N° 34 – 11 décembre 2016

 

 

Le manteau partagé de Saint Martin

 

Lettre aux oblats n°16

 

Saint Martin,

Priez pour nous !

 

 

Abbaye Saint-Martin

F – 86240 Ligugé

05 49 55 21 12

 

 

« Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait »

(Mt 25, 40)

 

 

Le partage du manteau : le mot du P. Joël

 

Chers Oblats et amis,

 

 

En ce mois de décembre, alors que nous venons de fêter la fête de l’Immaculée Conception et que la belle liturgie de l’Avent nous prépare à accueillir l’Emmanuel, nous nous échangeons les meilleurs vœux possibles et les « Joyeux Noël » en toutes les langues.

 

Occasion pour moi bien-sûr, pour la communauté, de vous offrir aussi tous nos meilleurs vœux de Noël et du Nouvel An pour que l’année 2017 soit une année de conversion, de retour à une vraie paix dans le monde et dans nos cœurs, pour que Jésus revienne vraiment sur terre et que sa Parole transfigure notre façon de vivre !

 

Que s’est-il passé au monastère depuis notre dernière Lettre aux oblats datée du 24 août 2016 ?

 

Du côté des oblats, nous avons accueilli la promesse d’oblature de Thierry Rouffignat, antiquaire à Verteuil, près de Ruffec, le dimanche 30 octobre 2016 en l’avant-veille de la Toussaint. Ce fut une promesse un peu particulière car il y avait beaucoup de monde, notamment des amis anglais de Thierry, la plupart venus des environs de Verteuil mais certains venus tout exprès de Londres. Une cinquantaine d’entre eux sont restés toute la journée jusqu’aux vêpres. Ce fut une bien belle cérémonie, émouvante comme d’habitude mais marquée aussi par le témoignage de Thierry, publié ci-après dans ce même numéro de la Lettre aux oblats, et par cette nombreuse assistance d’Outre-Manche qui a chanté dans l’église Here I am, Lord jusqu’à la dernière strophe : Here I am, Lord, Is it I Lord / I have heard You calling in the night. / I will go Lord, if You lead me. / I will hold Your people in my heart !

 

En cette année finissante du 1700e anniversaire de la naissance de saint Martin, après les très nombreux groupes venus de France et surtout de l’étranger que nous avons énumérés fin août dans la dernière Lettre aux oblats, quelques autres ont encore été accueillis à l’automne, en provenance notamment d’Allemagne. Depuis fin août, ce sont environ 300 pèlerins allemands répartis en une dizaine de groupes qui sont venus à Ligugé et au total durant cette année martinienne plus de mille pèlerins allemands qui nous ont visités. C’est assez dire la popularité de saint Martin aujourd’hui en de nombreuses régions germaniques. Nous avons eu aussi à deux reprises un fort contingent de slovènes. L’archevêque de Ljubljana entouré d’une quinzaine de ses prêtres avec une centaine de leurs paroissiens, le 21 septembre, puis une cinquantaine d’autres slovènes conduits par un prêtre le 14 octobre, sont venus vénérer les lieux martiniens et célébrer l’eucharistie avec des chants qui exprimaient leur belle et forte ferveur. Le 22 octobre, nous recevions 40 Néerlandais désireux également de marcher sur les traces de saint Martin.

 

De nombreux autres groupes venus de diverses régions de France ont séjourné à l’hôtellerie. Mentionnons fin août un séminaire d’Oplus Conseil, un accélérateur de projet, entreprise d’expertise et de gestion des ressources humaines ; du 4 au 6 septembre, quelques membres de la Communauté Saint-Martin ; le 6 septembre, une vingtaine de personnes de l’Amicale des anciens élèves de l’Ecole d’Agriculture de Rennes ; le 7 septembre, une cinquantaine de paroissiens de Bazas et une quinzaine d’autres de Château-Thierry ; le 9 septembre, de nouveau des pèlerins de saint Martin ; le 18 septembre en la journée du Patrimoine, plus de 800 personnes ont visité l’abbaye en une seule après-midi ; du 18 au 23 septembre, une trentaine de membres, prêtres et laïcs, de la Mission de France ont suivi la retraite que leur prêchait Mgr Yves Patenôtre ; le 20 septembre, 70 personnes environ du Rosaire ; du 28 au 30 septembre, 25 membres salariés de la Fondation Jérôme Lejeune venus pour un séminaire de travail avec la présence de Madame Jérôme Lejeune et du directeur de la fondation, notre ami Thierry de La Villejégu ; le 30 septembre, une vingtaine de jeunes de l’aumônerie des étudiants de Poitiers sous la conduite du P. Julien Dupont.

 

         En octobre sont venus, du 2 au 4, une quinzaine de compagnons d’Emmaüs de la région de Châtellerault avec le P. Laflèche ; le 3 octobre, près de 80 élèves du collège du Sacré-Cœur de Jaunay-Clan ; le 8 octobre, une cinquantaine de personnes venues entendre Mgr François Favreau sur le problème du mal dans le monde ; les 10 et 11 octobre, une dizaine des membres de la Commission Départementale d’Art Sacré venus de Périgueux et de Bordeaux ; les 15-16 octobre, une vingtaine de membres de la chorale Marie Reine de la Paix regroupant des chanteurs originaires de plusieurs pays d’Afrique ; le 15 octobre, une quarantaine de handicapés des Deux-Sèvres avec leurs accompagnateurs de l’équipe diocésaine de l’enfance et de la jeunesse inadaptée dont le P. Jacques Poitevineau ; le 19 octobre, une vingtaine de militaires et de civils du groupement de soutien de la base de défense d’Angoulême conduits par le Lieutenant-Colonel Petitfaux, commissaire en chef de ce groupement appartenant au Service du Commissariat des Armées ; du 20 au 22 octobre, une quarantaine de prêtres, religieux et religieuses de l’Institut Catholique de Paris (ICP) pour la session de rentrée de l’Institut Supérieur de Liturgie (ISL) animée par le P. Jean-Louis Souletie et notre Père François ; du 22 au 29 octobre, 23 guides des Scouts unitaires de France (SUF) pour un CEP de cheftaines ; du 23 au 27 octobre, une vingtaine de Pères et de Frères, membres de la Congrégation Sainte-Croix venus pour leur retraite prêchée par le Pasteur luthérien Alain Joly, leur prédicateur très œcuménique bien connu de nombre de communautés monastiques ; le 24 octobre, la vingtaine de membres du Conseil diocésain de la vie consacrée (CDVIC) réunis autour de notre archevêque Mgr Pascal Wintzer ; les 25 et 26 octobre, une dizaine de confirmands de Parthenay conduits par le P. Jacques Poitevineau et Freddy Marilleau.

