authentique liberté intérieure et en fin de compte du bonheur en Dieu.

 

Pourquoi donc évoquer cette démarche en ce jour de la fête du baptême du Seigneur ? Tout simplement parce qu’il y a un rapport entre ce que propose notre Pape pour réveiller nos consciences, quand il nous invite à nous tourner vers le Christ, et ce que proclame saint Jean-Baptiste lorsque, à l’exemple de tant et tant de prophètes, il propose aux habitants de Jérusalem et des autres contrées un geste, une démarche qui soit signe d’une conversion et occasion d’une purification avant qu’il ne soit trop tard car le Royaume de Dieu est proche, sa venue imminente.

 

 

Le geste proposé par saint Jean-Baptiste :

la traversée baptismale du Jourdain

 

Les quatre évangélistes nous rapportent la prédication de Jean-Baptiste qui accomplit sa mission de prophète, de précurseur. Les temps se font courts, il faut un geste fort qui puisse marquer les esprits, créer un repentir sincère pour les péchés passés, faire naître le désir et le ferme propos d’obéir désormais à Dieu.

 

La démarche est originale. Il s’agit de sortir de la terre promise dont on s’est en quelque sorte déjà exclu par les infidélités, de rejoindre Jean-Baptiste de l’autre côté du Jourdain, du côté du désert, pour descendre dans les eaux, recevoir le geste et la parole du prophète puis remonter des eaux en traversant à nouveau le Jourdain physiquement et symboliquement, pour se trouver, cette fois-ci, du côté de la terre donnée par Dieu.

 

Il s’agit donc en premier lieu d’une sortie de soi, d’une descente dans la confiance et l’humilité, avec une vraie contrition du cœur, pour, aidé de la parole puissante du prophète et de son geste salutaire qui l’accompagne, pouvoir, dans un deuxième temps, remonter hors des eaux et ainsi traverser le Jourdain en direction de la demeure de Dieu.

 

Jésus accomplit sa traversée humaine

et nous entraîne à sa suite

 

Des foules se pressent d’accomplir ce rite de conversion et, parmi toutes ces personnes qui affluent, se trouve Jésus. Remarquable soumission de sa part aux lois juives de son temps et aux impulsions prophétiques. Dans la logique de l’incarnation, le Fils de Dieu, après être né à Bethléem fut circoncis et fut présenté au Temple selon la coutume, ce que nous avons fêté le 25 décembre et le 1er janvier et ce que nous fêterons le 2 février. En ce jour, lui qui n’est pas pécheur, il accomplit ce que demande le prophète.

 

C’est dans cette démarche d’humilité et d’humble soumission à ce geste tout simple mais riche de symbole que la voix de Dieu se fait entendre pour accréditer et authentifier l’envoyé du Père, pour attester de la divinité de son Fils bienaimé. A la première épiphanie, ou manifestation de la gloire de Dieu reconnue par les mages venus se prosterner devant l’Enfant, succède ici, trente ans après, dans le cadre d’une théophanie, la manifestation de la gloire de Dieu en vue de la conversion des pécheurs, à mettre en lien avec les noces de Cana dont le miracle ouvre la vie publique de Jésus et à mettre en lien surtout avec la théophanie par excellence de la Transfiguration.

 

De l’Annonciation à la Pentecôte en passant par la naissance, la vie publique, la mort et la Résurrection puis l’Ascension, Dieu en son Fils bienaimé a traversé l’épaisseur de notre vie humaine. Ce ne sont pas les eaux qui ont sanctifié Jésus, c’est lui qui a sanctifié le Jourdain et toutes les eaux, les portes et la terre entière avec ce que nous sommes.

 

Bienheureuse Porte qu’est le Christ !

 

C’est désormais en lui et en lui seul que nous aussi, nous pouvons traverser non seulement notre vie mais chaque étape de notre vie. Des signes et des actions symboliques nous sont proposés pour que notre cœur se purifie de ses souillures. Les sacrements nous sont donnés pour nous aider à traverser nos lâchetés et nos morts, pour nous remettre sur le bon chemin et nous procurer la paix du cœur.

 

Bienheureuse porte qu’est le Christ qui nous conduit vers le Père, bienheureux baptême dans l’Esprit qui nous ouvre les portes des sacrements ! La voix du Père concerne d’une façon unique et suréminente son Fils bienaimé, ce qui ne nous exclut pas pour autant de l’amour inconditionnel que Dieu a pour chacun d’entre nous. Fils dans le Fils, nous sommes infiniment aimés du Père ! C’est cela notre vrai bonheur et c’est cela qui fonde notre espérance.

