N° 38 – Le mercredi 15 août 2018

 

 

Le manteau partagé de Saint Martin

 

Lettre aux oblats n°20

 


 

Saint Martin,

Priez pour nous !

 

 

Abbaye Saint-Martin

F – 86240 Ligugé

05 49 55 21 12

 

 

« Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait »

(Mt 25, 40)

 

 

Le partage du manteau : le mot du P. Joël

 

Chers Oblats et amis,

 

La dernière Lettre aux oblats date du 27 février 2018, presque six mois déjà ! Nous voici maintenant en la grande solennité de l’Assomption de Marie, en ce 15 août que nous aimons célébrer avec des cœurs d’enfants fêtant leur mère.

 

 La Vierge Marie est la mère de Jésus, cet Enfant qui est Dieu, Fils de Dieu, que Marie a reçu en son sein, qu’elle a porté et mis au monde, qu’elle a entouré avec saint Joseph de toute son affection de mère. Avec Jésus, elle a cheminé, physiquement et spirituellement, mystère après mystère, de l’Annonciation jusqu’à la crucifixion, la Résurrection et l’Ascension. La Mère de Dieu, la Théotokos, ayant été si intimement lié au mystère du salut, n’a pas pu ne pas être associée à la gloire que le Fils a reçue du Père.

 

Grand mystère, là encore, que cette glorification qui nous est promise à nous aussi si nous ouvrons notre cœur à Dieu, que Marie connaît maintenant en son âme et en son corps, qui sera celle de l’humanité bienheureuse transfigurée par la grâce du Christ, par l’action de l’Esprit et par l’amour du Père, pour toute l’éternité !

 

En ce qui concerne les engagements dans l’oblature, nous avons eu la grande joie depuis février d’avoir deux entrées et une promesse.

 

Tout d’abord, le samedi 28 avril, nous avons accueilli dans l’oblature le Docteur Michel Durand, de Saintes, bien connu des moines car il fréquente notre monastère depuis de nombreuses années, déjà du temps du Père Abbé dom Miquel, et qu’il a soigné plusieurs anciens. Grand amateur de chant grégorien, il a fait avec joie son entrée dans l’oblature, répondant ainsi à un souhait qu’il portait dans son cœur depuis longtemps. En cette occasion, il était bien entouré car c’est à cette date qu’avait lieu la rencontre des oblats.

 

Ensuite, le mercredi 11 juillet, en la solennité de saint Benoît, ce fut au tour de Monsieur Guillaume Decazes d’être reçu dans l’oblature. Grand ami des monastères y compris certains d’Afrique, il a décidé, après avoir longuement fréquenté les Olivétains du Mesnil-Saint-Loup, notamment les Sœurs du Mesnil, de jeter l’ancre à Ligugé dans le cadre de l’oblature.

 

Enfin, hier mardi 14 août, juste avant les premières Vêpres solennelles de l’Assomption de la Vierge Marie, nous avons eu le bonheur d’entourer Madame Françoise Leflaive, de Limoges, pour sa promesse d’oblature. Professeur le Lettres maintenant retraitée, elle s’est engagée dans la vie pastorale de son diocèse et a désiré devenir oblate de Ligugé pour rendre plus fécond son travail et s’unir ainsi davantage à la prière des moines.

 

Du côté de la communauté, le jour le plus marquant fut le dimanche 27 mai, en la Solennité de la Sainte Trinité, car plus de deux cent personnes sont venues participer à la bénédiction abbatiale de notre nouveau Père Abbé. Nouvel Abbé, certes, mais pas nouveau supérieur, à vrai dire, puisque le Père Christophe Bettwy exerçait déjà la charge de Prieur Administrateur depuis plus de deux ans. La plupart des monastères de la Congrégation de Solesmes étaient représentés ainsi qu’un grand nombre d’autres communautés proches de Ligugé. La messe était présidée par notre Archevêque Monseigneur Pascal Wintzer entouré de nombreux concélébrants.

 

Les dernières journées de l’oblature ont eu lieu les 27, 28 et 29 avril avec, comme d’habitude, une trentaine de participants et dans une excellente ambiance. Nous avons continué la lecture commentée de la Règle de saint Benoît aux chapitres 32 à 35. Nous continuerons la prochaine fois à partir du milieu du chapitre 35 où nous en sommes arrivés mais quelle sera cette prochaine fois ? En raison des travaux de l’hôtellerie, seul le bâtiment appelé Emmaüs, maintenant fini avec les salles de conférences et les chambres rénovées, peut héberger quelques personnes. Il y a aussi l’annexe de l’hôtellerie à Saint-Paul et Primerose mais c’est à 800 m de l’abbaye. Toutefois, comme plusieurs d’entre vous ont un logement peu éloigné de l’abbaye, je vous propose quand même une date pour notre prochaine rencontre, celle des 23, 24 et 25 novembre.

Les prochaines journées de l’oblature sont donc prévues les 23, 24 et 25 novembre. Comme d’habitude, il y aura d’abord le vendredi 23 novembre à 16h une réunion informelle où nous échangerons librement sur des sujets divers puis le samedi 24 novembre, à 10h et à 16h, nous continuerons l’étude la Règle de saint Benoît. Enfin le dimanche 25 novembre, vers 11h45, il y aura encore un entretien peu après la messe.

 

L’hôtellerie, en effet, est en plein chantier de rénovation jusqu’en avril 2019 environ. Jusqu’à Pâques 2019, le nombre de chambres disponibles est très réduit et, si les grilles de chantier qui entouraient depuis des mois le bâtiment Emmaüs ont maintenant disparu, elles vont désormais après le 19 août entourer les bâtiments de Béthanie et de Saint-Raphaël. Le résultat sera, nous l’espérons tous, une belle hôtellerie totalement rénovée !

 

N’étant plus hôtelier et n’ayant plus accès au planning de l’hôtellerie, je ne peux plus vous signaler les groupes qui sont venus mais ils sont en bien moins grand nombre que ces dernières années. Je signale toutefois le groupe des aumôniers militaires de France qui sont venus du 4 au 9 mars pour leur retraite prêchée par Mgr Maurice de Germiny, évêque émérite de Blois. Dernièrement ont eu lieu deux sessions de formation, l’une en iconographie par Georges Farias et l’autre en calligraphie donnée par Jane Sullivan. Tous les deux sont des amis de l’abbaye et vraiment experts en leur art. Pour tout renseignement, voici leur adresse mail : atelier.icones.fresques@hotmail.fr et licorne@calligrafee.com .

 

Comme je l’avais annoncé dans la dernière Lettre aux Oblats, après l’interruption de cette année, la retraite, ouverte à tous, traditionnellement placée à la fin du mois de juillet aura à nouveau lieu en 2019. La prochaine retraite que nous projetons donc, du 22 au 27 juillet 2019, aura pour thème les Pères cappadociens :

 

Basile de Césarée (v 330-379), Grégoire de Nazianze (v 330-390)

et Grégoire de Nysse (v 340-v 394).

Trois grands acteurs orientaux

de la vie ecclésiale, théologique et spirituelle du IVème siècle.

 

Les conférences seront au nombre de 12, du lundi au samedi compris, celles du matin auront lieu à 10h30 et celles de l’après-midi à 16h30. Vous pouvez déjà retenir ces dates et commencer peut-être à vous inscrire à l’adresse de l’hôtellerie : accueil@abbaye-liguge.com. Une fiche d’inscription est jointe à cette Lettre aux oblats.