 

         Au mois de novembre sont venus, entre autres, le 5, une cinquantaine de paroissiens de Notre-Dame du Cher, au diocèse de Tours, conduits par leur curé le P. Hervé Loubriat ; le 10 et le 11 novembre un bon nombre de participants au colloque organisé pour les festivités martiniennes du 1700e anniversaire de la naissance de saint Martin : conférences par plusieurs intervenants, chorale de haute qualité venue de Notre-Dame de Paris, marche à pied du baptistère Saint-Jean de Poitiers jusqu’au monastère de Ligugé et prédication de la messe du 11 novembre assurée par le P. Denis Bissuel, prieur des dominicains de Lille, qui venait de nous prêcher la retraite conventuelle  du 3 au 10 novembre ; le 13 novembre, de la messe aux vêpres, 45 séminaristes du Séminaire interdiocésain d’Orléans avec plusieurs de leurs formateurs dont le P. Olivier Michalet, eudiste, leur recteur ; du 13 au 19 novembre, 45 séminaristes de Bretagne et de Normandie, du Séminaire de Rennes accompagnés de leurs formateurs dont le recteur le P. Jean-Michel Amouriaux, eudiste, et leur archevêque et prédicateur de retraite Mgr Pierre d’Ornellas ; le 19 novembre, une trentaine de membres du groupe Témoins d’Amour et d’Espérance à qui j’ai donné une conférence sur saint Hilaire et saint Martin ; le 20 novembre, une quarantaine de membres de l’Association Rétromoteur, entendez des fervents collectionneurs de véhicules anciens à qui nous avons fait les honneurs de l’abbaye puisque leurs engins ont pu les amener jusqu’à nous sans encombre ; les 26 et 27 novembre, une quinzaine de membres d’une équipe « Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens » (EDC) conduits par le Dr Olivier Dubois, psychiatre et directeur des cliniques Villa du Parc cet Hippocrate de Saujon et Président de la Société Française de Médecine Thermale, à qui j’ai donné six heures de conférences et entretiens dans une ambiance savante et bien sympathique ; les 26 et 27 novembre, vingt-six jeunes catéchumènes du diocèse entourés de 12 accompagnateurs dont Agnès Manesse et le P. Matthieu Le Merrer, pour lesquels est venu Mgr Pascal Wintzer ; les 28 et 29 novembre, une quinzaine de religieux et religieuses de la Communauté Saint-Jean en session de liturgie organisée par le P. Tarcisius avec notre P. François.

 

         En ce mois de décembre nous avons accueilli, le 2, une petite dizaine de membres d’une association voulant commémorer la mémoire de Charles de Foucauld ; le même jour des membres du mouvement Foi et Vie autour de Mgr François Favreau ; du 2 au 4 novembre, environ 25 oblats pour les journées de l’oblature dont il sera question un peu plus loin ; le 8 décembre, 65 jeunes enseignants recevant une formation professionnelle dans le cadre de leur engagement dans l’Education Catholique conduits par Agnès de Maintenant, Gwénaëlle Habert et Laurent Thoby avec lesquels j’ai eu des échanges bien sympathiques sur la transmission de la foi et de la culture autour de la personnalité de saint Martin ; le 9 décembre, une trentaine d’enfants de l’Ecole Sainte-Faustine, de Poitiers, avec leurs accompagnatrices, désireux d’apprendre à dire « oui » à l’exemple de la Vierge Marie.

 

         Bien-sûr, nombres de personnes individuelles ont séjourné à l’abbaye. Parmi ces retraitants mentionnons seulement, en octobre et novembre, Mgr François Blondel, évêque émérite de Viviers, résidant maintenant à Limoges ce qui lui permet de venir de temps à autre à Ligugé, ainsi que le P. Georges Vandenbeusch, ex otage de Boko Haram enlevé le 13 novembre 2013 dans le nord du Cameroun, captif au Nigéria puis libéré six semaines plus tard. Curé d’une paroisse de Courbevoie, il est venu revoir Mgr François Favreau, évêque émérite de Nanterre, qui l’avait ordonné prêtre en 1998. En termes simples et émouvants, il nous a parlé de sa détention, de son amour de l’Afrique et de sa foi en Dieu.

 

         Le dimanche 16 octobre, j’étais invité à venir présider l’eucharistie et les Vêpres à Cognac pour le millénaire de la fondation du prieuré bénédictin Saint-Léger. Or, la ville de Cognac fait coïncider la date de naissance de la cité avec la date de cette fondation monastique, c’est-à-dire en 1016. Il s’agissait donc d’une belle cérémonie avec peut-être 400 personnes, une vingtaine d’enfants de chœur et deux chorales. Dans l’après-midi, avec deux sœurs de l’abbaye de Maumont venues pour l’occasion, Sœur Jean-Baptiste et Sœur Dorothée, nous avons donné à trois voix un témoignage sur notre vie monastique telle que nous pouvons la vivre à Maumont ou bien dans leur fondation en Guinée où les deux sœurs ont séjourné plusieurs années ou encore à Ligugé.  L’invitation nous avait été faite par le Père Baudoin de Beauvais qui dessert la paroisse avec son vicaire le jeune Père Florian Marchand. Ce sont eux qui m’ont hébergé au presbytère la veille au soir et ce sont nos amis le Docteur Michel Durand ainsi qu’Elisabeth et Jean-Claude Chuat, de Saintes, qui m’ont conduit ensuite dans leur belle capitale de la Saintonge, qui m’ont hébergé et qui m’ont fait le lendemain les honneurs de la ville au riche passé antique et monastique qui n’a rien à envier à celui de Cognac.

 

         Du vendredi 2 au dimanche 4 décembre, ce furent les journées des oblats. Un certain nombre, qui auraient bien voulu être présents, avaient par ailleurs d’autres obligations mais nous étions tout de même environ 25 pour étudier les chapitres de la Règle de saint Benoît qui traitent de la liturgie des Heures et notamment de la répartition des psaumes. Ces chapitres 8 à 20 peuvent être difficiles à lire avec des énumérations bien fastidieuses de chiffres mais ils recèlent tout un enseignement spirituel. C’est ce que l’on a tenté de dégager pour mieux s’approprier la pensée de saint Benoît, pour que notre vie soit une vie de prière et que notre état d’esprit comme nos actions soient en conformité avec notre voix « ut mens nostra concordet voci nostrae » (RB 19, 7).

 

         Nous projetons de nous réunir à nouveau au début du carême et d’avancer ainsi plus avant dans notre lecture commentée de la Règle. Je propose pour les prochaines journées de l’oblature les 3, 4 et 5 mars 2017. Pour cette rencontre, nous pourrions donc nous retrouver le vendredi 3 mars à 16h pour une réunion informelle puis le samedi 4 mars à 11h et à 16h ainsi que le dimanche 5 mars, qui sera le 1er dimanche de carême, à 11h45, pour aborder les chapitres 21 et suivants de la Règle.