 

P. Joël Letellier

 

 

 

 

 

 

Le buisson ardent et le figuier stérile,

Dieu, Moïse et nous-mêmes

 

Homélie prononcée par le P. Joël Letellier à l’abbaye de Ligugé, le dimanche 28 février 2016

3ème dimanche de carême, année C (Ex 3, 1-15 ; 1 Co 10, 1-12 ; Lc 13, 1-9)

 

« L’Ange du Seigneur lui apparut au milieu d’un feu »

 

En première lecture, Frères et Sœurs, nous avons entendu l’épisode du Buisson ardent. Voilà bien une des pages les plus belles et les plus fondatrices de l’histoire biblique pour ne pas dire même de l’histoire de l’humanité en sa quête religieuse, anthropologique, philosophique et théologique. Le récit que nous connaissons bien mais que pourtant, paradoxalement, nous comprenons si peu, nous montre Moïse surpris de voir un étrange phénomène, un buisson en feu qui « brûlait sans se consumer » et un ange qui en sortait et qui se mit à lui parler : « L’Ange du Seigneur lui apparut au milieu d’un feu », dit le texte du Livre de l’Exode.

 

En ce récit, par les mots qui nous sont rapportés et au-delà du genre littéraire qui lui est propre, nous voyons qu’il y a incontestablement une expérience que fait Moïse, une expérience tout à fait exceptionnelle à laquelle il ne s’attendait absolument pas, une expérience personnelle de la présence de Dieu, de sa Parole et de son action, une expérience de la transcendance divine et en même temps de la relation multiforme que Dieu ne cesse d’entretenir avec le monde, par sa proximité, par son Alliance continuée et renouvelée avec les hommes que nous sommes, et cela génération après génération.

 

Le feu incandescent du Cœur divin de Jésus-Christ

 

Après l’acte créateur lui-même qui atteste de la relation unique que Dieu tisse désormais avec les humains créés à son « image et ressemblance », appelés que nous sommes à vivre en relation avec un Dieu d’amour et de tendresse, la philanthropie divine n’a cessé de se manifester, notamment avec Noé, Abraham, Isaac et Jacob, et s’actualise ici avec l’histoire de Moïse comme elle s’intensifiera et prendra corps, au sens propre du terme, en Jésus-Christ, le Verbe de Dieu, Dieu lui-même, devenu chair, devenu l’un de nous. Quelle distance et cependant aussi quelle ressemblance entre, d’un côté, le buisson ardent que voit Moïse, de l’autre, le feu incandescent du Cœur divin de Jésus-Christ qui brûle d’amour pour que nous devenions « un » en Lui et le feu de l’Esprit Saint qui ne nous dévore pas, qui ne nous détruit pas mais qui nous purifie, qui nous vivifie et nous libère !

 

Moïse est donc le récepteur de la mémoire ancestrale et de la Parole divine qui s’adresse à lui pour une amplification de la Révélation et pour le déploiement de sa propre trajectoire en même temps que de la nôtre. Notre mission, notre vocation est de recevoir le don de Dieu. Si le buisson ardent est une théophanie où Dieu révèle son Nom qui est au-dessus de tout nom et devant qui l’homme se déchausse et tout genou doit fléchir, Jésus-Christ est le lieu de la plus haute théophanie qui soit, devant qui les mages et les humbles se prosternent et en qui toute créature reçoit la possibilité de participer à la vie divine en acquiesçant à la grâce de Dieu, à son dessein d’amour.

 

L’Alliance indestructible et la conversion du cœur

 

Si nos péchés et toutes nos misères humaines sont venus et viennent encore ternir, bien malheureusement, le beau projet de Dieu sur nous, l’Alliance que Dieu a conclue avec l’humanité n’en prend que plus de vigueur car la miséricorde divine s’intensifie et s’amplifie au fur et à mesure de nos lâchetés. L’amour de Dieu pour nous se manifeste comme invincible. La conversion du cœur, c’est cela : accomplir le bien autant que nous le pouvons par la grâce de Dieu et reconnaître le don de Dieu à chaque instant.

 

Quelqu’un a pu dire que l’histoire de l’humanité est une histoire de deux obstinations, celle de l’homme qui s’entête à s’affranchir de Dieu et par le fait même à s’autodétruire et celle de Dieu qui s’obstine dans une fidélité sans faille à sauver l’homme et à le sauver malgré tout parce que son amour pour nous est de toujours à toujours.

 

Seigneur, prends soin de ton figuier et de ta rose !

 

Ne serait-ce pas nous le figuier stérile, nous qui ne portons pas les fruits escomptés et que le jardinier de Dieu pourrait couper ? Quelle utilité y a-t-il donc à garder un figuier qui ne produit pas ? « Seigneur, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche autour pour y mettre du fumier. Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir. Sinon, tu le couperas ».

 

Oui, Seigneur prends soin de ton figuier, prends soin de ta rose, elle est la fleur de ta patience. Fais-nous produire les beaux fruits de ta miséricorde et accorde-nous la vraie conversion du cœur. Seigneur, toi qui as embrasé, tel le buisson ardent, le cœur plein d’amour de la Vierge Marie, embrase aussi la terre entière et chacun de nos cœurs du feu de ta charité et de ton amour !

 

P. Joël Letellier

 

 

 

 

 

L’oblature bénédictine, hier et aujourd’hui

 

par le P. Joël Letellier

 

Qu’est-ce qu’un oblat ?

