N° 37 – Le mardi 27 février 2018

 

 

 

Le manteau partagé de Saint Martin

 

Lettre aux oblats n°19

 


 

Saint Martin,

Priez pour nous !

 

 

Abbaye Saint-Martin

F – 86240 Ligugé

05 49 55 21 12

 

 

« Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait »

(Mt 25, 40)

 

 

Le partage du manteau : le mot du P. Joël

 

Chers Oblats et amis,

 

C’est le 16 octobre 2017 que le n° 18 de la Lettre aux oblats vous a été envoyée, voici donc un peu plus de quatre mois maintenant. C’était peu avant la Toussaint et, depuis, après avoir fêté saint Martin nous avons traversé le temps privilégié de l’Avent puis les fêtes de la Nativité et de l’Epiphanie et maintenant nous voici déjà entrés dans le temps du Carême. Bientôt donc ce sera Pâques ! Le temps liturgique nous entraîne vraiment dans une dynamique spirituelle intense.

 

Que s’est-il passé à l’abbaye durant ce laps de temps ?

 

Mentionnons tout d’abord l’entrée dans l’oblature de Madame Elisabeth Chuat, de Saintes, le 9 décembre 2017. Ni son mari, ni leurs deux filles n’avaient pu venir l’entourer, mais il y a avait beaucoup de monde autour d’elle ce jour-là car cela coïncidait avec la fête de l’Immaculée Conception la veille et la rencontre des oblats. Cérémonie d’entrée dans l’oblature toujours émouvante, simple et vraie, qui marque une étape importante pour celui ou celle qui fait cette démarche de foi et pour ceux et celles qui en sont les témoins.

 

Du côté des moines, le 2 février, en la fête de la Présentation du Seigneur au Temple, ce fut la Prise d’habit du Frère Laurent, originaire de La Réunion. Grande joie pour lui-même et pour la communauté en cette journée de la Vie Consacrée !

 

Cette année, le 17 octobre, la fête de la Dédicace de l’église cathédrale de Poitiers revêtit un caractère particulier parce que notre archevêque Monseigneur Pascal Wintzer avait opté pour que tout le clergé du diocèse  – ou du moins les membres qui le pourraient – se rassemble à l’abbaye pour la journée. La cathédrale ayant été désertée, c’est l’abbatiale qui fut remplie ! Ce fut donc une belle concélébration d’environ 85 prêtres autour de Mgr Pascal Wintzer, inhabituelle certes mais qui pourrait bien se renouveler si l’on en croit certains ! Pourquoi pas ? Les prêtres visitèrent ensuite les ateliers en se répartissant en groupes plus restreints et le déjeuner fut pris avec la communauté, non pas à l’abbaye à cause du manque d’espace mais au domaine de Givray tout proche où nous attendait Madame le Maire de Ligugé qui a pu nous dire un mot de bienvenue sur les terres martiniennes. De part et d’autre, nous gardons un magnifique souvenir de cette rencontre qui a donné lieu à de multiples échanges. Heureuse dédicace même si c’est la cathédrale qui a fait les frais de la fête !

 

Du 5 au 10 novembre, le Père Paul Standaert, bénédictin de l’abbaye Saint-André de Bruges, exégète bien connu notamment par les moines et moniales qui ont suivi l’enseignement du Studium Théologique Inter-Monastères (STIM), nous a prêché notre retraite communautaire. Nous lui sommes très reconnaissants de nous avoir menés avec beaucoup de sagesse, en ce temps de prière et de réflexion, sur les pas de saint Paul. C’est lui aussi qui nous a donné une belle homélie pour la fête de saint Martin le 11 novembre, homélie dont le texte est publié ci-après.

 

         Les dernières journées de l’oblature se sont déroulées les 8, 9 et 10 décembre avec une bonne trentaine de participants. Nous avons continué la lecture commentée de la Règle de saint Benoît aux chapitres 28 à 31 et de bons débats ont animé la rencontre. Les prochaines journées de l’oblature sont prévues les 27, 28 et 29 avril. Comme d’habitude, il y aura d’abord le vendredi 27 avril à 16h une réunion informelle où nous échangerons librement sur des sujets divers puis le samedi 28 avril, à 10h et à 16h, nous continuerons l’étude la Règle de saint Benoît. Enfin le dimanche 29 avril, vers 11h45, il y aura encore un entretien peu après la messe.

 

         Dans la dernière Lettre aux oblats, je vous avais annoncé que la prochaine retraite traditionnellement placée la dernière semaine de juillet serait sur les Pères Cappadociens, saints Basile de Césarée, saint Grégoire de Nazianze et saint Grégoire de Nysse. Malheureusement, elle ne pourra pas avoir lieu cette année en raison des travaux de l’hôtellerie. Certes, il y a dans l’actuelle programmation des travaux une incertitude quant à l’échelonnage des tranches mais il semble à peu près certain que fin juillet nous ne pourrons encore disposer d’une grande salle rénovée dans le bâtiment appelé Emmaüs et quant à l’ensemble de l’hôtellerie appelé Saint-Raphaël et Béthanie il sera en passe d’être totalement vidé pour la rénovation de ce secteur. Par conséquent, la prochaine retraite, reportée d’une année, aura sans doute lieu soit du 22 au 27 juillet 2019 soit du lundi 29 juillet au samedi 3 août 2019. Nous aurons le temps d’ici-là de vous confirmer l’une ou l’autre de ces dates.

 

         Puisque nous parlons de rénovation et de changement, il faut que vous sachiez que le jardin potager est en pleine transformation. Chaque année, il nous donne de délicieux produits bien sains et la récolte de la saison qui arrive sera certainement encore améliorée avec un agencement nouveau agrémenté de fleurs et surtout, chose importante, d’un poulailler. Le 3 janvier sont arrivées un coq et les trois premières poules. Il y a maintenant une douzaine de jeunes poules. Grande nouvelle et grande joie pour le Frère Laurent qui en a la charge car, le lundi 19 février, il a trouvé le premier œuf ! A l’entrée du potager, une statue de la Vierge Marie atteste sans nul doute que ce jardin est désormais mis sous sa protection.

 

L’hôtellerie n’a pas été très chargée ces derniers temps sauf pour les fêtes de Noël et en ce moment avec quelques étudiants. Outre des personnes individuelles, nous avons accueilli quelques groupes notamment les Equipes Notre-Dame et le groupe Alpha de Poitiers à qui j’ai donné quelques conférences.