 

La dernière semaine de juillet, du 25 au 30 juillet 2016, j’ai donné au monastère comme chaque année une session-retraite patristique. Le thème de cette dernière retraite, où il y avait 35 participants, était : « Vie spirituelle, catéchèse mystagogique, exégèse et théologie, chez Saint Cyrille de Jérusalem (v. 315-387) et saint Ambroise de Milan (v. 339-397) ». Je rappelle que l’enregistrement des 12 conférences est disponible, soit environ 16 heures d’audition. Vous trouverez ci-jointe la feuille d’inscription pour la prochaine retraite, du 24 au 29 juillet 2017, qui a pour thème :

 

Saint Augustin (354-430) ou le parcours d’un cœur assoiffé

dans un débat existentiel entre la liberté humaine et la grâce divine.

Spiritualité et théologie

 

Les conférences seront au nombre de 12, celles du matin seront à 10h et celles de l’après-midi à 16h30. Ne tardez pas à vous inscrire surtout si vous comptez loger à l’abbaye.

 

Ne manquons pas de prier les uns pour les autres surtout pour celles et ceux qui sont éprouvés dans leur âme, dans leur cœur ou dans leur chair et prions pour nos défunts. Notre oblat Maître Jean Loyrette, après avoir perdu son épouse le 29 mai dernier, est lui-même parti le 3 octobre 2016 en sa 89ème année.

Il était très fidèle au monastère, venant me voir à peu près chaque mois surtout l’été, et très assidu à m’envoyer une lettre et un petit don après chaque réception de la Lettre des oblats qu’il appréciait beaucoup. Ancien de l’Ecole des Roches à Verneuil-sur-Avre, de l’Institution Melizan à Marseille, de l’Institut d’études politiques de Paris, il était docteur ès lettres de l’université d’Oxford. Il fut avocat à la cour d’appel de Paris de 1952 à 1999 et associé-fondateur du premier grand cabinet international d’avocats Gide, Loyrette, Nouel, dès 1957, cabinet qui compte aujourd’hui mille personnes dans le monde, six cents avocats de trente-cinq nationalités différentes représentant 41 barreaux. Officier de la Légion d’honneur, homme de foi et de conviction, d’une très grande amabilité, Jean Loyrette me laisse un souvenir ému et plein de reconnaissance. Nous exprimons ici à ses enfants, Henri, qui fut directeur du Musée du Louvre encore récemment, Philippe, qui vient de temps en temps à l’abbaye, Jean-Baptiste et Anne-Sophie, notre sympathie et nous les assurons de notre prière pour toute leur famille. Par ailleurs notre oblate Gisèle Nesler-Muselet a accompagné jusqu’au bout son mari André Muselet qu’elle nous recommandait souvent et qui est décédé le 26 novembre 2016 dans sa 72ème année. Nous l’assurons bien évidemment de notre prière et de notre soutien.

 

         Pour tous les défunts de nos familles et pour nos malades, gardons notre foi intacte en Celui qui peut tout et qui sait guérir en profondeur nos maux les plus cachés et les plus secrets.

 

         Qu’en ces temps si troublés, nous puissions vivre ce temps de l’Avent comme un vrai temps de désir et que Jésus vienne dans nos cœurs nous donner sa Paix ! Et que la Vierge Marie, que nous allons plus particulièrement fêter le 1er janvier 2017, nous donne de suivre son Fils sur le chemin de la miséricorde, de la force et de la tendresse, celle précisément de Noël !

 

 

 

 

 

Eglise Saint-Léger de Cognac

à l’occasion du millénaire de la fondation monastique

 

Homélie du P. Joël Letellier, en l’église Saint-Léger de Cognac

le dimanche 16 octobre 2016 – 29e dimanche ordinaire, Année C

(Ex 17, 8-13 ; 2 Tm 3, 14- 4, 2 ; Lc 18, 1-8)

 

« Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? »

(Lc 18, 18)

 

Avec un peu d’audace, nous pouvons paraphraser ou adapter cette interrogation du Christ dans l’Evangile que nous venons d’entendre : le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi chez les habitants de Cognac, trouvera-t-il encore, dans la ville de Cognac et dans ses alentours, des cœurs capable de l’accueillir ? A vrai dire, nous sommes tous concernés, individuellement et collectivement, où que nous soyons et qui que nous soyons.

 

Nous nous souvenons peut-être de la question posée le 1er juin 1980 par saint Jean-Paul II lors de sa venue en France : «  France, fille aînée de l’Eglise, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? ». Nous ne pouvons pas ne pas nous poser aussi cette question lorsque nous commémorons le millénaire d’un évènement religieux, d’une fondation monastique, de l’émergence d’une cité. Le but n’est pas de nous réfugier dans un passé plus ou moins lointain, plus ou moins idyllique d’ailleurs, mais de nous souvenir, de faire mémoire d’un fait historique pour prendre conscience de nos racines religieuses et culturelles et de voir où nous en sommes actuellement et ce que nous pouvons envisager pour l’avenir. Ce que nous avons reçu des anciens, n’avons-nous pas aussi, dans la fidélité et la créativité, à le transmettre aux nouvelles générations ?

 

A plusieurs reprises, j’ai entendu que vous considériez l’année 1016, parce qu’elle est l’année retenue de la fondation monastique du prieuré Saint-Léger, comme étant aussi, par le fait même, la date de naissance de la ville de Cognac. Qui dit naissance, dit aussi baptême, n’est-ce pas ? Je pourrais alors vous poser la question : « Cité de Cognac, qu’as-tu fait de ton baptême ? ».

 

Cognac, le sel et la vigne, les moines et les reliques de saint Léger

 

Cognac, toi la ville qui a vu naître François Ier en 1494, c’est assurément la renommée de ton eau-de-vie qui a porté ton nom sur tous les continents et ta bonne réputation perdure. Tu es une ville entourée de vignes généreuses et tu es dotée d’un savoir-faire qui se transmet de père en fils. Le symbolisme de la vigne est des plus évocateurs dans la Bible et tout le monde sait que les moines et le vin ont toujours fait bonne alliance. Le bénédictin qu’était dom Pierre Pérignon, contemporain de Louis XIV, n’est pas de ton terroir, lui qui est né à Sainte-Ménéhould, dans l’Est, et qui avait la garde des vignes et pressoirs de l’abbaye Saint-Pierre d’Hautvillers, près d’Epernay. Et cependant, vous aussi habitants de Cognac, vous avez les vignes de la Petite et de la Grande Champagne dont vous pouvez être fiers.

 

Ce ne sont pourtant pas la viticulture et le commerce du vin ou de l’eau-de-vie qui ont suscité la fondation du prieuré de Cognac au XIe siècle avec l’arrivée de quelques moines de la très riche et très puissante abbaye auvergnate d’Ebreuil, mais peut-être davantage le commerce du sel qui, dès le IXe siècle, avec le port saunier sur la Charente, fit prospérer la région.