 

Il arrive qu’une personne séjournant au monastère comme hôte me questionne sur l’oblature. Soit parce qu’elle sait un peu ce que l’oblature signifie et qu’elle se sente attirée soit parce qu’elle a rencontré tel ou tel oblat ou encore parce qu’elle a assisté ou entendu parler d’un accueil dans l’oblature ou d’une promesse d’oblat et qu’elle voudrait savoir ce qu’une telle démarche signifie.

 

Que ce soit donc par désir personnel, par attrait, ou bien pour une simple information, les questions sont à peu près les mêmes : « Qu’est-ce qu’un oblat ? Qu’est-ce que l’oblature ? Tout le monde peut-il être oblat ? A quoi s’engage-t-on lorsqu’on est oblat ? Faut-il habiter près du monastère pour être oblat ? Faut-il y venir fréquemment ? Doit-on réciter tous les offices du bréviaire ? N’y a-t-il que des hommes et des femmes seules ou aussi des couples ? Combien y a-t-il d’oblats ? L’oblat est-il toujours attaché à un monastère particulier ou à l’Ordre monastique en général ? ». Autant d’interrogations qui m’obligent à répondre du mieux possible et de façon simple.

 

         Parfois aussi, voyant un hôte du monastère ou quelqu’un qui vient de temps en temps participer à nos offices, homme ou femme, qui s’approche des sacrements, qui manifeste une vie intérieure et qui voudrait approfondir sa vie spirituelle, il m’arrive de parler de l’oblature en suggérant que peut-être cet engagement pourrait correspondre à sa quête spirituelle. Et, là, j’entends quelque fois la question : « Je ne suis pas à la hauteur d’un tel engagement, je ne suis pas digne d’être oblat ».

 

De l’oblat enfant à l’oblat adulte

 

         Oblat vient du latin oblatus qui signifie ‘offert’ et ‘oblation’ traduit le terme « oblatio ». Le chapitre 59 de la Règle de saint Benoît s’intitule : « De filiis nobilium aut pauperum qui offeruntur, Des fils de notables ou de pauvres qui sont offerts ». Il s’agissait en ce temps-là, pour un père fortuné ou pauvre,  de placer son enfant dans un monastère, de le confier aux moines pour l’offrir ainsi à Dieu : « offerit filium suum Deo in monasterio ». La Règle précise : « Si c’est un jeune enfant, ses parents rédigeront eux-mêmes la demande écrite dont nous avons parlé. (…). Ils envelopperont cette demande et la main de l’enfant, avec l’offrande (cum oblatione), dans la nappe de l’autel, et ils l’offriront ainsi » (RB 59, 2). L’offrande dont il est ici question est le pain et le vin pour l’eucharistie. Quoiqu’il en soit de cette coutume qui avait donc cours au VIe siècle et qui a perduré encore un certain temps durant le moyen-âge, coutume qui peut nous étonner aujourd’hui mais qu’il faut regarder sans faire d’anachronisme, ce qu’il convient de remarquer c’est surtout le lien entre la personne offerte et l’offrande eucharistique.

 

         De nos jours, les oblats sont des adultes, des fidèles hommes ou femmes, mariés ou non, jeunes ou moins jeunes, qui désirent vivre leur vie chrétienne en s’inspirant au mieux de la Règle de saint Benoît, en transposant ce qui doit être transposé, pour qu’elle imprègne tous les actes de leur vie, leur prière comme leur travail, leur vie familiale ou professionnelle. Ces personnes, pour une raison ou pour une autre, sont venues au monastère et y reviennent parce qu’elles y trouvent une liturgie qui leur plaît, un cadre apaisant, un moine à qui se confier, un lieu de silence ou de partage où il fait bon venir pour reprendre souffle, pour y puiser des forces neuves.

 

         Or, dans sa « Règle des moines (Regula monachorum) », saint Benoît ne parle pas d’oblats en ce sens mais simplement des hôtes en général (cf. RB 53) qui doivent être accueillis comme le Christ en personne (tamquam Christus), hôtes et pèlerins, riches ou pauvres, qui ne manquent jamais au monastère (hospites qui numquam desunt monasterio), qui surviennent souvent à des heures incertaines (incertis horis supervenientes) et pour lesquels un moine, chargé de les recevoir, doit s’empresser de garnir les lits en nombre suffisant (lecti strati sufficienter) afin que la maison de Dieu soit administrée par des gens sages (domus Dei a sapientibus et sapienter administretur).

 

Un premier oblat bénédictin mentionné par saint Grégoire le Grand ?

 

         Parmi ces hôtes, il y en a certainement qui revenaient périodiquement et qui, à chaque fois, ne manquaient pas d’y puiser de bons conseils spirituels. C’est ce qui fait penser que peut-être se trouve là l’origine d’une démarche qui, liée à un engagement spirituel personnel, peut ressembler à l’oblature actuelle. Laissons s’exprimer ici, Mère Thérèse, abbesse de Notre-Dame-du-Pré à Valmont :

 

         « Il y a, dans les Dialogues de saint Grégoire le Grand[1], un petit récit qui pourrait retenir notre attention, au chapitre 13, sur le frère du moine Valentinien. Il s’agit d’un laïc qui fait visite à son frère, le moine Valentinien. Il est tout de suite qualifié de « religiosus », homme religieux, on pourrait traduire « pieux », les traductions varient : « qui aime à prier », homme de prière. Quelqu’un qui ne vit pas au monastère, mais pour qui la prière est importante.