 

Fin octobre, j’ai donné une session biblique sur le thème de l’Alliance aux sœurs augustines de Morlaix où j’ai retrouvé avec joie la communauté et notamment plusieurs de celles que nous avons connues à Bonneuil-Matours, non loin de Poitiers, dont Sœur Monique qui était supérieure et qui l’est toujours en Bretagne. L’occasion m’a été donnée d’aller jusque dans la Vallée des saints pour y voir les monumentales statues à l’effigie des saints bretons (une centaine actuellement mais un millier est prévu pour 2028) qui attirent depuis quelques années un nombre croissant de curieux et de fidèles. Vraiment, un endroit unique, original, où patrimoine et catéchèse peuvent aller de pair.

 

En décembre, je suis allé à Châtellerault pour y donner deux conférences-débats sur l’invitation d’Aude Agneuw-Balestic qui sait bien motiver les jeunes et leurs parents dans le cadre de l’aumônerie. J’y ai retrouvé le Père Jean-Luc Voillot en charge de la paroisse.

 

A plusieurs reprises, je suis retourné chez les sœurs de la Fraternité Marie Immaculée à Amailloux, non loin de Parthenay et, dernièrement, c’est dans le diocèse de Perpignan que je suis allé pour donner une retraite aux sœurs ermites du Perthus. C’est la troisième fois que je me trouvais dans ce lieu isolé et merveilleux auprès de ces sœurs ermites qui vont bientôt, dès la fin de ce mois de février, passer la main aux sœurs de Bethléem. Ces dernières auront la responsabilité du lieu mais les sœurs ermites pourront rester sur place. C’est sœur Marie-Antoine, l’actuelle supérieure, qui m’avait demandé de venir préparer les cœurs avant cette transition importante et je lui en suis très reconnaissant car c’est un endroit habité par la prière. De là, j’ai pu aller au splendide prieuré de Serrabonne, perdu dans les montagnes des Pyrénées, ainsi qu’à la Trinité où se trouve, dans l’église romane, un beau retable baroque et surtout un superbe grand Christ en croix du XIe siècle. L’équipe qui anime ce lieu est des plus sympathiques avec un vrai sens de l’accueil. Enfin, à Perpignan même, j’ai été de nouveau reçu par les clarisses qui sont maintenant bien protégées non seulement par Diego leur chien de race dressé par la gendarmerie mais aussi par sa nouvelle compagne qui porte le gentil nom de Calinette. Attention aux personnes mal intentionnées, qu’elles se le tiennent pour dit !

 

Rappelons qu’à Ligugé, même si les travaux de l’hôtellerie vont restreindre les possibilités de l’accueil pour au moins une année,  des stages et sessions diverses sont organisés de temps à autre. En fonction de ce qu’on recherche et de ce qui est proposé, n’hésitez pas à vous adresser directement à ceux et celles qui organisent ces stages : P. François F.Cassingena@abbaye-liguge.com  pour le chant grégorien et l’émaillerie, Jane Sullivan licorne@calligrafee.com pour la calligraphie et l’enluminure, Georges Farias, fresquiste et iconographe atelier.icones.fresques@hotmail.fr pour l’iconographie  et la dorure à l’ancienne et André Fage andre.fage@akeonet.com aussi pour l’iconographie.

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Enfin, continuons à prier pour tous ceux qui souffrent d’une manière ou d’une autre, pour nos malades, pour nos défunts et pour leurs proches. Pensons particulièrement à la mère du P. Jean-Pierre Longeat qui est décédée le samedi 28 octobre 2017 dans sa 95ème année, à la mère aussi de Gérard Albisson décédée le 15 octobre quelques mois seulement après le décès de son père, et à notre ami et oblat Jean Coursier, de Nevers, décédé le jeudi 15 février 2018 dans sa 91ème année. Je vous recommande aussi un jeune Benoît, tout juste fiancé, emporté fin décembre par une avalanche et dont je connais bien la famille ainsi qu’un autre, Adrien, jeune papa, l’un de nos voisins, décédé lui aussi lors d’une avalanche au début de ce mois de février.

 

Que la lumière du Ressuscité qui va bientôt surgir de nos ténèbres nous illumine et transfigure notre regard et notre existence ! A vous et à tous ceux qui se recommandent à nos prières, je souhaite déjà, au-delà de ce temps de carême que nous traversons, de saintes fêtes de Pâques !

 

 

 

 

 

Présence de l’oblature bénédictine de Ligugé

lors de la rencontre des laïcs des familles spirituelles

à N.-D. de Pitié, le dimanche 2 juillet 2017

 

 

Le cadre de cette rencontre était celui du sanctuaire de Notre-Dame de Pitié dans les Deux-Sèvres près de Bressuire. C’était le dimanche 2 juillet 2017. Il s’agissait pour nous et pour les différentes familles religieuses du diocèse qui ont des laïcs associés de répondre à l’invitation de notre archevêque Mgr Pascal Wintzer qui souhaitait rassembler en « une journée fraternelle de partage et de prière », à l’occasion du synode diocésain, les membres laïcs de ces familles spirituelles pour une meilleure visibilité ecclésiale et donc aussi pour mieux se connaître. Nous étions plus de 200 participants autour de Mgr Pascal Wintzer et du P. Jean-Pierre LongeatVingt-cinq familles religieuses étaient représentées par leur branche laïque.

 

Ce fut pour tous un enrichissement mutuel car les témoignages donnés ont permis de découvrir ou de mieux connaître la grande diversité des charismes présents dans le diocèse. Trois oblats de Ligugé sont intervenus de façon plus spécifique : Yves ... , pour une présentation de l’oblature bénédictine à Ligugé, puis Catherine Labey et Régis Maingot pour un témoignage plus personnel donné en duo qui a été très apprécié. L’oblature de Ligugé était représentée par une bonne quinzaine de membres. Nous disons un grand merci à ceux et celles qui ont œuvré pour l’organisation de cette journée, spécialement à Sœur Marthe Duhaime et à Sœur Anne-Marie Lagan.

 

 

 

 

 

 

Brève présentation des Familles spirituelles du diocèse

Texte lu par Yves ... , oblat de Saint-Martin de Ligugé

        

Je suis Yves ... , oblat de l’abbaye bénédictine Saint-Martin de Ligugé. J’ai fait mon entrée dans l’oblature il y a deux ans, le dimanche 21 juin 2015, et ma promesse d’oblature il y a un mois, le dimanche 4 juin, en la solennité de la Pentecôte.

 

Mon épouse Virginie est ici présente ainsi que notre fille de 4 ans.