 

L’abbaye d’Ebreuil était placée sous le vocable et la protection de saint Léger (Sanctus Leodegarius), le célèbre évêque d’Autun vers 663, qui fut cruellement torturé par le maire du palais de Neustrie Ebroïn, puis déporté chez des religieuses de Fécamp et finalement mis à mort en 679. Les reliques du martyr furent gardées et vénérées, dès 682, par les moines de l’abbaye Saint-Maixent dans le Poitou, non loin de l’abbaye Saint-Martin de Ligugé. C’est d’ailleurs, vers 684, à la demande de l’abbé de Saint-Maixent Audulf, que l’abbé de Ligugé Ursinus écrivit la biographie de saint Léger. Lors des incursions normandes, les moines de Saint-Maixent s’exilèrent en 898 avec leurs précieuses reliques vers la Bretagne, à Redon, et assez rapidement, en 903, vers l’Auvergne, précisément à Ebreuil qui bénéficia, par le fait même, de la présence d’une partie des reliques du saint martyr que vinrent vénérer de nombreux pèlerins. Rien d’étonnant dès lors que la fondation par Arnauld de Villebois, évêque de Périgueux, du prieuré de Cognac, non pas en 1041 ou en 1031 comme on l’a d’abord avancé mais en 1016 selon des experts sans doute ici présents, ait été placée sous le patronage de saint Léger d’Autun. L’installation des moines se fit vraisemblablement de façon plus structurée vers 1031 avec pour prieur, de 1032 à 1050, Aimery Maintrol. Les bénédictins menèrent la vie monastique en ce lieu dépendant de l’abbaye d’Ebreuil jusqu’aux guerres de religion, au XVIe siècle. Les moines sont alors chassés et le prieuré dévasté.

 

Les moniales bénédictines au prieuré de Cognac

 

La Règle de saint Benoît va pourtant continuer à être observée et l’office liturgique chanté avec l’installation en 1622 de religieuses bénédictines. Elles y seront vite 37 moniales sans compter les converses, établies à Saint-Léger de Cognac par le pape Grégoire XV, autorisées comme il se devait à l’époque par le roi en janvier 1623 et vérifiées par le Parlement trois mois après. Le prieuré qui comptera jusqu’à 70 moniales perdurera jusqu’à la Révolution. Les premières prieures de Notre-Dame de Grâces, de Saint-Liguaire, car tel est devenu son nom, seront issues de la famille de Montbron (ou Montberon)  telles Louise de Montbron, auparavant moniale à l’abbaye de Jouarre et décédée en 1660, puis sa sœur Marie qui lui succéda comme prieure jusqu’à sa mort en 1669. Une autre de leur sœur, Elisabeth (+ 1665), se trouvait aussi moniale de ce prieuré de Cognac qui fut très florissant. Quant à Catherine de Montbron qui fut la première cloîtrée dès 1622, elle fut inhumée ici en 1671 avec pour épitaphe : « Ci gît très illustre et vertueuse demoiselle Catherine de Montbron, de la maison de Fontaines Chalandray, fondatrice de ce monastère. Au milieu de la cour et du monde, elle fit vœu de virginité, assembla ses trois sœurs afin d’observer la Règle de saint Benoît. L’humilité, générosité et douceur ont éclaté en sa vie aussi bien que la charité. Elle a fondé la lampe devant le Saint Sacrement et la messe de prime pour ses parents. Elle décéda saintement en l’âge de 82 ans le 11e jour de juin 1671. Priez Dieu pour son âme ».

 

En tant que moine bénédictin, je ne peux pas ne pas être sensible à ce riche passé monastique, à ces générations de moines et de moniales qui prièrent en ce lieu, qui chantèrent la gloire de Dieu, qui rayonnèrent de la charité du Christ, qui goûtaient et savouraient la Parole de Dieu. Indéniablement il y a là une continuité dans l’histoire malgré les inévitables ruptures de périodes troubles et douloureuses. La ville de Cognac a baigné et, pourrait-on dire, a été baptisée dans ce fleuve multiséculaire de la psalmodie monastique, portée par l’eucharistie quotidienne, ce pain vivifiant et ce breuvage de vie que nous a légués le Christ.

 

La sainteté de saint Martin et la présence de sa réputation

 

En tant que moine de Ligugé, je ne peux pas ne pas être sensible aussi et tout particulièrement à la proximité de l’église et du quartier Saint-Martin. Nous fêtons cette année le 1700e anniversaire de la naissance de saint Martin qui est né en 316. Il a vécu neuf ans, de 361 à 370, sur le site de Ligugé, seul puis entouré de quelques frères, rendant visite fréquemment à l’évêque de Poitiers saint Hilaire. En 370, saint Martin fut enlevé de Ligugé par les Tourangeaux pour qu’il devienne leur évêque. Son biographe, Sulpice Sévère, nous a relaté, dès 395, nombre de faits miraculeux et, à son tour deux siècles plus tard, Grégoire de Tours, vers 590, nous a transmis bien d’autres miracles de saint Martin lors de ses pérégrinations, dans le Poitou ou ailleurs comme dans l’Aunis, la Saintonge ou l’Angoumois, notamment lorsqu’il s’est rendu en 384 au concile de Bordeaux. Sur le lieu de ses miracles, il n’est pas rare de voir surgir un oratoire, une chapelle comme à Nieul-lès-Saintes ou à Sireuil (Siran). Ses biographes ne mentionnent pas la venue de saint Martin ici mais elle est fort possible et l’on peut imaginer sans trop de risque que ce soit sa réputation de thaumaturge qui ait suscité une chapelle, une église, un cimetière important et très ancien, remontant au moins à l’époque mérovingienne, et même par la suite un prieuré Saint-Martin qui fut souvent, du temps des moines et même des moniales de Cognac, parfois de façon abusive, une dépendance du prieuré Saint-Léger.

 

En quelque sorte, on pourrait presque dire que c’est saint Martin qui a évangélisé et baptisé le terroir du Cognaçais. Ce qui non sans humour ferait en ce cas reculer votre millénaire de quelque 650 ans ! Quoiqu’il en soit, votre terre et votre ville ont reçu la rosée de Dieu et il ne faudrait pas que s’éteigne la prière. Des communautés ardentes et des cœurs généreux sont là pour attester de leur reconnaissance pour les bienfaits reçus de l’histoire, pour vivre le présent et pour préparer la moisson de demain. Dans les murs de la cité, la vie contemplative des carmélites de Cognac pérennise la longue tradition monastique. Hier nous fêtions sainte Thérèse d’Avila et aujourd’hui à Rome le pape François procède à la canonisation d’Elisabeth de la Trinité, deux figures emblématiques de l’Ordre du carmel.