 

Il vient régulièrement, une fois par an, pour visiter son frère, mais aussi pour rencontrer le Père Abbé Benoît. Il vient « percipere », cueillir, la prière du « serviteur de Dieu », « demander la prière du vénérable Benoît », et nous le voyons à la fin du récit, recevoir conseil, pardon et bénédiction.

 

Sa démarche est vraiment spirituelle : il vient à jeun (quatre fois dans le texte). Apparemment, il vient comme un pèlerin, il demeure en silence ; c’est l’ « alter viator » qui rompt le silence pour le tenter. Nous connaissons les raisons de ces marches en silence : laisser du temps à la réflexion et à la prière, fuir les bruits, les facilités et tentations du monde. Nous avons, en creux, symboliquement, les tentations : le bien-être dans le pré, la source, le lieu agréable, le repos, la halte bienfaisante,… la facilité !

 

C’est une démarche régulière, « tous les ans », qui indique la nécessité de s’arrêter, d’avoir un accompagnement spirituel ; ici, grâce à la clairvoyance spirituelle du Père Abbé qui le remet sur le droit chemin, il pourra repartir vivre dans le monde, renouvelé dans sa disposition de vivre toujours plus attaché au Seigneur… Il semblerait que là est l’ancêtre de l’oblat ! Depuis, la vie en oblature s’étant élargie aux dimensions du monde, elle s’est institutionnalisée… mais les grandes lignes demeurent.

 

Une personne laïque, désirant vivre sa vie chrétienne le plus intensément possible dans la vie ordinaire, ayant rencontré Benoît, comprenant que c’est pour elle le chemin de vraie vie, demande à s’affilier à un monastère bénédictin.

 

L’oblat devient membre d’une famille monastique : l’oblat s’intègre à la communauté par la promesse, sa « profession » ; les moines sont ses frères, même s’il ne les connaît pas tous personnellement ; l’Abbé devient en quelque sorte, son Père spirituel ; il députe un « maître des oblats », « père spirituel ».

 

L’oblat vient, régulièrement, dans son monastère, pour se ressourcer, dynamiser ses énergies spirituelles, rencontrer un père (ou une mère) spirituel(le) qui lui permette de confronter sa vie au miroir de la Règle de saint Benoît, de tenir le cap dans la vie bien difficile aujourd’hui. Cependant les oblats ne vivent pas « en moine » (…) Ils vivent la spiritualité de saint Benoît, dans le monde ; ils offrent au monde, qui perd de plus en plus ses repères, qui perd « le sens » parce qu’il court en tous sens, ils offrent au monde les grandes valeurs monastiques, dans leur vie familiale, professionnelle, humanitaire, etc. Chacun vit, selon ses possibilités, la prière, la pauvreté, le silence, le témoignage chrétien, sans ostentation. »[2]

 

Ne rien préférer à l’amour du Christ

 

Les oblats en quelque sorte s’inspirent de ce qui se vit au monastère pour vivre leur propre vie de chrétiens, de baptisés. Ils puisent aux mêmes sources des Ecritures et de la Tradition, vivent les temps liturgiques au même rythme, reçoivent les mêmes conseils spirituels et les mêmes sacrements. Comme eux, ils veulent « ne rien avoir de plus cher que le Christ, Christo omnino nihil praeponant » (RB 72, 11 ; cf. 4, 21) mais ils doivent transposer pour leur propre vie ce que saint Benoît demande pour ses moines. Ainsi par exemple, si l’oblat est marié, a des enfants et exerce une profession, son premier devoir pour aimer vraiment le Christ et le servir avec amour est d’aimer encore plus son conjoint, ses enfants et d’exercer son métier du mieux possible. L’amour que l’on doit déployer pour suivre le Christ ne rentre pas en concurrence avec ce qu’exige notre situation familiale ou notre devoir d’état, il ne fait pas nombre et n’occulte pas nos obligations conjugales ou professionnelles, bien au contraire car tout est placé sous le regard de Dieu et se trouve dynamisé de l’intérieur.

 

Parmi les oblats, certains essaient dans leur propre vie de pratiquer ce que les moines pratiquent, à savoir un temps notable de prière, de lectio divina, de silence et de relations fraternelles ; d’autres sont davantage poussés à faire ce que les moines ne peuvent pas faire, c’est-à-dire à s’engager dans les institutions de la société en mettant leurs compétences au service du bien commun, leur charisme au service des autres par des actions solidaires comme le Secours catholique ou divers organismes caritatifs. Les oblats peuvent ainsi être comme le bras étendu de la communauté monastique et, en retour, bien-sûr les frères prient pour que les oblats soient forts, là où le Seigneur les a placés. Il y a une réelle ‘communion des saints’ qui peut et doit s’exercer visiblement sans doute mais surtout d’une manière cachée, voilée, invisible, mystique pourrait-on dire.