 

         Ces derniers mois, je me suis guère absenté sinon pour aller donner quelques sessions, pour des rencontres ou pour préparer des travaux de publication en lien avec les bénédictines du Saint-Sacrement, notamment avec les moniales de Rouen et de Craon (pour la collection Mectildiana aux éditions Parole et Silence notamment). C’est ainsi que je suis allé plusieurs fois à Paris et en Normandie sans oublier la Fraternité Marie Immaculée à Amailloux près de Parthenay dans les Deux-Sèvres où, en tant qu’Assistant religieux, j’essaie de passer régulièrement.

 

En avril, je suis retourné chez les sœurs ermites du Perthus au sud de Perpignan à l’occasion de leur passage de flambeau qu’elles ont transmis désormais aux Sœurs de Bethléem. Monseigneur Norbert Turini, évêque de Perpignan, présidait la concélébration le dimanche 8 avril. Une foule nombreuse avait tenu à être présente malgré la pluie diluvienne pour marquer leur attachement à ce haut lieu spirituel, pour accueillir la nouvelle communauté et pour dire au revoir à Sœur Marie-Antoine qui continue sa vie d’ermite mais désormais sous d’autres cieux, dans les Alpes de Haute-Provence, alors que quatre Sœurs ermites de Marie demeurent sur place avec les Sœurs de Bethléem. A cette occasion, les clarisses de Perpignan m’ont de nouveau invité à venir les rencontrer dans leur monastère avant de regagner Ligugé.

 

En juin, les Sœurs de La Puye, non loin de Chauvigny, m’ont demandé d’intervenir, pour elles et pour leur groupe de laïcs venus de toute la France, sur le thème de la Trinité : « La Sainte Trinité, Père, Fils, Esprit-Saint, Mystère et source de communion , de création et de vie. Présence qui nous habite et nous transforme ». Sur la base des entretiens, il y eut de nombreux échanges dans une ambiance fort sympathique et dans le cadre si spacieux et apaisant de La Puye. La célébration eucharistique a regroupé une bonne centaine de personnes.

 

Enfin, en juillet, je suis allé au carmel de Niort-Bessines et au début de ce mois d’août ce sont les bénédictines de Pié-Foulard, près de Prailles, qui m’ont accueilli. L’entraide mutuelle et si fraternelle entre nos communautés voisines est des plus précieuses, un bienfait toujours réciproque.

 

N’oublions pas nos malades, spécialement celles et ceux qui se sont recommandés à notre prière à cause de leur grand âge ou d’une maladie qui les ronge ou encore d’une dépression. Prions particulièrement pour la famille de notre Frère Nicolas qui a perdu sa maman, Joëlle Gien, le 5 mai, décédée dans sa 71ème année.

 

Prions pour la paix dans le monde, pour les chrétiens d’Orient qui ont tout à reconstruire avec la crainte de nouvelles persécutions, de nouveaux attentats. Ce sont eux qui nous montrent le chemin du courage et de la vraie foi. Puisse notre Occident se réveiller et retrouver l’Evangile ! Que l’Esprit-Saint entende nos prières !

 

 

 

 

L'urgence de la transmission de la foi aujourd’hui

dans notre monde de rupture.

 

Avec saint Hilaire, saint Martin et sainte Jeanne d’Arc,

sur le chemin de la vérité, de la charité et de la sainteté.

 

 

Colloque « Témoins de l’amour et de l’Espérance » à Sully-sur-Loire, le samedi 6 mai 2017

Texte de la conférence du P. Joël Letellier, moine de Ligugé.

 

Pourquoi parler d’un monde de rupture ? Un monde nouveau est-il en train de naître ?

 

Tout le monde sait que nous vivons une situation cruciale en ce moment, en ces semaines et en ces jours particulièrement d’autant plus que nous sommes à la veille d’une élection présidentielle hors norme en France mais pas seulement pour cela.

 

Nous vivons une période charnière à plus d’un titre, une période de rupture et de grande incertitude, que ce soit sur le plan national ou sur la scène internationale pour ne pas dire mondiale, que ce soit sur le plan politique ou sur le plan religieux. Il y a aussi quelque chose de tout-à-fait paradoxal car on n’arrête pas de parler de politique or il y a incontestablement dans notre société un affaissement impressionnant du politique, du souci noble de la ‘chose publique’ et, par ailleurs, alors même que le sujet religieux – surtout évoqué par ses manifestations périphériques (codes alimentaires, vestimentaires, extrémismes, etc.) – est sans cesse relayé par les médias omniprésents et omnipotents, il y a non moins incontestablement un affaissement considérable du spirituel en Europe. Le christianisme est perçu par beaucoup comme un résidu archaïque qui doit être marginalisé face à une morale laïque qui exclut tout lien avec la civilisation judéo-chrétienne.

 

La société change, les mentalités changent, le monde de la technique impose ses lois en tous domaines et si les nouvelles technologies apportent bien du bonheur et bien du confort, elles sont loin d’éradiquer de la surface de la terre et dans nos âmes la pauvreté, la misère, la guerre, l’insatisfaction, la déprime, le ‘burn-out’ si fréquent de nos jours et autres fléaux sociaux, moraux ou spirituels.

 

On m’en voudrait à juste titre de jouer au prophète de malheur et d’avoir une vue pessimiste de la société mais on m’en voudrait sans doute encore plus d’avoir une vue naïve en édulcorant les vrais soucis que nous portons les uns et les autres. Il faut chercher à avoir un regard lucide sur les événements que nous traversons, établir un diagnostic qui soit le plus proche du réel et chercher quel rôle nous pourrions avoir, quelle mission nous pourrions remplir pour traverser le moins mal possible la crise présente et surtout pour préparer l’avenir.

 

Un monde ancien s’en va, un monde nouveau se lève, cela semble indéniable mais la question qui demeure en chacun de nous est sans doute celle-ci : va-t-on aller plus loin dans la déconstruction ou sommes-nous déjà arrivés au creux de la vague ? Devons-nous préparer des surlendemains chantants, et plus ou moins lointains et même hypothétiques, ou sommes-nous déjà à la moisson des premières semailles ? Faut-il attendre encore, impuissants que nous sommes, à ce que tout un modèle de références et de valeurs s’écroulent pour enfin reconstruire ou faut-il déjà prendre la truelle et les briques pour rebâtir sans perdre de temps ?

 

Voilà les questions que l’on peut se poser et qu’on se pose effectivement sans vraiment trouver de réponses adéquates. Faute de mieux, on suit les informations données par les médias jour après jour, on se désole, on espère, on colmate les brèches, on se replie sur son pré-carré, on défend son territoire et on est prêt à guerroyer ou à se replier vite fait sur un illusoire dernier bastion encore défendable. Une chose est sûre, nous venons de la dire, c’est qu’un monde ancien s’en va et qu’un monde nouveau ne peut qu’advenir. Pour le pire ou pour le meilleur.

 

La rupture est-elle extérieure à nous-même ou bien à l’intérieur de chacun de nous ?

 

Avant toute analyse ou toute réflexion, il faut se garder avec la plus grande vigilance de toute vue manichéenne, c’est-à-dire de toute réduction simpliste abusive et caricaturale du réel. Ce n’est jamais ou tout blanc ou tout noir. S’il existe une lutte féroce entre les forces du mal et les forces du bien, dans le monde comme en chacun d’entre nous, il ne nous faut jamais oublier que le bon grain est mêlé à l’ivraie et que seul le jugement dernier aura raison des mauvaises herbes qui ne cessent de pousser sur nos propres terres.