 

La première lecture de ce dimanche nous faisait voir Moïse intercédant pour son peuple, les bras soutenus par Hour et Aaron, symbole de la prière persévérante et communautaire. C’est ensemble que nous pouvons faire monter une même prière, ensemble que nous pouvons œuvrer pour que l’Evangile de l’Amour soit connu, aimé et pratiqué.

 

Habitant de Cognac, demeure ferme dans ce que tu as appris !

 

Terminons en reprenant les termes de saint Paul s’adressant non seulement à Timothée mais aussi à chacun de nous : « Bien-aimé, demeure ferme dans ce que tu as appris : de cela tu as acquis la certitude, sachant bien de qui tu l’as appris. Depuis ton plus jeune âge, tu connais les Saintes Ecritures : elles ont le pouvoir de te communiquer la sagesse, en vue du salut par la foi que nous avons en Jésus-Christ. Toute l’Ecriture est inspirée par Dieu ; elle est utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser, éduquer dans la justice ; grâce à elle, l’homme de Dieu sera accompli, équipé pour faire toutes sortes de bien. Devant Dieu, et devant le Christ Jésus qui va juger les vivants et les morts, je t’en conjure, au nom de la manifestation de son règne : proclame la Parole, interviens à temps et à contretemps, dénonce le mal, fais des reproches, encourage, toujours avec patience et souci d’instruire ».

 

Habitant de Cognac, demeure ferme dans ce que tu as appris ! Je t’en conjure : proclame l’Evangile ! Que la Vierge Marie, que saint Martin, saint Léger, saint Benoît et tous les saints t’aident à vivre saintement en suivant le Christ Jésus !

 

P. Joël Letellier, o.s.b.

 

 

 

 

Solennité de Saint Martin

1700e anniversaire de sa naissance

 

Homélie prononcée par le P. Denis Bissuel, o.p., Prieur des dominicains de Lille,

à l’abbaye Saint-Martin de Ligugé,

le  vendredi 11 novembre 2016, en la solennité de saint Martin

(Ez 34, 11-17 ; 1 Thess 2, 4-8 ; Mt 25, 31-45)

 

 

« En vérité, je vous le dis »

 

« En vérité, je vous le dis ». Voilà une manière de parler qui doit attirer l’attention et nous inviter à l’écoute, qui annonce un propos qu’il va falloir entendre. Jésus veut nous faire entendre et comprendre quelque chose d’important pour nous, de vital, alors que nous célébrons aujourd’hui dans la joie et l’action de grâce la fête de saint Martin. Si l’évangile que nous venons de proclamer a été choisi c’est qu’il a quelque chose à voir avec Martin, avec la vie de saint Martin, parce que saint Martin l’a reçu dans son cœur comme une Bonne Nouvelle.

 

Le ton est grave pourtant : « En vérité, je vous le dis », nous dit Jésus, j’ai souffert de la faim et du froid, et vous êtes venus me réconforter ; j’étais traqué comme une bête, exilé, et vous m’avez reçu chez vous. J’étais dans le dénuement, traversant une mauvaise passe, fatigué, déprimé, et vous m’avez aidé à me ressaisir, à reprendre confiance, et à trouver ma place dans la vie, dans la communauté et dans la société.

 

Et Jésus ne s’arrête pas là. La gravité du ton dit l’urgence, car il s’agit bien d’une question de vie ou de mort. La parole se fait plus insistante, tranche, telle l’épée à double tranchant de l’Ecriture, dans le vif de nos existences, et sépare, apparemment le plus simplement du monde, entre les brebis et les boucs, sans position intermédiaire :

 

J’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger ; on m’a dévêtu, humilié, et vous avez ricané. J’ai crié ma détresse et vous n’avez pas bougé le petit doigt. J’attendais un sourire et vous avez tourné la tête.

 

Ce pauvre bougre, c’était moi !

 

Comme les uns et les autres levaient les bras au ciel et s’étonnaient : mais quand Seigneur ?, le Fils de l’Homme leur livra le grand secret : « En vérité, je vous le dis, chaque fois que vous l’avez fait au moindre de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » Vous voyez, pourrait nous dire encore Jésus, ce pauvre bougre qui grelotait dans les rues d’Amiens et pour qui Martin a partagé son manteau, ce pauvre bougre, c’était moi. Quelle révélation, pour Martin et pour nous !

 

Découvrir que Jésus notre Seigneur et notre Maître,  notre Sauveur prend visage du pauvre, reçoit l’aumône, s’identifie à lui ; que Jésus, par sa présence encore cachée, révèle en chacun une immense et intouchable dignité, c’est là le salut et la vie.

 

Le seul critère de l’amour fraternel,

de la compassion, de la miséricorde

 

Découvrir, comprendre que, si jugement il y a, c’est sur le seul critère de l’amour fraternel, de la compassion, de la miséricorde, de l’engagement concret auprès de ceux qui sont dans le besoin. Si jugement il y a, c’est aussi pour nous réveiller de notre torpeur, c’est qu’il s’agit d’amour, de l’amour de Dieu qui attend notre amour et veut arracher l’humanité à l’indifférence, à la haine qui peuvent conduire à la destruction. La menace formidable du jugement ne pèse que sur le monde mauvais. Jésus est venu nous en protéger, il est venu chercher et sauver la brebis perdue, égarée un de ces jours de brouillard et d’obscurité que nous pouvons nous-même connaître et traverser. Martin l’avait compris, il va vivre l’Evangile, pleinement.

 

Martin, fils d’un soldat romain, a été littéralement retourné, sa vie a basculé. Devenu chrétien, disciple de Jésus-Christ, il rejoint saint Hilaire à Poitiers et fonde le premier monastère des Gaules à Ligugé. Sa vie est désormais toute donnée au Christ et à ses frères humains. Sentant les besoins et les appels de ses contemporains, il va, parcourt les campagnes, prêche, car, comme l’écrit l’apôtre Paul : « Quand Dieu nous a confié l’Evangile après nous avoir éprouvés, nous prêchons en conséquence. » En effet, si l’Evangile est une Bonne Nouvelle, il doit être proclamé, faire du bien, aider les gens à vivre debout.

 

Martin, plein de zèle et de charité

envers ses frères moines et ses frères humains

 

Martin est de ceux qu’on aurait aimé entendre prêcher, mais 1700 ans nous séparent de lui. Sa prédication ouverte et populaire a dû toucher les cœurs, se répandre, et peut-être jusqu’à nous, quand on sait qu’environ 500 localités portent aujourd’hui son nom, et combien de noms et de patronymes.

 

Sa popularité fit qu’on le choisit malgré lui comme évêque, pasteur, qui, tel le bon berger décrit par le prophète Ezéchiel, doit veiller sur son troupeau et prendre soin des égarés, des faibles et des malades. Il n’a pas cessé d’être moine en devenant évêque, humble, pauvre, habillé comme un pauvre.