 

Quelques éléments bibliographiques

 

Dernièrement vient d’être édité un petit livre du Père Guy Frénod, maitre des oblats de Solesmes, qui s’intitule « Manuel des oblats »[3]. Je vous le recommande car on y trouve toutes choses qui intéressent au premier chef les oblats. On y trouve notamment les « Statuts des oblats séculiers de l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes » qui peuvent servir de cadre et de référence – mutatis mutandis – pour les oblats des autres monastères de la Congrégation de Solesmes à laquelle appartient l’abbaye de Ligugé.

 

De nombreux livrets ont déjà été publiés au cours du siècle dernier soit pour faire connaître l’oblature, soit pour en donner quelques éléments de recherche historique, soit pour nourrir la piété des oblats eux-mêmes[4]. Par ailleurs la Lettre de Ligugé qui, à l’origine, était une petite lettre de quatre pages adressées aux oblats, et qui s’est largement amplifiée et diffusée depuis, a consacré plusieurs articles ou études concernant l’oblature[5].

 

En ce qui concerne la Règle de saint Benoît et ses commentaires, de nombreuses éditions existent qui vont des petits formats de poche très pratiques aux éditions bilingues avec des index appropriés et, pour les commentaires eux-mêmes, il en existe des anciens et des récents qui peuvent combler le cœur de chacun[6]. Tout en sachant que le but n’est pas d’avoir une culture uniquement livresque mais de se laisser façonner par le cœur de Dieu et de se livrer à l’amour avec un esprit réceptif et oblatif !

 

P. Joël Letellier

 


 

[1] Grégoire le Grand, Dialogues, t. 2 (Sources Chrétiennes 260) Cerf, 1979, p. 176-177 ; Grégoire Le Grand, Vie et miracles du bienheureux saint Benoît, Les éditions de La Source, 1952, p. 70-72 ; Grégoire le Grand, Dialogues, Téqui, 1978 ; cf. Sofia Boesch Gajano, Grégoire le Grand. Hagiographie. Les « Dialogues », Cerf, 2008.

[2] Mère Thérèse, Abbesse de Valmont, « Conférence à l’occasion d’une réunion de l’oblature », le 2 octobre 2011, dans La Lettre du SOB (Secrétariat des Oblatures Bénédictines) n° 29 (2011) p. 8-9.

[3] Père Guy Frénod, Manuel des oblats de l’abbaye de Solesmes, Solesmes, 2014, 137 p. 10 €.

[4] Manuel des oblats de saint Benoît, Au monastère de Notre-Dame-de-Belloc, Urt, 1884 ; Dom Prosper Guéranger, L’Eglise ou la société de la louange divine. Les oblats séculiers de l’Ordre de Saint-Benoît, Tours (Mame) 1910, réimpr. en 1940 ; Dom Besse, Les oblats de saint Benoît, Paris, 1916 ; Les oblats de saint Benoît. Leur esprit, les prières à leur usage, Paris, Monastère des Bénédictines de Saint-Louis-du-Temple, 1918 ; Dom Paul Chauvin, L’oblature dans l’Ordre de Saint-Benoît (Six conférences données à Saint-Benoît-sur-Loire les 7-8 et 9 juillet 1921), Paris, 1921 ; Manuel de dévotion à l’usage des oblats séculiers de l’Ordre de Saint Benoît publié par un religieux bénédictin, Abbaye de Maredsous, 1922 ; Abbé M.-P. Deroux, Les origines de l’oblature bénédictine (étude historique), Les éditions de la Revue Mabillon, 1927, Abbaye Saint-Martin de Ligugé ; Dom Jean Guilmard, Les oblats séculiers dans la famille de saint Benoît, Solesmes, 1975 ; Esther de Waal, La voie du chrétien dans le monde. A la poursuite de Dieu selon la Règle de saint Benoît, Cerf, 1986.

[5] La Lettre de Ligugé a commencé en janvier-février 1947 sous le titre Lettre aux oblats de l’abbaye Saint-Martin de Ligugé avec un mot d’accueil de dom Jean Géhard : « On nous demande périodiquement et de divers côtés la création d’un trait d’union entre le monastère et les oblats. Cela nous touche. Aussi nous voudrions essayer cette année de vous joindre pour vous aider très simplement dans votre vie chrétienne. (…) Le projet serait de commencer par envoyer quatre pages tous les deux mois… ». Notons que le n° 339 de janvier 2012 est consacré à l’oblature. Outre l’éditorial du Frère L.-J. Bord, « Oblature(s) ? » (p. 3-4), deux articles sur l’oblature : L.-J. Bord, « L’histoire contrastée de l’oblature », p. 5-13 ; P. Armand Veilleux, (Scourmont), « Participation des laïcs au charisme cistercien », p. 14-26 ; un texte normatif de deux pages récapitule l’esprit de l’oblature, les conditions de l’engagement et l’entrée en oblature : « Les oblats séculiers dans la famille monastique de Solesmes », p. 27-28. Depuis 1888, date d’inscription du premier oblat sur le registre de Ligugé, il y a eu un millier de noms qui ont suivi. On sait que K.-J. Huysmans et Paul Claudel ont été oblats de Ligugé.