 

Dieu seul est bon alors que toute créature se trouve malheureusement divisée, écartelée par suite de choix personnels et collectifs qui inclinent vers le bien ou vers le mal. Entre la communion et la désertion, entre l’alliance et la rébellion, il y a toutes les nuances complexes de chacune de nos attitudes, de nos paroles et de nos pensées. L’être humain est complexe surtout lorsqu’il s’éloigne de Dieu qui est la source de tout bien. Il y a en chacun de nous des déchirures et des zones de ténèbres. Ainsi en va-t-il aussi de notre perception, de notre vision des choses.

 

Autant dire que s’il y a un combat politique et spirituel à mener au sein de notre société pour que les forces du bien l’emportent sur les forces du mal, pour que la communion l’emporte sur la désagrégation, ce combat est aussi et sans doute même d’abord à mener en nous-mêmes parce que les frontières de la rupture passent par le milieu de notre propre cœur.

 

Quelle serait alors notre responsabilité pour que les choses aillent mieux ?

 

Lourde responsabilité que celle de Moïse en prière sur la colline, les bras levés et soutenus par Hur et Aaron pour qu’aucune lassitude ne donne occasion aux Amalécites de l’emporter dans la vallée contre les Israélites. La persévérance dans le combat spirituel personnel est source et condition de toute victoire au sein de la société. Cette responsabilité est celle de tout chrétien pour ne pas dire de tout être humain créé par Dieu et façonné à son image et ressemblance avec comme finalité, pour chacun d’entre nous, de devenir saint et immaculé par la grâce divine, par pure miséricorde, appelés que nous sommes tous à une vie d’éternité en présence de Dieu dans l’amour.

 

Nous avons été créés et sommes faits pour connaître ce bonheur en Dieu et une force intérieure nous y attire alors même que de multiples voix discordantes et dissonantes veulent nous dissuader de suivre cette inclination à la fois naturelle et surnaturelle. Les idoles des temps modernes – la puissance technique, l’appétit de pouvoir, le gain de l’argent, l’affranchissement de toute religion et de toute morale religieuse, etc. – sont peut-être plus redoutables que les sirènes d’Ulysse.

 

Croyons-nous encore à la puissance de la Parole de Dieu ? C’est par sa Parole et son Esprit que Dieu a créé le monde. Ne peut-il pas nous recréer selon son Cœur par une seule Parole ? « Dieu dit et cela fut » nous dit le livre de la Genèse. La force de sa Parole est telle qu’il n’y a pas de délai entre ce que Dieu veut et le résultat effectif de ce qu’il ordonne. Certes, il nous a créés libres, libres pour aimer avec pour contrepartie la possibilité effrayante de lui dire non. Un refus qui peut être réitéré et qui peut se prolonger dans la durée mais qui peut aussi laisser place à une conversion du cœur, à une acceptation du dessein de Dieu et même fort heureusement qui peut se muer en une reconnaissance amoureuse de ce que Dieu a fait et ne cesse de faire pour notre propre bonheur et sainteté. Chose qui peut paraître insurmontable à l’esprit humain, Dieu par sa grâce peut renverser les citadelles les plus imprenables et faire en sorte qu’un cœur qui n’a pas soif de lui devienne un cœur assoiffé de Dieu et que celui qui désertait le puits d’eau vive devienne source d’eau vive jaillissante pour désaltérer d’autres cœurs. L’histoire nous fournit une moisson abondante d’exemples de conversions et de grandes saintetés.

 

 

Devons-nous désirer une nouvelle Pentecôte ?

 

Désirons vraiment, pour nous-mêmes, pour notre pays fatigué, pour notre Europe essoufflée et pour notre monde en errance de se laisser rejoindre par Dieu, de se laisser façonner par l’Artisan divin. Appelons de nos vœux et par notre prière le don de l’Esprit Saint, le don formidable de la Pentecôte, celui que les apôtres ont reçu et qui leur a donné tant de courage, celui qui a fait s’exprimer saint Pierre qui, par sa parole humaine fécondée par l’Esprit divin, a communiqué une force spirituelle intense de conversion à tous ceux qui l’entendaient proclamer sa foi.

 

« D’entendre cela, rapporte saint Luc dans les Actes des Apôtres, ils eurent le cœur transpercé, et ils dirent à Pierre et aux apôtres : ‘Frères, que devons-nous faire ?’ Pierre leur répondit : ‘Convertissez-vous, et que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus-Christ pour le pardon de ses péchés, et vous recevrez alors le don du Saint Esprit. Car, la promesse est pour vous, pour vos enfants et pour tous ceux qui sont au loin, en aussi grand nombre que le Seigneur notre Dieu les appellera. Par beaucoup d’autres paroles encore, Pierre les adjurait et les exhortait : ‘Détournez-vous, disait-il, de cette génération tortueuse, et vous serez sauvés ». Eux donc, accueillant sa parole, se firent baptiser. Il s’adjoignit ce jour-là environ trois mille personnes’ » (Ac 2, 37-41).

 

Entendre la Parole de Dieu, écouter la parole apostolique, se laisser modeler par l’Esprit créateur et sanctificateur, se rendre disponible et ouvert à la puissance transformante et transfigurante de la grâce divine, c’est revitaliser notre baptême et donner sens à notre vie, c’est apprendre ou réapprendre notre grammaire chrétienne, c’est retrouver les fondamentaux de toute initiation spirituelle, de tout renouveau personnel et collectif.

 

De plus, le principe des vases communicants à l’intérieur de la communion des saints fait qu’il y a comme un effet d’heureuse contagion. Nous le savons, une âme qui s’abaisse abaisse le monde, a-t-on souvent pu dire, mais une âme qui s’élève élève le monde. Si nous bénéficions pour nous-mêmes des mérites du Christ et de la prière des saints, nous devons aussi, par notre écoute de la Parole divine, par notre prière et notre propre conversion du cœur, intercéder pour nos contemporains et même pour tous les hommes de tous lieux et de tous les temps. La prière n’a pas de limites temporelles ou spatiales, elle atteint le Cœur de Dieu qui dispense sa grâce selon son jugement. Allons sur le chemin de l’amour et le monde récoltera de l’Amour !

 

Nos faiblesses ne sont-elles pas un obstacle majeur à la transmission de la foi ?

 

Pour qu’il y ait réellement une transmission de la foi de notre part, il ne faudrait plus qu’il y ait de transgressions, de faux-pas qui sont autant d’obstacles à notre progression saine et sainte comme à notre témoignage. Si hélas, notre vie comporte bien des errements, cela est sans doute permis par Dieu pour que nous comprenions à quel point Dieu nous aime en nous pardonnant nos fautes. L’expérience de son amour miséricordieux qui surpasse tout ce que nous pouvons imaginer peut alors faire de nous des vrais témoins du ressuscité. Lui seul en effet peut nous faire sortir de nos ornières et de nos tombeaux, et cela, nous l’expérimentons. Il ne s’agit plus seulement d’une connaissance livresque, pourrait-on dire, de la force invincible de la miséricorde de Dieu mais d’une expérience personnelle qui nous fait vivre et revivre et rendre grâces avec émerveillement et reconnaissance.

 

La Parole de Dieu est sacramentelle, c’est elle qui nous a créés, qui nous fait vivre, qui nous guérit et qui sauvera le monde. Une authentique transmission de la foi devrait exclure de notre part toute transgression mais dans la perspective de l’oblation du Christ sur la croix qui s’actualise pour nous en chaque sacrement et principalement dans l’eucharistie, les pécheurs pardonnés que nous sommes peuvent alors témoigner que dans le Christ nous bénéficions d’une véritable transfusion salutaire. C’est une telle expérience spirituelle qui nous fait devenir d’authentiques ‘témoins de l’amour et de l’espérance’.

 

La Bible contient-elle des textes majeurs où la transmission de la foi se fait percevoir ?