 

Jusqu’à sa mort saint Martin de Tours et de Ligugé fut fidèle au Christ, à l’Evangile, plein de zèle et de charité envers ses frères moines et ses frères humains. Il fut homme de paix et de combat contre les assauts et les ruses du Malin qui a plus d’un tour dans son sac.

 

Une lettre de Sulpice Sévère relate ces deux faits significatifs : avant de mourir il alla visiter une paroisse, Candes, car les clercs de cette église étaient divisés et il désirait y rétablir la paix.  Puis, retiré dans son monastère, ses frères le voyant mourant lui dirent : « Pourquoi nous abandonnes-tu ? » Martin répond par une prière : « Seigneur, si je suis encore nécessaire à ton peuple, je ne refuse pas le travail. Que ta volonté soit faite. » Ainsi il ne craignait pas de mourir et il ne refusait pas de vivre.

 

Tel fut celui qui reste le maître des moines de Ligugé.

 

Que son exemple et son intercession nous aident à rester nous aussi fidèles jusqu’au bout à l’appel et à la volonté de Dieu !

 

P. Denis Bissuel, o.p.

 

 

 

     « Même s’il est vrai que ses faits et gestes ont pu tant bien que mal être exprimés avec des mots, sa vie intérieure, sa conduite quotidienne, son âme toujours tendue vers le ciel, jamais – je le confesse en vérité – jamais aucun discours ne les exprimera.

    

     Je veux dire cette persévérance et cette juste mesure dans l’abstinence et dans les jeûnes, cette capacité à veiller et à prier, à y passer ses nuits aussi bien que ses jours, à ne laisser sans le remplir de l’œuvre de Dieu aucun moment où il se soit permis le repos ou l’activité, ou même la nourriture ou le sommeil, si ce n’est dans la mesure où les exigences de la nature l’y contraignaient.

 

     Je l’attesterai en vérité : même si Homère en personne surgissait, comme on dit, du fond des enfers, il ne pourrait pas exposer tout cela. Tant il est vrai qu’en Martin, tout est trop grand pour pouvoir être formulé avec des mots »

 

     Jamais aucune heure ni aucun instant ne se sont écoulés sans qu’il s’adonnât à la prière ou s’appliquât à la lecture ; et pourtant, même au milieu de sa lecture ou de n’importe quelle autre action, jamais il ne donnait de relâche à son esprit en prière. Rien d’extraordinaire à cela : selon l’habitude des forgerons qui frappent sur leur enclume dans l’intervalle de leur travail, en quelque sorte pour alléger leur peine, ainsi Martin priait sans cesse, même quand il avait l’air de faire autre chose »

 

Sulpice Sévère (né v. 363 - v. 410/429), Vie de saint Martin, 26, 2-4 (Sources Chrétiennes 133 ; traduction par Jacques Fontaine) t. 1, Cerf, 1967, p. 315-316.

 

 

 

 

 

 

 

Apprendre à voir et à vivre l’essentiel

à l’heure de l’irruption de Dieu

 

Homélie prononcée par le P. Joël Letellier à l’abbaye Saint-Martin de Ligugé

le dimanche 13 novembre 2016 - 33e dimanche ordinaire, année C

(Ma 3, 19-20 ; Thess 3, 7-12 ; Lc 21, 5-19)

 

 

Une inconscience collective

 

Vous connaissez sans doute cette histoire imagée que l’on raconte parfois et de diverses manières : un homme se trouve dans un train, profondément endormi, et se réveille soudain. Engourdi et comme frappé d’amnésie, il ne sait plus où il est ni d’où il vient ni où il va. Aux personnes qui sont proches de lui, il leur demande de le renseigner sur la direction du train mais personne ne le sait, chacun se préoccupant surtout de sa lecture, de son jeu de cartes, de sa vidéo. Auprès d’autres passagers un peu plus loin, il tente aussi de se renseigner mais en vain. Personne ne peut lui dire d’où le train est parti ni où il va mais la plupart se préoccupent surtout du retard éventuel de ce train, de sa vitesse ou de sa lenteur, de ce qu’ils vont manger et à quelle heure, du dérangement que font certains en téléphonant ou du bruit que les écouteurs de leurs voisins laissent passer sans filtre. Notre dormeur, maintenant bien réveillé, s’emporte à leur encontre en leur disant qu’il est parfaitement stupide et absurde de voyager inconsciemment en ne sachant pas où l’on va, ni d’où l’on vient ni ce que l’on fait dans cette sorte de galère des temps modernes.

 

On devine aisément la transposition à opérer et le message qui concerne notre société qui court, qui court mais qui ne sait pas trop où elle va. A la recherche éperdue de la vitesse, de l’augmentation du chiffre d’affaire et du mieux-être davantage technologique plus qu’humain, on en vient facilement à oublier l’essentiel : la raison de notre existence.

 

Cette parabole n’a peut-être pas la saveur des paraboles évangéliques de Jésus mais elle peut nous faire prendre conscience de façon humoristique, et surtout dramatique en fin de compte, de la façon dont beaucoup de nos contemporains peuvent vivre, traverser cette vie, et se retrouver à certains moments, perdus, hagards faute de s’être posé résolument les questions du pourquoi de la vie et de la finalité de notre existence terrestre. Et cela peut nous concerner nous-mêmes, nous qui avons pourtant la foi mais qui mettons à certains moments, comme en sourdine, la cohérence entre ce à quoi nous croyons et notre propre manière de vivre.

 

Qu’est-ce qu’une vie réussie, accomplie ?

 

L’Evangile de ce jour fracasse nos rêves et nos faux semblants : « Ce que vous contemplez, dit Jésus à ses disciples, des jours viendront, où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit » et il continue avec force et tendresse : « Prenez garde de ne pas vous laisser égarer ». C’est à un sain discernement que Jésus nous convie. Sur quoi ou sur qui plaçons-nous notre confiance et notre espérance ? Que nous soyons, prêtre ou séminariste, moine ou fidèle, croyant ou incroyant, quel est pour nous le vrai but de notre vie ? Qu’est-ce qu’une vie réussie, accomplie ? Beaucoup d’aspects et d’éléments peuvent nous sembler importants alors qu’ils ne sont qu’illusions ou au moins à relativiser. A l’inverse, nous passons à côté de l’essentiel, là où Dieu véritablement nous attend, là où devraient converger toutes nos pensées et tous nos efforts.

 

« Des faits terrifiants » pourront nous réveiller soudain en sursaut alors que des petits signes discrets devraient déjà nous tenir en éveil. Comment veiller et persévérer dans le bien sans se relâcher, sans s’endormir quand tout est paisible mais aussi sans s’angoisser et sans paniquer dans les moments difficiles ? « C’est par votre persévérance, dit Jésus, que vous obtiendrez la vie ».