 

Plusieurs oblats, hommes et femmes, de Ligugé sont également présents ici. Deux d’entre eux donneront un témoignage plus personnel cet après-midi.

Le monastère de Ligugé, dont nous partageons la spiritualité en tant qu’oblats, a été fondé par saint Martin au IVe siècle. Il est venu s’y retirer en 361 auprès de saint Hilaire, évêque de Poitiers. Il est resté à Ligugé jusqu’en 370, année où il est devenu évêque de Tours. C’est ainsi que Ligugé est le premier monastère d’Occident.

 

L’objet symbolique que je dépose ici est un email de l’atelier de Ligugé, représentant saint Martin, alors soldat romain, donnant une part de son manteau, de sa cape, à un pauvre transi de froid. Cette scène se passait à Amiens alors que saint Martin n’avait que 18 ans et n’était encore que catéchumène.

 

Le monastère de Ligugé appartient aujourd’hui à la Congrégation bénédictine de Solesmes. C’est donc sous la Règle de saint Benoît rédigée au VIe siècle et imposée à tout l’Occident au IXe siècle, que vivent les moines bénédictins de Ligugé.

 

Chaque monastère bénédictin offre à des laïcs vivant dans le monde une oblature qui leur permet de s’inspirer de la Règle de saint Benoît dans leur propre vie. A Ligugé, depuis le début du XXe siècle, il y a eu plus de mille oblats, parmi lesquels Huysmans et Claudel. Aujourd’hui, nous sommes une soixantaine.

 

L’oblature bénédictine permet à chacun de vivre en affinité avec le monastère de son choix et d’y trouver une force spirituelle ravivant les promesses du baptême. Chaque oblat se sent porté par la communauté des moines et l’oblature est en quelque sorte le bras étendu du monastère. Prière plus assidue et engagements apostoliques ou caritatifs très variés reflètent la diversité des oblats qui, tous à Ligugé, désirent se mettre à l’école de saint Martin et de saint Benoît.

 

 

 

 

 

Témoignages sur l’oblature bénédictine

Catherine Labey et Régis Maingot,

 oblats de l’abbaye Saint-Martin de Ligugé

 

L’un est oblat depuis plusieurs années déjà, l’autre depuis un mois à peine. L’un est originaire du Poitou, l’autre de la région parisienne. L’un est père de trois enfants et grand-père avec trois petits enfants. L’autre est mère de quatre enfants. L’un est le fondateur d’une entreprise adaptée, c’est-à-dire une entreprise qui insère des personnes handicapées dans le monde du travail ; l’autre est consultante et mène actuellement des projets de transformation dans la fonction finance de groupes internationaux.

Tous deux ont accepté de partager dans le cadre de la rencontre des familles spirituelles de Notre-Dame de Pitié, leurs tâtonnements, leur cheminement, leur quête, leur joie.

Le déclic

Catherine Labey : « Personnellement, je suis arrivée à la Règle de Saint Benoit un peu par hasard, enfin… pas tout à fait par hasard puisque j’ai l’immense chance d’avoir épousé le neveu d’un moine bénédictin. Mais, au-delà de ce lien familial, je suis arrivée à la Règle de Saint Benoit par la crise de 2008, crise financière que nous avons tous en tête, qui a conduit à des désastres humains, économiques et sociaux dont nous ne sommes toujours pas aujourd’hui sortis. J’ai donc, à cette occasion-là, cherché dans la Règle de Saint Benoit une réponse et cette réponse constituait sans doute, à l’époque un appel. Je cherchais quelle pouvait être la place de l’homme dans un monde, qui vivant à l’heure des marchés financiers, au fond, ne lui en laissait plus beaucoup.  La lecture de la Règle m’a d’abord interpellée puis m’est vite apparue insuffisante. Je craignais de tomber dans une forme de complaisance. Il m’a donc semblé important de vivre l’expérience de la Règle, de la vivre incarnée et la rencontre avec l’habit monastique a été de ce point de vue, le début d’une histoire, de merveilleuses rencontres qui m’ont conduite à l’oblature. »

 

Régis Maingot : « Originaire du Poitou, je suis passé par le collège Saint Martin. Or, il y avait là un moine de Ligugé qui venait une fois par mois, je crois, et qu’on pouvait rencontrer. Alors pour sécher une heure de cours…. Toujours est-il qu’il nous a amenés à découvrir ce qu’était un moine et qu’il nous a aussi invités à aller à Ligugé. Alors j’y suis allé avec un bon copain, de temps à autre, pour réviser des examens. Nous nous sommes posé la question de savoir si nous serions moines ou pas mais la vie en avait décidé autrement. Alors j’ai fondé une famille et la vie a pris le dessus. Cette vie a été très chaotique à certains moments avec de grandes difficultés. Alors, un jour, comme tout marin quand il perd un peu le Nord, je suis revenu vers Ligugé, parce que j’y ai des racines chrétiennes et que ma vie spirituelle s’est éveillée au contact de ces moines qui m’ont accompagné et m’ont montré où était la terre ferme. Le temps a passé, j’ai refait surface et j’ai nourri alors un projet un peu fou : il faut que mon être devienne une demeure pour le Christ … une cathédrale par exemple, à défaut une église… au pire une chapelle… enfin quelque chose comme ça ! Il faut donc que je nettoie tout mon être pour que le jour où j’accueille Dieu, je sois présentable ! Alors j’ai fait ce chemin vers l’oblature et là, grande déception, quand un moine me dit un jour : « mais vous savez, Dieu est présent dans votre vie depuis toujours. Il vous connaît par cœur ». Alors là, j’ai eu envie de laisser tomber le balai et puis finalement, j’ai fait le ménage quand même pour être témoin. Ma grande richesse c’est d’être très proche de l’homme, dans l’humain, dans ce qu’il a de plus fragile et donc dans ce qu’il a de plus merveilleux. La plus grande difficulté quand on travaille avec des personnes handicapées, c’est de se dire, le plus pauvre, celui-là, c’est le bon Dieu mais en même temps lorsqu’on constate que ce pauvre a du mal à comprendre et que lorsqu’on lui demande quelque chose, il n’y arrive pas…. C’est dur mais quelque part, ça vous rapproche du bon Dieu quand même. »

 

 

 

 

 

 

Enseignement de Dom Jean-Pierre Longeat

à Notre-Dame de Pitié

 

Je reviens de visiter quatre communautés monastiques au Pérou. Sur ce nombre, il y en a deux qui sont constituées de moines, de sœurs et de laïcs. Elles ne sont pas toujours très bien considérées mais elles sont porteuses d’une réalité nouvelle. Lorsque je suis arrivé là-bas dans une communauté plus classique et que j’ai dit vouloir visiter l’une de ces deux communautés à Nana, près de Lima, le supérieur m’a dit : « il n’y a plus rien là-bas, il n’y a presque plus de moines, ils ne sont plus que deux et ils ne sont pas sur place ; ce n’est pas la peine d’y aller. Ça va fermer sans tarder ». J’ai tenu cependant à m’y rendre. Lorsqu’on est arrivé, il y avait là une quinzaine de personnes, avec des religieuses et des laïcs qui partageaient une vraie vie monastique. L’autre communauté du même type est à 4000 m d’altitude sur le lac Titicaca, il y a là deux moines ; je n’ai pu visiter ce lieu, mais j’en ai entendu parler et j’ai rencontré les deux moines en question au prieuré près de Lima.