 

Notre monde a besoin de vrais témoins, de vrais passeurs, de guides sûrs. Bien évidemment, à toutes les étapes de l’humanité chaque génération apprend de la précédente le savoir qu’elle enrichit à son tour et qu’elle transmet à la génération suivante. Les choses de la foi, les connaissances religieuses et une certaine expérience spirituelle de l’humanité se sont également transmises ainsi de génération en génération à l’intérieur de chaque culture globale. Pour ce qui est de la culture judéo-chrétienne qui est la nôtre, les témoignages bibliques, apostoliques et patristiques abondent. L’héritage des anciens est des plus précieux et rien ne pourrait se construire sans la référence constante aux éléments fondateurs. La transmission va de pair avec l’écoute, la mémoire, le souvenir.

 

Au livre de l’Exode, Moïse reçoit l’ordre d’aller trouver Pharaon et de faire sortir d’Egypte les Hébreux. Comme tout cela s’accompagne de prodiges divins, rien ne doit se perdre dans la mémoire des générations suivantes et, pour ce faire, Dieu dit à Moïse :

 

« Va trouver Pharaon car c’est moi qui ai appesanti son cœur et le cœur de ses serviteurs afin d’opérer mes signes au milieu d’eux, pour que tu puisses raconter à ton fils et au fils de ton fils comment je me suis joué des Egyptiens et quels signes j’ai opérés parmi eux, et que vous sachiez que je suis Dieu » (Ex. 10, 1).

 

De même, l’interprétation du rite de la Pâque doit être transmise de père à fils de génération en génération. Non seulement la mémoire de la sortie d’Egypte doit être gardée par un rite annuel mais l’explication de ce rite doit rendre actuel chaque année la présence de Dieu qui sauve son peuple de l’oppression. Il y a donc double mémoire, celle qu’accomplit le rite et celle de l’interprétation de ce rite. C’est ce même livre de l’Exode qui nous le précise :

 

« Vous observerez cette disposition comme un décret pour toi et tes fils, à perpétuité. Quand vous serez entrés dans la terre que le Seigneur vous donnera comme il l’a dit, vous observerez ce rite. Et quand vos fils vous diront : ‘Que signifie pour vous ce rite ?’ vous leur direz : ‘C’est le sacrifice de la Pâque pour le Seigneur qui a passé au-delà des maisons des Israélites en Egypte, lorsqu’il frappait l’Egypte, mais épargnait nos maisons’. Le peuple alors s’agenouilla et se prosterna » (Ex 12, 24-28).

 

Et un peu plus loin encore, toujours au sujet de l’Egypte perçue comme lieu de l’oppression et donc comme symbole de l’esclavage du péché, c’est Moïse qui, au nom de Dieu, déclare :

 

« Souvenez-vous de ce jour, celui où vous êtes sortis d’Egypte, de la maison de servitude, car c’est par la force de sa main que le Seigneur vous en a fait sortir (…). Tu pratiqueras ce rite en ce même mois. (…) Ce jour-là, tu parleras ainsi à ton fils : ‘C’est à cause de ce que le Seigneur a fait pour moi lors de ma sortie d’Egypte’. Ce sera pour toi un signe sur ta main, un mémorial sur ton front, afin que la loi du Seigneur soit toujours dans ta bouche, car c’est à main forte que le Seigneur t’a fait sortir d’Egypte. Tu observeras cette loi au temps prescrit, d’année en année » (Ex 13, 3.4.8-10 ; cf. Dt 6, 20).

 

Ces passages bibliques sont des textes incontournables lorsqu’on évoque la transmission de la foi et notamment celui-ci, au livre du Deutéronome, texte qu’on pourrait appeler fondateur tant il est devenu célèbre :

 

« Tels sont les commandements, les lois et les coutumes que le Seigneur votre Dieu a ordonné de vous enseigner, afin que vous les mettiez en pratique dans le pays dont vous allez prendre possession. Ainsi, si tu crains le Seigneur ton Dieu tous les jours de ta vie, si tu observes toutes ses lois et ses commandements que je t’ordonne aujourd’hui, tu auras longue vie, toi, ton fils et le fils de ton fils. Puisses-tu écouter, Israël, garder et pratiquer ce qui te rendra heureux et te multipliera, ainsi que te l’a dit le Seigneur, le Dieu de tes pères, en te donnant une terre qui ruisselle de lait et de miel !

 

Ecoute, Israël (Shema Israël) : le Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir. Que ces paroles que je te dicte aujourd’hui restent dans ton cœur ! Tu les répéteras à tes fils, tu les leur diras aussi bien assis dans ta maison que marchant sur la route, couché aussi bien que debout ; tu les attacheras à ta main comme un signe, sur ton front comme un bandeau ; tu les écriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes » (Dt 6, 1-9).

 

Quels sont les textes majeurs du Nouveau Testament sur la transmission de la foi ?

 

Les récits successifs de l’Alliance que la Bible nous livre font mémoire des merveilles de Dieu, de sa fidélité envers et contre tout. Ainsi a-t-il été et a-t-il fait dans le passé, ainsi sera-t-il et fera-t-il toujours dans l’avenir. La foi du peuple que Dieu accompagne repose précisément sur la présence mémorielle de la Parole donnée. Or, c’est cette Parole donnée depuis des siècles et transmise à travers les multiples générations qui, au moment opportun selon le dessein d’amour de Dieu, s’est fait chair en Jésus-Christ. Or, c’est lui désormais, Jésus-Christ, qui est la Nouvelle et éternelle Alliance établie entre Dieu et l’humanité. Il est en lui-même, pourrait-on dire, la mémoire de Dieu et la mémoire des hommes, le garant de la fidélité divine, de sa présence au monde et il nous laisse à perpétuité le gage de son amour, le mémorial de sa mort et de sa Résurrection avec pour mission pour nous de continuer dans le temps son œuvre eucharistique :

 

« Faites ceci en mémoire de moi » (Lc 22, 19 ; I Cor 11, 26).

 

 Il nous appartient désormais d’actualiser chaque jour pour nous, en notre faveur, son acte d’amour eucharistique, son sacrifice unique et irrévocable, qui transcende tous les temps. Sa geste salvifique est transmise oralement puis consignée par écrit dans les Evangiles que saint Justin, au IIe siècle, appelle « les mémoires des apôtres ». Le tympan intérieur de Vézelay garde la trace sculptée de ce bouche à oreille qui illustre la diffusion de la Bonne Nouvelle sur toute la terre. La transmission de la foi au Christ mort et ressuscité passera de cœur en cœur et de génération en génération jusqu’à nos jours par une multitude de témoins, de passeurs, d’évangélisateurs, de missionnaires, de saints et de martyrs. La Parole de Dieu transmise en son Eglise, dont l’interprétation est garantie par une saine Tradition liée à la légitime succession apostolique et épiscopale en communion avec le siège de Pierre, devient la référence ultime qui donne force à tout témoignage.

 

Il faut s’en tenir au roc inébranlable de la foi en Jésus-Christ, mort et ressuscité selon le témoignage des apôtres. C’est cela qui nous a été transmis et que nous devons transmettre à notre tour. Saint Paul nous y exhorte en rappelant le contenu essentiel de notre foi et en encourageant Timothée à demeurer ferme dans la foi reçue :

 

« Je vous rappelle, frères, l’Evangile que je vous ai annoncé, que vous avez reçu et dans lequel vous demeurez fermes, par lequel vous serez sauvés, si vous le gardez tel que je vous l’ai annoncé. Autrement vous auriez cru en vain. Je vous ai donc transmis tout d’abord ce que j’avais moi-même reçu, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés selon les Ecritures, qu’il a été mis au tombeau, qu’il est ressuscité le troisième jour selon les Ecritures, qu’il est apparu à Pierre, puis aux Douze. Ensuite, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois… » (I Cor 15, 1-6).