 

Deux témoins de la foi, deux veilleurs :

Saint Martin au IVe s. et le Père Jacques Hamel, au XXIe s.

 

Deux témoins de la foi, deux veilleurs, l’un au IVe siècle et l’autre au XXIe nous ont tracé la voie. Ils sont proches de nous et nous apprennent à voir et à vivre l’essentiel à l’heure de l’irruption de Dieu.

 

Saint Martin a vu le pauvre transi de froid à la porte d’Amiens. Par l’élan spontané de son cœur comme par son jugement intérieur inspiré par la nature et par la grâce, il accomplit le geste salvateur de sa charité empressée. Emblématique est la leçon magistrale qu’il nous donne de l’attention à l’autre soi-même, à son alter ego en qui se cache et se révèle le Christ souffrant. Rien de plus essentiel qui nous ramène aux exigences évangéliques de l’amour du prochain et du message des Béatitudes.

 

Le Père Jacques Hamel, dans l’humble et noble service du prêtre, célébrant l’eucharistie quotidienne entouré d’une poignée de fidèles, savait où était l’essentiel de la vie et il a su le transmettre par son sang offert et versé. Il est mort martyr tel qu’il a été toute sa vie : un témoin du Christ auprès des hommes. En Jésus, il a accompli sa Pâque et, par son exemple, il nous invite à nous tenir toujours prêts car nous ne connaissons ni le jour ni l’heure où Jésus, dans son amour invincible et miséricordieux, viendra nous chercher.

 

P. Joël Letellier, o.s.b (Ligugé)

 

 

 

 

 

Promesse d’oblature de Thierry Rouffignat

 

Remerciements que le nouvel oblat a adressés, le dimanche 30 octobre 2016,

à la soixantaine de personnes présentes dans l’église claustrale de Ligugé

 

Que puis-je vous dire ce matin ?

Un grand merci à tous, à chacun, à chacune !

 

Vous ne pouvez imaginer ma joie et mon émotion de vous voir tous ici réunis en cette matinée.

 

Je ne peux vous remercier individuellement en cet instant, mais vous êtes là ! C’est l’essentiel et cela me touche profondément.

 

Que vous soyez venus directement d’Angleterre, de Paris, de Poitiers, de Verteuil ou d’ailleurs, je suis fier de vous !

 

Je dois tout de même citer trois personnes :

 

Père Joël : un jour, Père Joël, vous m’avez introduit à votre Supérieur avec ces mots : « Thierry, tel un oiseau migrateur, il revient au nid ». Oui, vous aviez trouvé les mots justes : Ligugé, le monastère, les Frères… le seul lieu où je me sente bien, où je suis moi.

Merci de votre accueil, de vos conseils, de votre sollicitude et, à travers vous, je salue toute la Communauté.

 

Karine et Olivier : ma sœur, mon beau-frère, mes piliers, mes amours ! Merci.

 

Maman : Oui, merci Maman. Je suis convaincu que tu es heureuse dans ton éternité. Le vide de ton absence te rend encore plus présente en cet instant. Sans ton amour et l’éducation reçue de toi, je ne serais sans doute pas là. Merci.

 

La liste des mercis pourrait être très longue, mais je ne veux choquer personne. De toute manière, le plus important, le plus beau merci que je doive formuler, c’est celui-ci : merci Seigneur ! Oui, merci Seigneur de ne m’avoir jamais abandonné !

 

A des degrés différents, vous connaissez tous mon histoire : quatre évènements majeurs !

 

A 3 ans, mon père s’est volatilisé sans plus jamais donner signe de vie ! Des histoires d’adultes, soi-disant, mais qui laissent des traces…

 

A 10 ans, mon beau-père décède la veille de la naissance de sa propre fille. Suite à cet évènement plus que crucifiant pour elle, ma mère s’est réfugiée dans le Christ et dans son Eglise, entraînant avec elle ses deux enfants.

 

C’est à cette époque-là que j’ai commencé à m’investir dans la vie de ma paroisse ; le prêtre est venu me proposer d’intégrer un groupe d’animation pour jeunes. Puis, plus tard, je me suis beaucoup investi dans le diocèse d’Angoulême ; trop, beaucoup trop ; allant jusqu’à l’activisme inutile et l’oubli de moi-même.

 

Parallèlement, j’ai suivi les sessions du Service des Vocations au Séminaire de Bordeaux. Je me revois, un jour, disant à une amie qui, aujourd’hui, est avec nous par la pensée : « un jour, je serai prêtre ! » C’était dans l’église d’Aizecq, celle de Saint-Pierre Aumaître, à deux pas de Verteuil… Prêtre, je voulais être prêtre ! Pour cela, il fallait tout quitter : ce fut impossible ! Il y avait mes aspirations profondes et il y avait ma personnalité propre avec laquelle je refusais de composer…jusqu’à ce que j’en étouffe !

 

A 34 ans, j’étouffe tellement que je ne veux plus vivre. Les détails sont inutiles, l’essentiel est de savoir qu’un homme me sauve grâce à son pouvoir, sa foi, son énergie. Il s’appelait Henri. Cet Henri-là, beaucoup d’entre vous l’ont connu aux belles heures de la gloire confolentaise. Mais son Saint Patron savez-vous qui il est ? Saint Henri est l’un des Patrons des Oblats Bénédictins avec Sainte Françoise, Sainte Scholastique et, bien évidemment, Saint Benoît !

 

Dernière date capitale : 11 juillet 2015. Infarctus. Arrêt cardiaque. Le Big-Bang pour moi.

 

Il est plus que temps de redresser la barre, de changer de conduite ; c’est une lutte de chaque instant pour « s’acheter » une nouvelle conduite. Les conséquences de cet accident sont là, bien présentes aujourd’hui ; elles le seront demain, elles le seront toujours. J’ai été laminé par cet accident, mais je suis là, debout, sans canne, grâce à Dieu, grâce aussi à votre présence à mes côtés ; mais aussi, j’en suis persuadé, grâce à Saint Benoît : le 11 juillet, nous le fêtons !...

Si j’énumère ces évènements, c’est pour que vous compreniez mieux ma démarche d’aujourd’hui.

 

Car ce qui s’est révélé progressivement, très progressivement, c’est que j’appartiens au Christ. Depuis le jour de mon baptême, je Lui appartiens comme nous Lui appartenons tous : qui que nous soyons, quoi que nous fassions ! Le Christ a toujours été là, présent ! Lorsque j’étais abattu, Il m’a relevé. Lorsque je me suis éloigné, Il est resté discret, mais Il était là. Il est patient, Il ne s’impose jamais. Pour sourire un peu et pour ceux qui connaissent ma vie verteuillaise, j’ai envie de le comparer à ma voisine : je la jette par la porte, elle revient par la fenêtre…A la grande différence que, Lui, ne s’impose jamais. Il attend. Et un jour, il y a le grand signe. Celui contre lequel vous ne pouvez plus lutter ; la Vérité, la Vraie s’impose à vous.