[6] Georges-Abel Simon, La Règle de saint Benoît commentée pour les oblats de son Ordre et pour les fidèles vivant dans le siècle, 1937² et. 1947, ouvrage que j’ai réédité sous le titre La Règle de saint Benoît commentée pour les oblats et les amis des monastères, Editions de Fontenelle, 1982 ; Dom Paul Delatte, Commentaire sur la Règle de saint Benoît, (nouvelle édition), Solesmes, 1985 (1ère édition en 1913) ; B. Rollin, Vivre aujourd’hui la Règle de saint Benoît. Un commentaire de la Règle (coll. « Vie monastique 16) Bellefontaine, 1983 ; Benoît est vivant, par et pour des laïcs d’aujourd’hui (commission animée par le P. Georges Saget, moine de Clervaux), Abbaye de la Rochette, 1984 ; Dom Guillaume Jedrzejczak, Sur un chemin de liberté. Commentaire de la Règle de saint Benoît jour après jour, Anne Sigier, 2006.

 

 

 

 

 

 

 

 

Témoignages

 

« Avance au large ! »

 

Témoignage de Mgr François Favreau, évêque émérite de Nanterre

 

Pour moi, l’année qui vient sera le temps d’un grand changement. L’Archevêque de Poitiers, Mgr Pascal Wintzer, a dû se résigner à mettre en vente la maison diocésaine qui fait aussi maison de retraite dans laquelle j’étais « résident ». D’où l’obligation de déménager ! Les moines de l’Abbaye Saint Martin de Ligugé ont accepté de me recevoir comme « hôte permanent ».

 

J’accepte de voir, dans ce « dérangement », une grâce. A moi de vivre le chemin qui s’ouvre sous le signe du grand âge, avec une limitation des « œuvres » possibles et dans la joie des nouvelles conditions qui me sont faites par l’accueil de l’Abbaye Saint-Martin. Il est important de rester toujours en recherche et en marche. En tout cas, accepter « tout par amour », me recommande saint François de Sales, mon saint patron.

 

Chaque jour est un commencement. Chaque heure est l’heure d’aimer. «  Les moissons de l’automne auront, dans leurs richesses, la saveur des promesses printanières »  a dit le Cardinal Henri de Lubac.

                                                                                         

Quand il eut fini de parler, Jésus dit à Simon : «  Avance au large et jetez vos filets pour la pêche » (Luc 5, 4). Malgré une circonstance défavorable (ils n’ont pas pris de poissons de toute la nuit), Pierre répond à Jésus «  Sur ta parole je vais jeter les filets » (Luc 5, 5).

 

Comme nous sommes « en famille d’Eglise », je vous confie la façon dont je reçois la Parole de Dieu en ce jour :

 

« Sur ta Parole Seigneur, je vais partir à Ligugé » où je serai accueilli par les moines de l’Abbaye de Saint Martin. Je le sais d’expérience : « ta Parole » passe souvent par des évènements qui imposent leurs exigences.

 

J’entends « Avance au large » alors que les limites de l’âge et quelques menus handicaps me contraignent à une sédentarité qui sera abritée par l’Abbaye. Mais ce « large », je peux y être attentif en continuant à étudier les signes des temps, et, par les moyens actuels de communication, le monde vient jusque chez nous. Je continuerai à être un veilleur et je souhaite pouvoir partager avec ceux qui le désireront.

 

Si je reçois l’expression sous la forme « Avance en profondeur », là c’est plus simple. C’est une invitation à l’intériorité, à vivre jour après jour par Lui, avec Lui et en Lui.

 

Je veillerai à rester toujours en recherche et en marche !

 

Mgr François Favreau

 

 

 

 

 

 

 

"Oh quelle joie quand on m'a dit, montons à la montagne du Seigneur

à travers l'oblature bénédictine !"

   

Témoignage du P. Gaby Arcangelo Biagioni, prêtre du diocèse de Poitiers,

originaire de Rome, desservant la paroisse de Celle-sur-Belle,

accueilli dans l’oblature de l’abbaye de Ligugé, le lundi 7 mars 2016.

 

Je suis né en Italie à Rome, le 21 avril 1947, exactement 2.700 ans après la fondation de cette ville, le 21 avril 753 avant Jésus Christ !

 

Ma mère appartenait au tiers ordre franciscain : elle était tertiaire franciscaine laïque "terziaria francescana". Mon père, quant à lui appartenait au tiers ordre dominicain : il était tertiaire dominicain laïc "terziario domenicano". Je me souviens que mon père m'amenait parfois à l'église de Santa Maria Sopra Minerva, à côté du Panthéon, en plein cœur du centre historique de Rome, pour écouter les conférences des frères dominicains.