 

Nous sommes dans une ère nouvelle du point de vue de la vie consacrée et de la vie monastique ; de vieilles institutions périclitent (en France, on ferme trois ou quatre Carmels par an) et de nouvelles réalités surgissent dont celle de l’association des Instituts avec des laïcs. A la Conférence des Religieux et Religieuses de France (CORREF), nous avons souvent constaté que nous vivions une mutation impressionnante qui touche non seulement les institutions ecclésiales mais aussi l’ensemble de nos sociétés de par le monde.

 

Nous sommes donc là aujourd’hui pour parler de ce phénomène nouveau de la croissance des familles spirituelles en relation avec les communautés religieuses. Qu’est-ce qu’une famille spirituelle ?

 

Quand on parle de famille fraternelle, de famille spirituelle, de famille évangélique, il s’agit surtout d’un échange de dons au sein d’une famille religieuse élargie, quels qu’en soient les membres et leur vocation, laïque, religieuse, presbytérale, diaconale, ministérielle… dans une circulation d’Amour ouverte dans le but de vivre un même idéal de suite évangélique. Il ne s’agit pas simplement de complémentarité mais de fertilisation mutuelle dans l’essentiel, et par voie de conséquence d’interpellation mutuelle, jusqu’à intégrer des recompositions structurelles toujours improbables.

 

On a parfois comparé la vie religieuse à un modèle de famille recomposée. Les membres de nos communautés viennent d’horizons divers ; ils se retrouvent réunis, ils essaient de s’aimer bien !!!.... Il y a les mêmes problèmes que dans les familles recomposées, mais les membres de nos communautés essaient tout de même de vivre bien l’enjeu d’une famille recomposée. Avec l’association des laïcs à notre vie de manière plus étroite, la famille ainsi constituée, recomposée est encore plus diversifiée. Et il y a là un enjeu de taille. Mais le risque est grand aussi de se méprendre sur le terme de famille quand il devient la projection de nos désirs de famille idéale. Attention !

Pour constituer aujourd’hui une famille spirituelle, il faut d’abord se rappeler ce qu’en dit Jésus « quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux Cieux, celui-là m’est un frère, une sœur et une mère » ou encore «ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique » (Mc 3, 20-35 ; Lc 8,21).

 

Au fond, la famille qui est nôtre, c’est d’abord celle du Père et du Fils dans l’Esprit, avec l’élan (maternel) de l’Esprit Saint. Et c’est de cette famille-là, ouverte à tous que nous avons à être signe : une famille large, une famille disponible, une famille accueillante, aux dimensions de Dieu. Voilà un projet original et parfois dérangeant qui ne réalise pas vraiment la projection de nos désirs. Au fond, l’appel est le suivant : Nous sommes appelés à être Un en Christ pour tout recevoir du Père et revenir à Lui dans l’Esprit. Telle est la grande famille des disciples.

 

Je voudrais dire un mot maintenant de la notion de charisme….

 

C’est un terme qui est à la fois utile et ambigu. Tout au long de ces dernières décennies ce mot charisme a été très souvent employé pour désigner l’originalité de l’inspiration d’un institut. C’est un mot à la fois récent et ancien que l’on trouve  en tout premier lieu dans les Ecritures pour désigner les dons de l’Esprit. Il est utilisé de manière générale pour caractériser ce qui est le don de l’Esprit pour l’Institut auquel nous appartenons. Mais en même temps, il caractérise aussi le fait que le don de l’Esprit Saint n’enferme jamais l’Institut dans cette spécialisation. Il y a, à l‘origine de toute vie consacrée, une perspective généraliste évangélique qu’on ne peut pas enfermer dans un seul charisme trop spécifique.

 

A la fois, il est bon de redire l’originalité dans cet institut sinon on a du mal à le définir mais en même temps, on doit veiller à entretenir les échanges de charismes avec d’autres qui constituent la grande famille évangélique et avec cette invitation de pouvoir partager ces charismes. Pendant tout le temps où j’étais Président de la CORREF, j’ai pu constater à quel point des congrégations avaient du mal à monter ensemble des projets et à quel point la dynamique missionnaire de l’Eglise était en quelque sorte ralentie par le fait d’appartenir à un charisme très précis dont on sent qu’on a la responsabilité de le faire survivre à tout prix. Mais si nos fondateurs, en particulier au 19e siècle, avaient été dans cet état d’esprit, nous ne serions pas là !

 

Comment les familles spirituelles peuvent-elles répondre à un certain nombre d’attentes dans le contexte présent ? Je reprends là des choses qui ont déjà été dites par ailleurs.

 

Un premier chantier concernant nos familles spirituelles est celui du vivre ensemble. Dans ce domaine, il y a beaucoup à faire et ce, de manière urgente, au cœur de nos sociétés : l’isolement de l’homme moderne, sa difficulté même à accueillir l’altérité, le scandale face aux inégalités à l’intérieur d’un pays ou entre les pays et la réduction de tout à la simple aune ce que qui est comptabilisable nécessite de créer des espaces de vie alternatifs où il fasse bon se retrouver avec d’autres pour travailler sans relâche les causes du mal-être que nous connaissons. Beaucoup de missions vont dans ce sens, notamment dans les quartiers difficiles, en rural, en EPHAD, au cœur des villes mais il y a vraiment une réévaluation qui est à faire à plusieurs instituts et donc en famille spirituelle sur cette question-là, de manière à ce qu’il y ait là une mission vivante et partagée.