 

Et voici ce que saint Paul dit à Timothée. Nous le lisons en songeant que c’est à chacun d’entre nous que ces mots s’adressent. La référence à l’Ecriture en lien avec la Tradition qui l’accompagne et l’interprète est fondamentale. Ce passage est au cœur de notre propos sur la transmission de la foi :

 

« Pour toi, tiens-toi à ce que tu as appris et dont tu as acquis la certitude. Tu sais de quels maîtres tu le tiens ; et c’est depuis ton plus jeune âge que tu connais les saintes Lettres. Elles sont à même de te procurer la sagesse qui conduit au salut par la foi dans le Christ Jésus. Toute Ecriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, réfuter, redresser, former à la justice : ainsi l’homme de Dieu se trouve-t-il accompli, équipé pour toute œuvre bonne » (II Tim 3, 14-17).

 

On pourrait multiplier à l’envi le nombre de textes du Nouveau Testament concernant la transmission de la foi. Je pense tout particulièrement au récit des pèlerins d’Emmaüs (cf. Lc 24, 19-35) et à celui du baptême de l’Ethiopien par Philippe (Ac 8, 26-40) : deux récits parallèles ou la catéchèse fournit l’interprétation des faits et des préfigurations bibliques. Dans les deux cas cependant le dévoilement ne se fait que dans le sacrement – geste eucharistique et baptême – qui illumine celui qui devient à son tour un témoin chargé de mission. Le savoir événementiel, l’audition ou la lecture ne peuvent se suffire. Il est nécessaire qu’il y ait une interprétation ecclésiale et une expérience personnelle pour, en quelque sorte, arriver à voir l’invisible et à comprendre l’incompréhensible.

 

« Leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent mais il avait disparu de devant eux. Et ils se dirent l’un à l’autre : ‘Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous quand il nous parlait en chemin et qu’il nous expliquait les Ecritures ?’ » (Lc, 24, 31-32).

 

« Alors il leur ouvrit l’esprit à l’intelligence des Ecritures » (Lc 24, 45).

 

« Comprends-tu donc ce que tu lis ? Et comment le pourrais-je si personne ne me guide ? (…) Philippe prit la parole et, partant de ce texte de l’Ecriture, lui annonça la Bonne Nouvelle de Jésus » (Ac 8, 30-31 et 35).

 

Peut-on donner des exemples actuels de rupture dans la transmission de la foi ?

 

Ils sont nombreux et à plusieurs niveaux. La mentalité post-moderne, le rationalisme ou le scepticisme, la foi dans le progrès scientifique et les nouvelles technologies supplantant la foi chrétienne éventuellement reçue, l’individualisme et l’hédonisme, le divertissement médiatique en tous genres, le laïcisme sans nuance, la violence de l’islamisme qui laisse à penser que ce sont les religions qui créent les guerres, la montée des populismes et des idéologies de masse qui caricaturent les faits religieux ou non et les rapports sociaux, tout cela pousse nos contemporains à une indifférence religieuse voire à une hostilité surtout à l’encontre du christianisme et de sa morale.

 

Certes il y a fort heureusement des lieux où le dynamisme de la foi est manifeste, où la catéchèse et le dévouement sont exemplaires, ou des engagements pastoraux ou de vie consacrée forcent l’admiration. Cependant, à côté de ces magnifiques réalisations qui peuvent donner espoir en l’avenir, il y a une grave pénurie de passeurs, de transmetteurs, de guides et aussi certainement un manque d’oreilles réceptives.

 

Parmi de multiples exemples que je pourrais donner ici à partir de mon expérience d’hôtelier d’un monastère où viennent se ressourcer d’une manière ou d’une autre des milliers de personnes, je voudrais livrer ici quelques anecdotes révélatrices.

 

Parmi les personnes qui viennent au monastère, beaucoup se déclarent non croyantes et sur celles qui se déclarent croyantes, un grand nombre, y compris parmi des catéchistes, ne sont pas pratiquantes. Si l’on pose quelques questions sur leur foi, l’ignorance religieuse est très souvent manifeste. La Bible est ignorée sauf quelques rares passages qui sont alors évoqués. Beaucoup ne se sentent pas à l’aise avec le magistère de l’Eglise, avec son dogmatisme et sa morale, avec sa discipline. L’histoire de l’Eglise d’ailleurs est souvent mal perçue. La foi en un Dieu créateur et provident est souvent battue en brèche. Un Dieu trinitaire semble être parfois une invention ecclésiastique qui ne dit plus rien. Quant à Jésus-Christ, on le considère comme un homme véritable, sous-entendant par là qu’il ne saurait être considéré comme Fils de Dieu, Dieu lui-même. J’ai bien souvent l’impression de me retrouver en plein arianisme latent. Quant à l’eucharistie, s’il peut y avoir encore, au cours de la messe ou face à l’hostie consacrée, une sorte de fascination visuelle, on en est loin, pour un certain nombre, à penser qu’il a là une présence réelle de la divinité. Les éléments essentiels et fondamentaux, pour ne pas dire basiques, de la foi sont ignorés. Je me dis souvent qu’il faudrait retrouver pour nos contemporains une grammaire élémentaire de la foi. Mais sous quelle forme ? Tout est là.

 

Triste constat qui peut faire frémir alors même que viennent au monastère des personnes motivée par une démarche personnelle, que ce soit une démarche de foi ou une démarche plus esthétique, ou bien encore pour un motif de repos, de recul ou de quête de sens. Je ne donnerai ici que quatre anecdotes révélatrices concernant des jeunes garçons et filles d’environ 12-15 ans.

 

Un jour que je recevais un groupe de jeunes d’une douzaine d’années, je leur ai demandé de me donner quelques noms de personnages bibliques. Le premier nom qu’il m’a été donné d’entendre fut : « Mahomet » !

 

Un autre jour, avec une vingtaine de jeunes catéchisés de différentes années de catéchisme dont certains de quatrième année, j’ai voulu sonder un peu leur intérêt pour l’Evangile et je leur ai demandé de me citer les miracles ou les paraboles qu’ils préféraient. Il n’y eut aucune réponse. J’ai reformulé ma question et je n’eus pas plus de résultat. Je leur ai alors demandé si la multiplication des pains, par exemple, n’était pas un épisode qui leur plaisait. Cela ne leur disait rien du tout. Ce fut encore l’inconnu lorsque je leur ai évoqué les pèlerins d’Emmaüs, les noces de Cana, l’enfant prodigue. J’étais stupéfait et assez affligé. A l’évocation de l’Annonciation, l’un des jeunes me déclara que ça lui disait quelque chose et qu’il y avait une histoire d’ange.

 

Une autre fois, conduisant un groupe de jeunes dans notre église monastique pour leur faire nommer les différents éléments de l’édifice, je voulais aussi les faire prier quelques instants. Ils avaient fait leur première communion l’année précédente. J’ai alors essayé d’attirer leur regard sur le Saint-Sacrement présent dans le tabernacle et je leur ai demandé pourquoi il y avait une petite lumière et quelle était donc sa signification. Qu’est-ce qu’il y avait donc là-bas ? Aucun ne m’a parlé du Saint-Sacrement et, après mon insistance, l’un d’eux leva enfin la main et me dit : « Ah oui, il y a un bidule dans une boîte carrée » ! Assez désemparé, je les ai menés vers le tabernacle et je leur ai demandé de se mettre à genoux tout comme moi. A haute voix, j’ai alors adressé une prière à Jésus comme l’un d’entre eux aurait pu en formuler une. Bien m’en a pris car, plus tard au moment de leur départ, alors que je leur demandais quel avait été le point fort de leur journée au monastère, ils me répondirent en chœur que c’était « la prière devant Jésus ». Je crois bien que c’était là une expérience personnelle qu’ils venaient de faire pour la première fois.