 

Pour ma formation religieuse les Jésuites ont occupé une grande place. Ils accompagnaient l'association des volontaires chrétiens et cela m'a préparé pour vivre ensuite mon expérience missionnaire au Brésil. J'ai étudié avec les novices jésuites, à l'université grégorienne de Rome, au début des années 70. Et, juste avant de rentrer d'Amazonie en Europe, j'ai eu la chance de participer à une retraite spirituelle ignacienne de quatre semaines.

 

J'ai également passé plusieurs jours de retraite dans des monastères bénédictins, trappistes ou franciscains, en Italie, au Brésil et en France.

 

Parti pour le Brésil, je suis arrivé dans l'Amazonie brésilienne le lundi saint de l'année sainte de 1975. J'aurais dû y rester une année ou deux mais en fait j'y suis resté vingt-huit ans ! Je suis parti en tant que coopérant laïc volontaire. C’est là-bas que j’ai été ordonné prêtre, il y a vingt-cinq ans.

 

Comme ma santé commençait à se dégrader, j'ai alors compris que je devais rentrer en Europe. Je suis arrivé à Poitiers en septembre 2003, où j'ai vécu pendant dix ans en exerçant différents ministères. Dans mon cœur, je pensais terminer mes jours à Poitiers, mais la Providence m'a fait une autre surprise, celle d'être appelé à Celles-sur-Belle, où je suis arrivé en octobre 2013.

 

Je remercie le Seigneur pour le don de la vie, pour m'avoir appelé au sacerdoce. Je suis reconnaissant à la communauté bénédictine du monastère de saint Martin de Ligugé de m'accueillir dans l’oblature.

 

Quelles sont donc les motivations qui m'ont poussé à demander d'être accueilli au sein de l'Oblature bénédictine du monastère saint Martin de Ligugé ?

 

J’ai soif de spiritualité, de silence et de prière. Or, notre vie de prêtres diocésains, aussi appelés séculiers, avec notre service permanent auprès de la portion du peuple de Dieu qui nous est confiée, nous dévore parfois intérieurement et extérieurement.

 

La sainte Règle de saint Benoît, qui peut se résumer dans la célèbre formule "Ora et labora et noli contristari" (Prie, travaille et ne reste point triste), offre une belle alternative et une complémentarité à la vie hyperactive que nous avons, et qui parfois nous mène en des chemins qui nous éloignent de nous-mêmes, des autres et de Dieu.

 

"Ora et labora" signifie bien l'équilibre et l'harmonie qui doit exister entre la vie active et la vie contemplative. Faire silence devient une nécessité.

 

Le silence pour mieux écouter la Parole qui peut alors nous travailler intérieurement, nous inspirer et nous orienter.

 

Le silence accompagné de la prière de la communauté monastique et de celle des oblats, accompagné de la prière de toute l'Église et de toutes les œuvres  belles et bonnes qui sont accomplies au jour-le-jour dans le monde entier.

 

Le silence qui nous projette au cœur de la matière et de l'univers.

 

Le silence, la prière et la Parole comme sources d'eau vive qui nous alimentent et restaurent notre être entier.

 

Je remercie toute la communauté monastique et les oblats du monastère Saint-Martin de Ligugé pour leur prière, leur pensée et leur affection. Que Dieu vous bénisse tous !

 

L'autre jour, j’écoutais sur Radio France Culture, une émission sur la spiritualité chinoise. Elle était d'une rare beauté et d'une profondeur vitale. En Orient, semble-t-il, il n'existe pas de verbe "être" mais plutôt celui de "être en relation", ce qui permet une plus grande harmonie entre les personnes et le cosmos. C'est dire que l'existence de l'individu est connexe et liée à l'univers et aux autres personnes. En Occident, il y a l'"être" avec toute sa ribambelle de droits et de devoirs individuels. C’est sans doute une des raisons qui nous font si facilement tomber dans l'individualisme, lequel rime avec l’égoïsme.

 

La spiritualité du silence, de la prière et de la Parole me met plus spontanément en communion avec l'univers et la matière.

 

Bien à vous, et que Dieu vous bénisse tous avec la chère communauté bénédictine du monastère de Saint-Martin de Ligugé !

 

P. Gaby Arcangelo Biagioni

 

 

 

 

« Suis-moi ! »

 

Témoignage du P. Jacques Poidevineau,

prêtre du diocèse de Poitiers, originaire de Saint-Varent dans les Deux-Sèvres,

accueilli dans l’oblature de l’abbaye de Ligugé, le lundi 7 mars 2016.

 

Je suis né le 15 août 1951 dans une famille qui a ouvert pour moi ce grand livre inachevé, la Bible, où chacun de nous possède des droits d’auteur, et où chaque jour, de magnifiques pages sont écrites avec l’encre du cœur. Ce livre m’a offert des valeurs, un idéal, une vocation, une présence, un appel. Je n’ai pu me dérober à cette invitation. « Suis-moi ! ». J’ai quitté mon métier d’éducateur pour me laisser éduquer à cette nouvelle orientation vers la prêtrise…

 

En accordant ma vie à cette invitation du Seigneur pour être serviteur et messager, je me suis engagé dans une belle aventure de liberté et d’amour. Je peux le dire avec certitude, grâce à ma famille, aux amis, à mes frères et sœurs handicapés, aux pèlerins du quotidien : aucun rivage de ma vie n’a été vide de la présence de notre créateur.