 

Un deuxième chantier c’est la présence dans le monde scientifique et technique. Des défis lancés suite aux découvertes actuelles tant sur le plan des neurosciences que de l’éthique ou de l’avenir écologique de la planète nous sollicitent de manière aiguë : présenter des réalisations, soutenir en commun des projets, prendre le parti d’un vrai dialogue avec les chercheurs et ceux qui utilisent leurs découvertes constitueraient certainement des lieux d’investissement pour nos familles spirituelles. Ce n’est pas facile, mais c’est passionnant. Je pense aussi aux nouveaux moyens de communication et au monde de la culture. Il est trop évident de constater à quel point une révolution des mentalités s’opère aujourd’hui par les nouveaux medias. Beaucoup d’entre nous s’y investissent et la réflexion est déjà bien engagée dans ce domaine mais de nouvelles initiatives sont nécessaires.

 

Il y a par ailleurs aujourd’hui une recherche éperdue de sens. Beaucoup de personnes aujourd’hui sont en recherche de pertinence dans leur vie et souhaitent trouver des espaces de beauté, de silence, de partage, de vérité qui soient comme des oasis spirituelles et là, il leur est possible de tenter une certaine unification de leur être et de vivre une expérience humaine, intellectuelle, sensible, spirituelle. De tels lieux existent déjà mais ils vont devenir de plus en plus indispensables dans le paysage social et ecclésial. Ils pourront être des lieux de ressourcement conjointement assumés par des congrégations et des diocèses. Dans ce sens, nos propositions éducatives auprès des jeunes pourraient contrer la montée de la désespérance pour les générations montantes qui se pensent souvent avec un avenir sans horizon. Et ces espaces-là deviendraient véritablement des outils sociaux qui permettent l’accueil de l’étranger à tous les sens du terme. Aujourd’hui cet accueil de l’étranger devient omniprésent comme une chance possible pour un monde nouveau, même quand cela est difficile. C’est une des préoccupations de l’Evangile.

 

Voilà… Nous sommes donc dans une perspective de familles et de communautés qui sont éprouvées par des questions nouvelles, dont les fondateurs et fondatrices des siècles passés auraient peut-être pris la mesure avec plus de folie que nous le faisons, quand on voit ce qu’ils ont proposé dans des contextes précis qui ne sont plus les nôtres en matière de lutte contre la pauvreté, d’amélioration de la santé et de l’éducation. Tout à l’heure quelqu’un me disait en entrant dans cette salle : « Au fond pour la vie religieuse, comme pour beaucoup d’autres choses, nous sommes en train d’enterrer le 19e siècle ! ». Nous sommes effectivement aux prises avec une ère nouvelle, avec des questions qui ne sont pas les mêmes que celles de nos fondateurs et de nos fondatrices et qui pourtant, rejoignent leurs inspirations. Donc si vraiment nous sommes à l’écoute de ces appels et si, en même temps, nous sommes à l’écoute de la source intérieure qui sans cesse nous inspire au travers nos fondateurs et ceux qui les ont suivis, alors nous sommes capables d’être chrétiens, d’être humains, d’être fraternels, de vivre la communauté des frères et des sœurs de la famille de Dieu en Christ, dans l’Esprit. C’est mon souhait le plus cher. Merci !

P. Jean-Pierre Longeat

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Solennité de Saint Martin

 

Homélie prononcée par le P. Benoît Standaert, moine de l’abbaye Saint-André, de Bruges,

à l’abbaye Saint-Martin de Ligugé, le samedi 11 novembre 2017-

Ez 34, 11-17 ; 1 Thess 2, 4-8 ; Mt 25, 31-45

 

L’omniprésence de saint Martin

 

Bien chers frères et sœurs,

 

Heureux sommes-nous de pouvoir célébrer notre grand patron saint Martin en ce lieu même où il a fondé la première communauté monastique en Occident, deux siècles avant notre Père saint Benoît. C’est une émotion forte que de rejoindre, par-delà les siècles, ce moment et ce lieu précis où tout a commencé, comme si nous buvions à l’eau de la source, toujours fraîche, neuve, jaillissante en une vie plus forte que la mort.

Saint Martin est incroyablement populaire. Je lisais ces jours-ci qu’en France 500 villages portent son nom, et environ 4000 églises lui sont dédiées ! Qui fera jamais mieux ! Même en Belgique d’où je viens, il est omniprésent. L’église du village où est situé mon monastère près de Bruges, à Loppem, est consacrée à saint Martin, et le kinésiste qui vient presque chaque jour soigner les frères âgés, s’appelle « Martin » ! L’ermitage où je vis pour l’instant, se trouve sur le territoire de la ville de Malmedy, où il y eut autrefois un monastère bénédictin, fondé par saint Remacle au VIIème siècle. Il venait de chez vous, de l’abbaye de Solignac ! Quand vous entrez dans l’église abbatiale qui fut au siècle dernier un diocèse entre les deux guerres, vous voyez l’écusson du dernier évêque. Or sa devise était : Non recuso laborem. Voilà une expression recueillie  sur les lèvres de Martin par son biographe. Il prononça ces mots peu avant sa mort, comme une prière à Dieu : « je ne refuse pas le travail, que ta Volonté soit faite » et il partit pour une dernière mission afin d’apporter la paix là où des frères vivaient en conflit.

 

Qui es-tu, Martin ?

 

Qui es-tu, Martin, pour rayonner à ce point, jusqu’à aujourd’hui, non seulement ici mais bien au-delà de nos frontières, en Italie, en Allemagne du Sud, en Slovénie, en Pannonie (Hongrie) chez nos frères bénédictins de Pannonhalma ! Qui es-tu ?

 

Saint Martin m’apparaît comme diamant solidement unifié, taillé avec de multiples facettes et habité par une lumière puissante. Le choix des textes bibliques pour la fête éclairent certains traits remarquables de sa personnalité. Chaque lecture offre une facette particulière du même diamant.

Ezéchiel tout d’abord. Son grand chapitre 34 est une sévère critique des chefs du peuple à l’époque du prophète. Dieu est déçu des pasteurs en position. Mais il promet qu’il viendra lui-même. Il sera le pasteur qui prend sincèrement à cœur son troupeau :

 

« C’est moi qui ferai paître mon troupeau

et c’est moi qui le ferai reposer.

La brebis perdue, je la chercherai,

l’égarée, je la ramènerai.

Celle blessée, je la panserai.

Celle qui est malade, je lui rendrai des forces,

celle qui est grasse et vigoureuse, je la garderai,

je la ferai paître selon le droit ».

 

Pourquoi proclamer un tel texte en la fête de saint Martin, si ce n’est parce que lui a été un tel évêque-pasteur, envoyé par Dieu. Il fut un évangélisateur en quête de la brebis perdue, soucieux des malades et des plus petits, engagé jusqu’au bout de ses forces pour que le troupeau de Dieu croisse et vive en paix.