 

Si mon cœur a accepté de repartir après une heure trente de réanimation, il doit bien y avoir une raison. Depuis, chaque jour qui passe, je comprends davantage cette raison. C’est vrai que lorsque je vais mal, lorsque je n’en peux plus d’être dépendant de tout le monde, de vous tous, quand je réalise à quel point je suis blessé dans mon corps, j’interpelle Dieu en criant vers Lui : « mais enfin, pourquoi cela n’a pas été la véritable fin ? »

 

Cela n’a pas été la fin parce que le Christ a beaucoup plus souffert que tout cela ; parce que, tout simplement, Il me tient par la main depuis longtemps ! Depuis toujours ! Progressivement, Il me montre le chemin : le premier lieu où j’ai voulu aller en sortant de l’hôpital, c’est ici, Ligugé ! Ligugé que j’avais connu étudiant. J’aurais pu choisir d’autres lieux, d’autres monastères, comme Belloc que j’aime tant ! Non, ne me demandez pas pourquoi : c’était ici et pas ailleurs ! Le Christ, Lui qui est « Le Chemin, la Vérité et la Vie », c’est Lui seul qui m’a mené ici. Et comme Il a bien fait ! Oui, ici, je suis heureux. Ce monastère est le seul endroit où je sois capable de dire : « ici, paix et sérénité m’envahissent ». Qui plus est, je sais désormais que j’y ai des Frères qui me portent. Chaque fois que je viens puiser ici, je grandis et je m’abandonne davantage au Christ. Certains d’entre vous, parait-il, ont noté des changements en moi. Ils n’ont pas tort. Je me laisse dépouiller tranquillement, les choses se font naturellement sans qu’il m’en coûte. Ce qui me semblait indispensable, essentiel, disparaît sans que je m’en rende compte. Je veux m’offrir le plus humblement possible au Christ et Lui accorder la plus grande part.

 

Riche de mon passé, fort de mes erreurs, je désire ardemment que mon oblature « porte des fruits ». J’en touche déjà du doigt un ou deux…petit clin d’œil à mon ami psychanalyste !...

 

En cet instant, j’ai une pensée émue pour tous ceux qui m’ont façonné : mes nombreux amis prêtres et… mon professeur d’anglais. Car enfin, si tout cela n’avait pas été écrit depuis bien longtemps, trouveriez-vous une explication au sens de mes études ? Je suis allé à l’Université pour étudier la littérature anglaise. Combien de fois ai-je pensé que j’avais fait une profonde erreur ! Pourquoi la littérature anglaise, et non l’espagnole, l’allemande ou que sais-je encore ? Parce que vous êtes là, mes chers amis anglais, ce matin ! Mais aussi parce que cette grande dame que je viens de citer me faisait souvent de très belles leçons de catéchisme ; autour d’une tasse de thé, nous commentions le « Nouveau Catéchisme de l’Eglise Catholique ».

 

Pour conclure, je tiens à vous dire que je porterai fièrement et constamment ma médaille de Saint Benoît comme un signe, un signe d’appartenance qui interpelle.

 

L’Eglise du Christ est en souffrance. Elle a besoin de nouveaux serviteurs. Elle a besoin de signes ! Elle a aussi besoin que nous n’ayons plus honte d’être et de dire qui nous sommes. Souvenons-nous de Saint Jean-Paul II et de la « Fille Aînée de l’Eglise ». Qu’a-t-elle fait des promesses de son baptême, cette fille ? Si ce n’est se cacher, vivre en recluse, parfois se laisser envahir quitte à se renier ! Non, je ne suis pas en train de me « radicaliser » ! Ou si je le fais, c’est en donnant d’autres acceptions à ce mot que nous entendons trop fréquemment ces derniers mois ! Néanmoins, je prie et je prierai beaucoup pour que l’Eglise et l’Histoire donnent raison au courageux, au très courageux Pape François.

 

Etre oblat n’est ni un honneur ni un privilège. C’est une offrande à Dieu pour construire un monde meilleur où seules les valeurs évangéliques ont cours ; toutes les autres valeurs, quelles qu’elles soient, sont sans valeur.

 

Etre oblat, c’est accepter de se jeter dans les bras infiniment miséricordieux de Notre Seigneur et d’y entraîner tous ceux qui croisent notre route.

 

Que ce Dieu, Père Aimant, qui n’abandonne jamais aucun de ses enfants vous bénisse et, s’Il ne l’a pas déjà fait, qu’Il se révèle un jour ou l’autre à vous, comme Il l’a fait pour moi ! En attendant, sachez que je vous porte tous dans mon cœur et dans ma prière et que je vous souhaite vraiment d’être heureux dans l’aujourd’hui de votre vie. En retour, s’il vous plait, priez pour que je ne défaille jamais à ma promesse.

 

Bonne journée à Ligugé !                                                        

Thierry Rouffignat

Ligugé, le 30 octobre 2016

 

 

 

 

 

 

      Après chaque réunion des oblats ou retraite, notre oblat Christian Lemaignan nous donne à lire un texte que lui a inspiré le thème de la rencontre. A l’issue, des journées de l’oblature consacrées aux chapitres de l’Office divin (ch. 8 à 20 de la RB), voici ce qu’il nous a lu.

 

Dieu, viens à mon aide !

 

La méditation est une lente imprégnation de la parole de Dieu

Elle se vit à travers une répétition des psaumes et des leçons,

Elle s’adapte prudemment à la faiblesse de l’homme,

Favorisant la vigilance par une rumination des versets,

Et une louange perpétuelle qui est dilatation des heures et de l’âme.

 

Dans ta quête de vérité, de rectitude et de sainteté,

Discerne la révélation de Dieu vivant et agissant,

Par la parole du Père qui te travaille et que tu reçois.

Parole incarnée dans une parole d’homme qui prie

D’une façon brève et pure, comme une attirance,

A travers tes lèvres lorsqu’elle chante pour Lui.

 

Lorsque tu es sans force, vieilli, entouré d’oppresseurs

Face aux épines de querelles, ton âme est collée à la poussière,

Sois guéri en redonnant toute sa place à Jésus, par le jeûne et la communion,

Par le Notre Père, la lectio divina et la pratique de la charité.

Dieu est le rocher de ton refuge, le bouclier qui t’entoure,

Mieux vaut s’abriter dans le Seigneur que de se fier en l’homme.

 

Dieu, viens à mon aide, crée en moi un cœur pur,

Restaure en ma poitrine un esprit ferme,

Vivifie-moi selon ta parole, tes volontés et tes commandements,

Appelle-moi à être avec toi, dans un cœur à cœur pour l’éternité.

 

Christian Lemaignan