 

Autre surprise avec ce jeune qui ne connaissait rien de l’histoire de saint Martin mais qui avait repéré qu’à l’entrée du village au centre d’un rond-point avant de descendre vers le bourg, il y avait une grande statue équestre de saint Martin tranchant de son glaive sa chape pour en donner la moitié à un pauvre transi de froid qui demandait l’aumône. Ce jeune avait bien vu mais ne connaissant pas la signification, il avait mal interprété la signification du geste de saint Martin et me demanda naïvement pourquoi, à l’entrée du village il y avait la statue d’un soldat à cheval qui menaçait un pauvre de son glaive alors que ce pauvre était en train de le supplier pour ne pas être tué. Je lui ai alors dit qu’il avait bien vu mais que son interprétation n’était pas la bonne car c’était bien au contraire saint Martin qui avait empêché de mourir de froid ce pauvre mendiant en lui donnant la moitié de son grand vêtement.

 

Avec ces quelques anecdotes, nous touchons du doigt un problème de transmission de la foi même en des milieux privilégiés et bienveillants. Il ne s’agit pas seulement d’une question de catéchèse ou de pédagogie, il y a tout un milieu ambiant indifférent ou hostile à la foi chrétienne qui fait que beaucoup de parents qui ont pourtant transmis leur foi en famille voient leurs enfants abandonner non seulement toute pratique religieuse mais aussi toute référence à Dieu. Du coup, c’est toute une culture chrétienne qui disparaît très rapidement non seulement dans la sphère publique mais aussi dans la mentalité personnelle de beaucoup. On rapportait récemment qu’une jeune femme, se trouvant dans une salle de musée face à des tableaux représentant la Vierge à l’Enfant, se demandait quelle était cette ‘baby-sitter’ si célèbre pour avoir été ainsi mise à l’honneur par tant de peintres. Si l’on sait encore voir, lire ou entendre, on n’est plus capable en bien des cas d’interpréter et de donner la juste explication, faute de culture chrétienne. C’est donc ici toute la question de l’herméneutique qu’il faudrait soulever car, si la lecture de la Bible peut encore être entreprise personnellement, la façon de la comprendre et de l’interpréter sainement reste hors d’atteinte sans aide extérieure. Je pense à ce passage déjà évoqué du baptême de l’Ethiopien par Philippe :

 

« Philippe entendit que l’eunuque lisait le prophète Isaïe. Il lui demanda : ‘Comprends-tu donc ce que tu lis ?’ ‘Et comment le pourrais-je, dit-il, si personne ne me guide ? Et il invita Philippe à monter et à s’asseoir près de lui » (Ac 8, 30-31).

Peut-on inviter saint Hilaire, saint Martin et sainte Jeanne d’Arc à venir nous guider ?

 

Le Père, le Fils et l’Esprit Saint sont à l’œuvre et la grâce ne cesse d’agir pour que nous nous ajustions au mieux à l’attente de l’Amour divin. C’est Dieu lui-même qui peut nous dévoiler son dessein d’amour et nous guider sur le chemin de la vraie vie. Il nous envoie pour cela ses anges et ses apôtres et il nous donne aussi comme modèles et intercesseurs une multitude de saints et bienheureux. Ce sont autant de guides qui stimulent notre foi en nous donnant une plus juste compréhension des Ecritures, le goût de la prière, le courage de la charité et l’ardeur à persévérer dans le bien. Il faut avoir des amis dans le ciel ! Faute de pouvoir établir ici toute une litanie de saints dont la liste, d’ailleurs, ne saurait jamais être exhaustive, je retiens ici comme modèles emblématiques trois saints qui pourraient s’asseoir à côté de nous et nous guider à mieux transmettre la foi dans notre monde d’aujourd’hui.

 

Il s’agit de saint Hilaire (v 315-367), évêque de Poitiers, de saint Martin (v 316-397), d’abord moine à Ligugé puis évêque de Tours, et enfin de sainte Jeanne d’Arc (1412-1431). Tous les trois ont su se mettre à l’écoute du Saint-Esprit et, sous la mouvance de la grâce divine, ils ont œuvré de façon exemplaire à la transmission de la foi.

 

Les deux premiers appartiennent au IVe siècle, le siècle d’or des Pères de l’Eglise, dit-on souvent. Cela est juste à condition de ne pas mésestimer les enjeux théologiques et politiques de cette période qui fut très rude pour les défenseurs de la vraie foi, celle des conciles de Nicée en 325 et de Constantinople en 381. Il s’agissait avant tout de combattre l’arianisme qui en arrivait à nier, à des degrés divers, la divinité du Christ.

 

Saint Hilaire, qui connut l’exil en raison de ses convictions, joua un grand rôle par ses œuvres et son action. On peut dire qu’il fut un ardent défenseur de la vraie foi concernant le Christ et quant à son œuvre magistrale sur la Trinité, elle est toujours considérée comme un chef d’œuvre. Hilaire de Poitiers fut un pasteur théologien qui affirma au péril de sa vie la vérité du Christ, vrai homme et vrai Dieu.

 

Saint Martin, contemporain d’Hilaire, alla le trouver à Poitiers et s’établit à Ligugé pour mieux échanger avec lui et y mener une vie monastique. Il avait d’abord accompli, à l’âge de 18 ans et alors qu’il était légionnaire romain et encore catéchumène, le geste qui allait le faire entrer dans l’histoire, à savoir le don de la moitié de sa cape à un pauvre transi de froid à la porte d’Amiens. Originaire de l’actuelle Hongrie, baptisé en Italie à Pavie, très populaire en Allemagne encore aujourd’hui, saint Martin par la déchirure de son vêtement réunit les peuples de l’Europe autour de sa charité exemplaire. Devenu évêque de Tours, il eut une influence considérable dans l’extension de la chrétienté partout où il est allé, surtout en renversant les idoles païennes et en opérant nombres de miracles. Sa renommée même convertissait les cœurs et les gagnait au Christ. Martin fut un moine aussi bien qu’un grand pasteur et un missionnaire. Sa charité reste emblématique.

 

Enfin, sainte Jeanne d’Arc, au XVe siècle, donc onze siècles après saint Hilaire et saint Martin, est une héroïne nationale à la trajectoire hors de toute comparaison. Nous sommes ici, sur ses traces car, en juin 1429, après la victoire de Patay contre les Anglais elle vint à Sully-sur-Loire pour convaincre Charles VII d’aller sans tarder à Reims et, en mars 1430, elle y revint et fut gardée quasi prisonnière au château mais elle réussit à s’en échapper le 28 mars. Jeanne d’Arc rayonne par sa fidélité à la mission reçue, par la pureté de ses mœurs et de sa foi, par son courage et sa volonté. Elle illustre la plus grande sainteté au plus fort du combat physique et spirituel jusqu’au don total d’elle-même dans le martyre. Sa sainteté et sa pureté jusque dans l’adversité la plus grande ont fait d’elle un personnage hors pair dans l’histoire nationale.

 

Ces trois grands témoins de la foi que demeurent pour nous saint Hilaire, saint Martin et sainte Jeanne d’Arc nous conduisent sur les chemins de la vérité, de la charité et de la sainteté. Nous devons leur demander d’intercéder pour nous dans notre combat spirituel d’aujourd’hui et pour que se lève de nouveaux témoins de la foi, épris de vérité, de charité et de sainteté.