 

La deuxième lecture éclaire un autre aspect de la sainteté de Martin. C’est saint Paul qui parle, et sur combien de points Paul et Martin se ressemblent ! Voyez dans l’abside de cette église, au vitrail central : Paul est là avec son épée et en face de lui saint Martin les mains et le regard levés vers le ciel dans sa position caractéristique. Que de distances Paul et Martin ont-ils parcourues ! Que de communautés ont-ils fondées ! Que de combats et de contradictions, des inimitiés et des trahisons ont-ils eu à supporter et à traverser !  Ici, le texte souligne le comportement de l’apôtre Paul à l’égard de sa toute jeune fondation à Thessalonique. Il rappelle qu’il a été « plein de douceur, comme une mère qui entoure de soins ses nourrissons », voulant donner avec l’Evangile de Dieu, même sa propre vie !

 

Tel fut aussi Martin, jusqu’à la fin – non recuso laborem -, notamment à l’égard des communautés monastiques qu’il avait fondées, ici à Ligugé, puis à Marmoutier. C’étaient ses lieux de repli, de ressourcement, de chaleureuse fraternité, de silence et de psalmodie. Comme Paul il pouvait dire : « Pour moi, vivre c’est le Christ ». La mort ne m’effraie pas, la vie ne me lasse pas. « Ni la mort ni la vie ne peuvent me séparer de l’amour de Dieu, manifesté en Jésus Christ ».

 

Et enfin il y a l’évangile du jour, cette grande page finale du dernier discours de Jésus dans saint Matthieu. Elle vient éclairer le tout premier épisode – le plus connu de tous – de la vie de saint Martin. Il n’était pas encore baptisé et à l’époque avait à peine 18 ans. Il était soldat romain, comme son père. Mais dans son cœur il se considérait déjà comme miles Christi, « soldat du Christ », qui écoutait l’Évangile et menait une vie de grande sobriété et de remarquable solidarité. À Amiens, en plein hiver, il découvre un pauvre pour lequel personne n’a le moindre égard. Il se sent interpellé. Il n’a sur lui que ses armes et un manteau militaire. Pris de compassion il se saisit de son épée, taille le manteau en deux et en recouvre la nudité du pauvre, recouvrant ensuite sa propre nudité avec l’autre moitié. Certains se moquent de son accoutrement ridicule…

 

Dans la nuit qui s’ensuit, on sait ce qui advint. Il vit le Christ. Il le vit nu comme un pauvre, mais revêtu de la moitié du manteau de Martin ! « Ce que tu as fait à l’un des plus petits de mes frères, c’est à moi que tu l’as fait ! » La vision confirme la parole écrite dans l’Évangile et éclaire ce qui s’est passé en profondeur entre Martin et le pauvre – tout s’est illuminé d’une lumière christique.

 

Martin, l’homme de la prière continuelle

 

Chers frères et sœurs, la vie très riche et mouvementée de saint Martin révèle plusieurs facettes du même diamant. Il fut soldat romain, soldat du Christ, exorciste, évangélisateur des campagnes, fondateur de monastères, prêtre, évêque, malgré lui.

 

Mais au fond de sa personnalité il désirait depuis son plus jeune âge « depuis ses douze ans », nous dit son biographe, il voulait être moine, et vivre la vie au désert. Il fut un homme qui dans le secret avait appris à pratiquer la prière continuelle, celle dont parlent Jésus et saint Paul. Son biographe signale ceci : « Même au milieu de sa lecture ou de n’importe quelle autre action, jamais il ne donnait de relâche à son esprit en prière. Comme un forgeron qui frappe sur l’enclume, même dans l’intervalle de son travail, « ainsi Martin priait sans cesse, même quand il avait l’air de faire autre chose » ! Quel art il nous enseigne ainsi ! Cette prière était sa source intime. Il y puisait force et lumière, et celle-ci illumine encore et encore le diamant de l’intérieur. Si saint Benoît, arrivé au Mont Cassin érige une chapelle pour Saint Martin, c’est qu’il discernait en lui l’exemple du moine pour ses propres frères, moine ardent au service de la grande Église.

 

Chers frères et sœurs, fêtons saint Martin, et chacun ou chacune ici présent aura bien sa porte d’entrée pour rejoindre le saint dans sa force et sa beauté. Seulement, n’oublions pas le moine, en lui comme en nous-mêmes. N’oublions pas l’homme de la prière continuelle.

 

Rendons grâce, intercédons largement, et par toute notre vie, répandons à notre tour le bon parfum de l’Evangile de Jésus Christ, notre Seigneur. Amen.

 

P. Benoît Standaert, o.s.b.

 

 

 

Voici maintenant deux textes

sur l’imminence de la venue de Jésus et sur l’urgence de notre conversion.

Deux temps liturgiques forts qui se complètent : l’Avent et le Carême.

 

Le temps se fait maintenant bien court

 

Homélie prononcée par le P. Joël Letellier à l’abbaye Saint-Martin de Ligugé

le dimanche 24 décembre 2017- 4ème dimanche de l’Avent (B)

Sa 7, 1-16 ; Rm 16, 25-27 ; Lc 1, 26-38

 

Le chemin de la réconciliation est désormais ouvert

 

Le temps se fait maintenant bien court. Le compte à rebours des jours qui nous séparent encore de la Nativité de notre Sauveur arrive à son terme et, cette année, le quatrième dimanche de l’Avent se trouve placé à la veille même du jour de Noël. C’est assez dire que la naissance de Jésus est désormais imminente.

 

La liturgie vient de nous livrer le récit si émouvant de l’Annonciation. Tout a commencé là, en cette visite de l’Archange Gabriel, en ce « Fiat » de Marie qui a entraîné toute l’humanité vers la Rédemption, qui nous a ouvert la voie du Salut en Jésus-Christ, Dieu fait homme, devenu l’un de nous pour que nous puissions participer à sa vie divine pour l’éternité. Quel instant mémorable où la faute de désobéissance d’Adam et Eve – et la nôtre évidemment – se trouve submergée par l’amour oblatif de la nouvelle Eve et du nouvel Adam ! Dès l’Annonciation, le chemin de la réconciliation est désormais ouvert et ce n’est pas l’invisible qui doit nous cacher ce grand mystère qu’est Marie, la nouvelle Arche d’Alliance, devenue Théotokos, Mère de Dieu, portant en elle l’Emmanuel, Dieu avec nous !