 

Si mon amour est passé à travers ma faiblesse, c’est parce que, sur ma route, j’ai croisé ces témoins de l’invisible qui m’ont entrainé dans son sillage en proclamant leur foi humaine et spirituelle, en la célébrant, en la priant, en s’engageant.

 

Actuellement, je vis mon ministère dans la paroisse Saint-Jacques, ayant comme ville principale Parthenay mais comme lieu d’évangélisation ce terroir de Gâtine et d’ailleurs !

 

Je suis aumônier de l’E.D.E.J.L. (équipe diocésaine) qui accompagne et se laisse évangéliser par nos amis « handicapés mentaux ».

 

Très heureux et fier de m’ouvrir à cette belle famille des oblats, pour nourrir mon âme, m’offrir à ce Dieu d’Amour et devenir missionnaire de la miséricorde.

 

« Suis-moi ! »

 

Je te rends grâce, Seigneur, pour cette belle invitation qui a retenti dès l’aube de l’humanité, qui illumine le ciel de nos existences, et qui ne cesse d’entrainer l’humanité dans ce grand fleuve d’amour et de miséricorde.

 

« Suis-moi ! »… Chaque matin, je reçois cette invitation, comme un cadeau dont je n’ai pas encore défait le papier multicolore.

 

« Suis-moi ! »… Notre vocation baptismale est une réponse quotidienne à cette invitation, car notre vie n’est pas installation mais dépossession, et cette invitation nous entraine au-delà des murs d’un monastère, d’un presbytère, d’une propriété. Elle consent à un appel, et tout appel engage à un départ. Si nos racines nous retiennent, la réponse à cet appel et le désir de notre cœur nous entraînent au-delà de nos projets, de nos attentes, de notre propre volonté.

 

Le pèlerin de l’absolu que nous sommes ne serait jamais du ciel, s’il demeurait captif d’une terre unique, embrigadé dans son petit moi égocentrique. Répondre à cette petite invitation, c’est s’engager dans une aventure qui nous permet de découvrir cet ailleurs qui nous transcende.

 

Au cœur de cette belle aventure, j’ai eu la chance de découvrir le monastère de Ligugé avec le père abbé de cette époque, dom Miquel, qui a certifié, valorisé, encouragé cet appel du Seigneur à mon égard pour une vie consacrée. Ligugé est et restera pour moi une source de grâces et de bienfaits.

 

Chaque fois que je viens au monastère pour me ressourcer, c’est pour moi un soutien et un stimulant dans ma vie de pasteur. Et dans mon cœur, je ressens ce désir de m’abandonner encore plus à Dieu car il ne suffit pas d’être prêtre pour avoir un idéal, il faut trouver des repères, des points d’ancrage, pour fortifier et enrichir ce ministère. L’oblature m’offre ce chemin de conversion d’abandon, de méditation à l’école de Saint-Benoît.

 

Ma vie trépidante de prêtre m’invite à prendre du temps pour moi. Qui donc pourrait mieux que Dieu me façonner pour être un véritable témoin et acteur d’évangélisation, un missionnaire de l’être ? J’ai ce désir de descendre dans le « puits divin » d’une manière plus spirituelle. Or, ce n’est pas le puits qui est trop profond pour y puiser, c’est peut-être ma corde qui est trop courte, car elle a trop de nœuds.

 

J’offre donc mon « oui » dans cet oblature, sous la houlette du Père Joël, pour approfondir ma vocation, dénouer ces nœuds qui m’emprisonnent, ouvrir mon cœur à la miséricorde, pour que mon sacerdoce soit un apostolat de charité et de vérité et pour être, à l’exemple de mes frères les moines, un incessant chercheur de Dieu.

 

J’offre à la Vierge Marie, ce temps de mûrissement, d’approfondissements dans l’oblature pour que mon « oui », à son exemple, devienne la vie de celui qui m’a choisi et qui m’envoie sur ces routes d’Evangile, là où le plus petit des hommes nous attend, parce que chaque vie est le lieu où l’amour se donne.

 

Père Jacques Poidevineau

 

 

 

 

Ligugé

 

C’est un écrin de verdure au cœur de la Vienne

Où résonnent les silences bénédictins.

La blancheur des pierres et la rosée du matin

Habillent ce havre d’accalmie humaine.

 

 

Charmant clos dont la placidité sereine

Nous emmène dans un univers très lointain.

Les sentiers portant les traces de Saint-Martin

Nous conduisent aux doux chants des prières chrétiennes.

 

 

L’abbaye séculaire s’élève dans l’hiver

Et le printemps naissant de sa blanche lumière

Vient m’envelopper de sa chaleur bienfaisante.

 

 

L’abbaye se distingue par sa pureté ;

Et dans le calme de la nuit apaisante

Je murmure son nom mélodieux : Ligugé.

 

 

  Clara de Bisschop-Mottet      

    étudiante en prépa ENS

  22 février 2016