 

A quoi sommes-nous appelés aujourd’hui pour transmettre la foi ?

 

Je serais tenté de dire qu’au regard de la perte de foi que nous constatons chez nombre de nos contemporains de France et d’Europe, la première préoccupation est de ne pas perdre de temps. La mission est urgente. Le temps de la mobilisation pour le combat spirituel est venu. Un combat est à mener contre toutes les forces du mal qui se trouvent aussi bien en nous-mêmes qu’autour de nous.

 

Nos armes sont d’abord et avant tout la réception de la Parole de Dieu. Voilà le glaive de la Parole divine qui accomplit son œuvre sans faillir. Elle est d’une efficacité à nulle autre pareille car c’est par sa Parole que Dieu a créé le monde et le maintient dans l’existence. Ouvrir la Bible et s’en nourrir me semble prioritaire. Il faut d’abord recevoir nous-mêmes la Parole de l’Evangile pour annoncer la Bonne Nouvelle aux autres. Si nos oreilles et nos yeux s’ouvrent à l’écoute et à la lecture de l’Ecriture, la prière ne peut que jaillir de notre cœur, prière de louange et prière de supplication. La Parole accomplissant son effet, notre vision des choses et nos actions en seront transfigurées. Notre témoignage n’en sera que plus grand s’il est marqué du sceau de la charité et de la gratuité, de la joie et de la sainteté de vie.

 

Les sacrements sont là pour nous revitaliser en profondeur. La vie ecclésiale est une donnée essentielle de notre foi. « Là où est l’Eglise, là est l’Esprit de Dieu. Ubi enim Ecclesia, ibi et Spiritus Dei », disait admirablement le grand saint Irénée (Adv. Haer. III, 24, 1) au IIe siècle. L’amour et l’obéissance se conjuguent alors parce que c’est du côté ouvert du Christ que jaillissent l’amour et l’envoi en mission.

 

L’âme ecclésiale est une âme qui s’abreuve et se nourrit à la source même et qui va porter l’eau vive à tous les assoiffés que nous sommes. C’est parce que Marie a été trouvée fidèle dans les humbles tâches quotidiennes et que chaque jour elle s’abreuvait au puits d’eau vive qu’elle a reçu, par anticipation et en vertu des mérites du Christ, une grâce personnelle incomparable : l’irruption de Dieu en son cœur et en son corps pour le salut de l’humanité. L’âme contemplative et laborieuse qu’était la sienne a été d’une façon exemplaire profondément et durablement missionnaire. Aujourd’hui, plus que jamais, alors qu’il manque à l’humanité ce bon vin des noces de Cana, qui seul peut réjouir le cœur de l’homme (cf. Si 40, 20) – vin qui préfigure le sang du Christ versé par amour pour nous donner la vie – tournons-nous vers Marie et écoutons-la nous dire avec douceur et insistance : « Faites tout ce qu’il vous dira » ! (Jn 2, 5 ; cf. Gn 41, 55).

P. Joël Letellier

 

 

Jésus chasse les vendeurs et les changeurs du Temple

 

Homélie prononcée par le P. Joël Letellier à Ligugé, le dimanche 4 mars 2018

 3ème dimanche de Carême (B) Ex 20, 1-17 ; 1 Cor 1, 22-25 ; Jn 2 13-25

 

            Nombre d’artistes ont dépeint cette scène insolite

 

Voici un passage bien connu de l’Evangile : Jésus chassant les vendeurs du Temple. Qui n’a pas dans la mémoire des yeux cette scène dépeinte par l’un ou l’autre artiste de renom ? Elle a tellement frappé les esprits qu’on trouve bon nombre de dessins, d’estampes et surtout de peintures dans la plupart de nos musées.

Depuis Giotto au 14ème siècle jusqu’au 19ème, les grands noms se retrouvent. Les artistes du 16ème comme Jacob Jordaens à Anvers et au Louvre, Girolamo Macchietti aux Arts graphiques du Louvre, Léandro Bassano à Lille et surtout Le Greco qui a peint plusieurs versions de « la Purification du Temple » qui se trouvent maintenant à Londres, à Madrid, à Tolède, à New-York, à Washington et à Mineapolis, tous attestent de l’intérêt porté à cet épisode insolite. Aux 17ème et 18ème siècles, nous rencontrons les œuvres de Jean-Baptiste Jouvenet à Lyon et à Arras, de Guillaume Werniers à Lille, de Jean-Benoît Castiglione au Louvre, de Jean-Germain Drouais à Rennes, de Gaspard Duchange à Autun, de Bartholomeo Manfredi à Libourne, de Simon Julien et de Jean-Paul Pannini au Louvre. Quant au 19ème siècle, outre des vitraux comme celui de l’atelier Lorin de l’église Saint-Aignan à Chartres, ou des céramiques comme l’assiette historiée de Creil, des peintures comme celle de Raymond Balze à Montauban, on trouve un dessin très expressif de Gaston Bussière à Mâcon, au musée des Ursulines, où l’on voit au premier plan le fouet que brandit Jésus devant les marchands terrifiés, détail que seul saint Jean nous donne « Il fit un fouet avec des cordes », détail en effet absent chez les autres évangélistes qui relatent cette même scène.

 

 Devant les œuvres de tous ces artistes, nous pourrions être tentés d’essayer de leur attribuer un prix non seulement de qualité picturale sur le plan esthétique mais aussi et surtout d’exactitude évangélique plus ou moins respectée. C’est chez saint Luc (Lc 19, 45-46), en tous cas, que la scène est décrite de façon la plus succincte alors que saint Jean nous livre un récit plus détaillé et plus riche. Les artistes ont surtout voulu reproduire la violence de l’intervention de Jésus telle qu’elle est décrite par saint Marc et saint Mathieu où l’on trouve ces expressions : « Etant entré dans le Temple, il se mit à chasser les vendeurs et les acheteurs qui s’y trouvaient : il culbuta les tables des changeurs et les sièges des marchands de colombes… » (Mc 11, 15 ; cf. Mt 21, 12). Saint Jean va plus loin en amplifiant le nombre d’animaux et donc le violent désordre : « Dans le Temple, il trouva installés les marchands de bœufs, de brebis et de colombes, et les changeurs. Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple, ainsi que les brebis et les bœufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : ‘Enlevez cela d’ici. Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce’ (cf. Zacharie 14, 21) » (Jn 2, 14-16). Assurément ce passage plus prolixe a été retenu par plusieurs de nos artistes peintres notamment par Castiglione au 17ème siècle puisqu’on voit sur le tableau qui est au Louvre non seulement, dans un désordre indescriptible, tous ces animaux mais encore des canards au col vert et autres volatiles de toutes sortes, tous effrayés, blessés ou déjà morts. On le pressent, l’imagination littéraire ou artistique a pu se donner libre cours.

 

Quel est le message caché que Jésus entend nous livrer ici ?

 

Il n’en est pas moins vrai certainement que le choc a dû être rude. De même pour nous, un Jésus violent heurte notre conviction profonde qui voit plutôt en Jésus un homme de douceur bien éloigné de toute brutalité. Mais Jésus n’est-il pas souvent déconcertant par ses propos, ses réparties, son comportement ? Serait-ce donc la seule fois où son attitude nous étonne ?