 

C’est bien ce que nous déclarait saint Paul, il y a un instant dans la deuxième lecture de ce jour : « Oui, voilà le mystère qui est maintenant révélé : il était resté dans le silence depuis toujours, mais aujourd’hui il est manifesté. Par ordre du Dieu éternel, et grâce aux écrits des prophètes, ce mystère est porté à la connaissance de toutes les nations pour les amener à l’obéissance de la foi. Gloire à Dieu, le seul sage, par Jésus-Christ, et pour les siècles des siècles ».

 

La liturgie nous apprend à vivre

ce qui est advenu, ce qui arrive et ce qui adviendra

 

Depuis le début du temps de l’Avent, l’Eglise n’a cessé de nous distiller jour après jour, au cours des célébrations eucharistiques quotidiennes comme à chacun de nos offices liturgiques et sous forme d’hymnes, d’antiennes, de chants et de lectures, d’innombrables textes prophétiques qui annonçaient Celui qui devait venir. Le temps que nous vivons en cette veille de Noël récapitule pour ainsi dire l’attente multiséculaire de générations et de générations de croyants.

Vivons intensément, en cette veille et bientôt en cette nuit, et demain en ce jour béni, la grâce que Dieu nous fait en son Fils Jésus. La liturgie nous apprend à vivre ce qui est advenu, ce qui arrive et ce qui adviendra à la fin des temps lorsque le Christ reviendra dans la gloire. Le mot Avent qui est traduit du latin Adventus, avènement, se dit en grec Parousia, ce mot que nous utilisons précisément pour signifier la Parousie de la fin des temps, la seconde venue du Christ qui précèdera le Jugement final.

 

Les célèbres antiennes « O » de l’Avent

 

Depuis dimanche dernier, c’était le 17 décembre, et jusqu’à hier soir, 23 décembre, nous avons chanté chaque jour aux Vêpres, et avec grand bonheur, les célèbres antiennes O de l’Avent ainsi nommées parce qu’elles commencent toutes par l’exclamation « O ». Chantées dans l’Eglise depuis le IVe ou Ve siècle, et souvent avec grand concours de fidèles et volées de cloches, dans les monastères comme dans les églises et cathédrales, elles entourent le Magnificat d’une vive impatience messianique en même temps qu’elles manifestent et suscitent un émerveillement grandissant jusqu’à la dernière qui donne, pourrait-on dire, la clé de l’ensemble.

 

Voici les premiers mots de chacune de ces antiennes : « O Sapientia ; O Adonaï ; O Radix Iesse ; O Clavis David : O Oriens ; O Rex gentium ; O Emmanuel ». Voici, la première, traduite en français : « 

 

Ô Sagesse, sortie de la bouche du Très-Haut (Si 24,3), tu déploies ta vigueur d’un bout du monde à l’autre et tu régis l’univers avec douceur (Sg 8,1). Viens, enseigne-nous le chemin de la vérité (Is 40,14) !

 

 Et ainsi de suite, chacune étant truffée de réminiscences bibliques prophétiques, l’ensemble formant une prière ardente :

 

Ô Adonaï (Seigneur) et chef de ton peuple Israël (Mt 2,6), tu es apparu à Moïse dans la flamme du buisson ardent (Ex 3,2), et tu lui as donné la Loi sur la montagne (Ex 20). Viens nous délivrer par la vigueur de ton bras (Jr 32, 21) !

 

Ô Rameau de Jessé, Etendard dressé à la face des nations (Is 11,10), devant toi les rois resteront bouche bée et les peuples t’acclameront (Is 52,15). Viens nous délivrer, ne tarde plus (Ha 2,3) !

 

Ô Clé de David, ô sceptre de la lignée de David, ce que tu ouvres, personne ne le ferme et ce que tu fermes, personne ne l’ouvre (Is 22,22). Viens, arrache à leur prison les captifs des ténèbres et de l’ombre de la mort (Ps 106,10) !

 

Ô Soleil levant, Splendeur de la lumière éternelle (Ha 3,4) et Soleil de justice (Ml 3,20. Viens illuminer ceux qui habitent les ténèbres et l’ombre de la mort (Lc 1, 78) !

Ô Roi des nations, objet de leur désir (Ag 2, 8), tu es la Pierre angulaire qui des deux peuples n’en fait qu’un (Ep 2,20). Viens, et sauve l’homme que tu as formé de la glaise (Gn 2,7) !

 

Ô Emmanuel (Is 7,14), tu es notre Roi et notre Sauveur (Is 33,22), l’attente des nations et celui à qui appartient le jugement (Gn 49,10 ; Ez 21,32). Viens nous sauver, Seigneur, notre Dieu !

 

Je serai là demain avec vous !

 

On sait que les Anciens étaient friands de symbolisme et aimaient dissimuler des messages codés. De plus des procédés mnémotechniques aidaient à la mémorisation de certains textes. Ici, dans ces sept antiennes O, une réponse du Sauveur s’y est cachée. En effet si nous prenons les initiales de chaque premier mot, nous avons les lettres S.A.R.C.O.R.E qui, en les inversant nous livrent deux mots latins ERO CRAS qui signifient « Je serai demain », autrement dit « Je serai là demain avec vous », ce qui est d’une ingéniosité combien réconfortante !

 

Oui, nous pouvons le dire, ce soir, cette nuit, demain, nous fêterons Noël, la naissance de l’Emmanuel, Dieu avec nous ! Viens, Seigneur Jésus, viens vite nous guérir et nous sauver !

P. Joël Letellier

 

 

 

 

«  Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle de Dieu ! »

 

Homélie prononcée par Mgr François Favreau à l’abbaye Saint-Martin de Ligugé

le dimanche 18 février 2018 - 1er dimanche de Carême (B)

Gn 9, 8-15 ; 1 Pe 3, 18-22 ; Mc 1, 12-15

 

L’amour nous cherche, nous devance et nous attend.

 

Je voudrais vous inviter à entendre deux interrogations et à y répondre personnellement  dans le secret de vos cœurs.

 

- Où en sommes-nous dans cette conversion que nous demande Jésus ?

- Croyons-nous suffisamment à la « bonne nouvelle de Dieu » ?

 

Où en sommes-nous de notre conversion ?

 

Pour la conversion, il n’y a pas d’âge. Jusqu’à la fin de notre vie, l’ouverture du Carême nous redira l’invitation de Jésus : « Convertissez-vous et croyez à l’Evangile », la bonne nouvelle de l’amour de Dieu pour vous.

 

Si, année après année, nous faisons le point, nous partons du fait que, baptisés, nous avons été engagés à la suite du Christ ! La suite du Christ n’est ni une mise à la remorque du  Christ, ni une pure et simple imitation du Christ. La suite du Christ, c’est un « être avec » et une « route commune » : c’est une manière de vivre avec le Christ.

 

Dans son livre «  Laisse Dieu être Dieu en toi ! », le Père Jean Marie  Gueullette », dominicain, éclaire bien  cette suite du Christ :

 

«  Il s’agit donc plus de ressembler au Christ que de l’imiter. Il s’agit de faire en sorte que toute ta vie, qui est absolument unique dans l’histoire de l’humanité, soit éclairée par celle du Christ. Nous ne  sommes pas des clones du Christ, ou des magnétophones qui répètent inlassablement ses mots à la virgule près. Nous sommes des fils et des filles de  Dieu qui ont appris du Christ ce que cela veut dire d’avoir Dieu pour Père et les hommes pour frères » (p. 90)

 

Dans ces dernières décennies, il y a eu beaucoup de renouvellements, beaucoup de ressourcements, beaucoup de réchauffements parmi ceux et celles   qui sont restés fidèles  à une existence  chrétienne. Cela a réclamé de réelles conversions. Sachons en rendre grâce !

 

Et nous ? Comment vivons-nous les conversions liées au radicalisme de la suite du Christ ? Où en sommes-nous dans notre foi en l’amour de Dieu pour nous et dans notre amour pour Dieu ?

 

Les « lettres aux Eglises » que nous trouvons dans le livre de l’Apocalypse appellent à cette conversion : le mot s’y trouve à quatre reprises ouvrant quatre pistes de réflexion :

 

A l’Eglise d’Ephèse : « J’ai contre toi que ton premier amour, tu l’as abandonné : convertis-toi et reviens à tes premières actions ». Quant à nous, retrouvons la ferveur des premiers temps pour inventer notre ferveur dans l’aujourd’hui qui nous est donné. Le Notre Père est le meilleur guide pour cela !

 

A l’Eglise de  Pergame : « Convertis-toi : tu n’as pas renié la foi en moi (…) mais tu as au milieu de toi des personnes qui sont liées aux idoles » Cherchons s’il y a des addictions, des idoles dans nos vies pour demander au Seigneur les chemins d’une délivrance.

 

A l’Eglise de Thyatire : «  J’ai contre toi que tu laisses faire Jézabel la femme qui se dit prophète et qui se prostitue Pourtant je lui ai donné du temps pour se convertir ». Que faisons-nous réellement du temps qui nous est donné, jour après jour !

 

A l’Eglise de Laodicée : « Tous ceux que j’aime, je leur montre leur faute et je les châtie : sois donc fervent et convertis-toi ». « Voici que je me tiens à la porte et je frappe »

 

La conversion est « retournement » vers Dieu dont l’amour nous cherche, nous devance et nous attend.

Croyons-nous suffisamment à la Bonne Nouvelle

de ce Dieu qui nous aime personnellement ?

 

Dieu ne nous aime pas seulement « en bloc », en groupe, en communauté. Il nous aime personnellement. Il n’est pas si facile que cela d’y croire. Nous ne sommes pas grand-chose. Nous ne sommes pas toujours si aimables que cela. Nous ne le méritons guère.

 

Et puis croire  que Dieu nous aime personnellement, ne serait-ce pas, de quelque façon, se prendre pour le centre du monde !

 

En Jésus, nous découvrons, émerveillés, l’attention du Seigneur pour chaque personne. Une attention qui accueille ou qui prend les devants. Une attention qui fait exister et qui met en mouvement. J’aime ce passage où Jésus est appelé en urgence par Jaïre le chef de la synagogue dont la fille est sur le point de mourir. Jésus, bousculé par la foule, demande : « Qui m’a touché ? » Une femme, atteinte de perte de sang, avait touché la frange du vêtement de Jésus, espérant une guérison qui lui est accordée. Jésus prend le temps de reconnaître personnellement cette femme et de lui dire : «  Ta foi t’a sauvée. Va en paix ! » (Luc 8, 40-48)

 

L’amour de Jésus est personnalisé et personnalisant.

 

Nous avons un nom d’homme ou de femme de cette terre. Ce nom change lorsque, dans  la rencontre avec le Seigneur, il nous est donné de devenir son enfant et de recevoir une mission. C’est un nom de famille que nous appelons prénom. C’est le sens de ce prénom retenu dans la liste des saints et des saintes  de notre histoire croyante. Nous avons ainsi un nom de la famille humaine et un prénom de la famille divine !

 

Ce nom est en attente de révélation. Un nom nouveau nous attend, celui de notre création nouvelle : « Au vainqueur (…) je donnerai une pierre blanche avec, écrit sur cette pierre, un nom nouveau que personne ne connaît, sauf celui qui le reçoit » (Apoc. 2, 17)

                                                               

Retenons les mots clefs de notre conversion et mettons-les en pratique :

 

- le Credo de notre profession de foi.

- l’Amen de notre amour.

- le Maranatha de notre espérance.                   

Mgr François Favreau

 

 

 

 

 

 

Après chaque réunion des oblats ou retraite, notre oblat Christian Lemaignan nous donne à lire un texte que lui a inspiré le thème de la rencontre. A l’issue, de la dernière réunion des oblats, voici ce qu’il nous a lu, inspiré des échanges autour des chapitres 23 à 31 de la Règle de saint Benoît.

 

 

La Parole de Dieu vient en nous :

Elle nous élève  vers lui, en manifestant sa présence,

Elle est première dans la connaissance du chemin du ciel,

Elle s’incarne en Jésus-Christ de façon unique, Verbe fait chair,

Elle ensemence chaque personne, selon son degré de maturité et d’âge,

Elle veille à la garde de nos âmes, en discernant les différences.

Elle s’ajuste dans nos réalités communautaires.


La Parole de Dieu pénètre au fond de nous,

Elle brise le cœur pour y mettre sa semence,

Elle frappe le roc d’où l’eau sortira,

Elle adoucit les moines rebelles qui sont en nous,

Elle détruit les places fortes qui résistent,

Elle tue le démon, hait les vices, mais aime les frères !

 

La Parole de Dieu est éloquente :

Elle nous est donnée gratuitement,

Elle nous guérit, nous soulage et nous sauve,

Elle refait nos forces par un surgissement de vie,

Elle cultive notre humus pour que nous nous soyons féconds,

Pour être de vrais disciples du Christ, en quête de l’impossible,

Dans la maison de Dieu où nous prions et apprenons à aimer.

 

Christian Lemaignan