 

         Chaque fois que nous avons du mal à le comprendre et à le suivre, c’est qu’un message s’y trouve dissimulé et, ici, l’enjeu est de taille. Certes, Jésus ne vient pas abolir mais accomplir la Loi de l’Ancienne Alliance. Désormais le vin nouveau des noces de Cana, épisode qui précède notre passage chez saint Jean, remplace l’eau de la Loi. Jésus est le nouveau Temple ou plutôt l’accomplissement de ce dont le Temple était la figure. Les animaux pour les sacrifices n’ont plus leur place car c’est lui désormais qui est l’Agneau pascal. Les monnaies des païens tout comme la monnaie du Temple n’ont plus cours car c’est lui qui va verser le prix de son sang pour l’humanité. C’est l’effondrement des cours de l’ancienne finance, c’est l’effondrement d’un monde ancien, c’est l’annonce de la destruction du Temple, et par là même, c’est l’annonce de la mort du Christ et celle de sa Résurrection. « Détruisez ce sanctuaire et en trois jours je le relèverai (…) Il parlait du sanctuaire de son corps » (Jn 2, 19.21). « Ma maison sera une maison de prière » (Lc 19, 46).

 

Il n’y avait rien d’illégal semble-t-il chez ces changeurs et vendeurs installés sous les portiques de l’esplanade du Temple, du moins quant à leur présence. D’ailleurs, Marie et Joseph leur avaient bien acheté une paire de colombes lors de la Présentation de Jésus, une trentaine d’années plus tôt. On peut cependant facilement imaginer le brouhaha des pèlerins, les cris des uns et des autres et de leurs encombrants animaux, les fraudes et débordements que peut engendrer tout commerce dès qu’il y a un afflux de gens.

 

Une rupture et un accomplissement

        

Le geste somme toute assez violent de Jésus, inhabituel chez lui, manifeste à la fois une rupture et en même temps un accomplissement. En faisant cela, Jésus accomplit les Ecritures et vient récapituler en lui tous les sacrifices d’animaux de l’Ancienne Alliance. C’est lui désormais l’Alliance nouvelle et éternelle, alliance qu’il va bientôt sceller par l’offrande de lui-même sur la Croix. Désormais ce ne sont plus des sacrifices sanglants d’animaux qu’il faut offrir dans le Temple mais c’est dans le cœur du croyant que doit s’accomplir, en communion avec l’oblation du Christ, le vrai sacrifice de louange qu’est l’eucharistie permanente. En même temps, ce geste de Jésus s’apparente à un geste prophétique, excessif, pourrait-on dire, comme tout geste prophétique pour marquer les esprits sans nul doute, mais mesuré par rapport à la violence qui va survenir : la mort sur la Croix, la déchirure du monde, le renversement du cosmos, la destruction du Temple.

 

         Lorsque saint Benoît, au chapitre 52 de sa Règle au sujet de l’oratoire, demande à ses moines, et donc à nous aussi, de ne rien y faire ou de n’y rien déposer d’étranger à sa destination, nous ne pouvons pas ne pas penser à cet épisode. Si nous voulons vraiment suivre le Christ, à nous aussi de chasser non seulement de l’église-bâtiment ou du monastère lui-même tout ce qui peut être étranger à la prière mais, avec encore plus de force, éloigner surtout de notre cœur toute pensée qui ne serait pas celle du Christ. Ce qui est demandé ici au moine concerne évidemment tout cœur vraiment chrétien.

 

         Que le Seigneur triomphe de notre combat spirituel et restaure en nous l’image de Dieu !

        

Seigneur Jésus, nous t’en prions, viens donc purifier notre âme, désencombrer notre esprit et renverser nos idoles ! Que ton eucharistie, Seigneur, nous transfigure et nous transforme en ton propre corps et qu’enfin l’Esprit d’amour et de sainteté ne cesse de peindre en nous, en artiste divin, la véritable « image et ressemblance » de Dieu en chassant de notre cœur tout ce qui ne vient pas de toi et qui ne conduit pas à toi !

 

Fais de nous et de notre monde une vraie maison de prière !

                    

P. Joël Letellier

 

 

« N’est-ce pas le fils du charpentier ? »

 

Homélie prononcée par le P. Joël Letellier à Ligugé, le dimanche 8 juillet 2018

14ème dimanche ordinaire (B) Ez 2, 2-5 ; 2 Cor 12, 7-10 ; Mc 6, 1-4

 

 

Sous le signe de l’étonnement

 

On pourrait dire qu’avec ce passage de l’Evangile selon saint Marc, nous sommes placés sous le signe de l’étonnement et cela, de plusieurs manières. « Les nombreux auditeurs de Jésus étaient frappés d’étonnement » et Jésus aussi « s’étonne de leur manque de foi ». Mais qu’est-ce donc que l’étonnement ?

L’étonnement, c’est une interrogation, une demande d’explication devant un fait qui déroute, qui surprend, qui nous atteint par surprise. Je crois qu’il n’est pas bon, pas normal, de ne jamais s’étonner. L’étonnement, au sens philosophique comme au sens spirituel, est la part de l’intelligence des yeux, du cœur et de l’esprit qui s’éveille à la vie.

 

On peut tout autant être grandement étonné de la beauté d’une fleur, du chant d’un oiseau que de l’amour d’un être humain, d’un geste ou d’un fait qui révèle un au-delà invisible. Une pensée lucide et claire, un raisonnement juste, une démonstration simple d’une chose complexe, une œuvre d’art, littéraire, picturale ou musicale, un exploit sportif, une prouesse technique, médicale ou un acte héroïque ont de quoi nous étonner car le savoir, l’adresse, la dextérité, la lucidité, la justesse, la beauté, l’harmonie, le don de soi ne sont pas forcément l’apanage de tout un chacun.

 

On peut aussi s’étonner de voir ses propres limites ou les limites de quelqu’un ou d’un événement dont on était en droit d’espérer plus. L’étonnement est alors signe de déception ou tout le moins la prise en compte d’une réalité avec laquelle la patience et la persévérance vont devoir composer.

 

J’espère que la finesse d’esprit d’un enfant ou la sage maturité d’un vieillard ne manqueront jamais de nous étonner, de nous surprendre, de nous émerveiller et, cela, autant que le nombre d’étoiles dans le ciel et l’immensité vertigineuse de l’univers sans parler de l’infiniment petit et de ses secrets inviolés. Mystère de la création, mystère de l’univers, mystère de l’être humain et de ses étonnantes possibilités, mystère de Dieu et de son dessein d’amour qui se déploie sous nos yeux si l’on veut bien regarder et s’arrêter un peu pour essayer de percevoir le bruit de l’infini, le bruissement d’un amour invincible.

 

L’étonnement qui est interrogation peut donc revêtir la forme de l’émerveillement et de l’admiration mais il peut aussi être le lieu de la réprobation, de la résistance, du scandale, de l’ordre de l’inacceptable ou de l’impossible, ou considéré comme tel.

 

L’étonnement par excellence

 

Pourquoi un prophète n’est-il jamais reconnu par ses proches et familiers ? Précisément parce que, comme l’arbre qui cache la forêt, la proximité ne fait percevoir que l’aspect familier, extérieur, trop humain, dirions-nous, alors qu’un deuxième niveau de lecture et d’interprétation, reconnu par les autres, plus étrangers, est occulté chez les premiers, pourtant plus proches. L’étonnement admiratif et ouvert des autres est contrebalancé par l’étonnement dépréciatif et fermé des proches.

Voilà pourtant de quoi nous étonner puisque seuls les familiers devraient connaître l’intime mieux que quiconque ! Faut-il donc être en même temps proche et savoir prendre du recul pour appréhender le réel, discerner les signes des temps, sonder le cœur et l’âme de celui ou de celle qui déconcerte à ce point ?

 

Voilà le paradoxe qui est celui de l’incarnation de Dieu en Jésus-Christ. Que Dieu soit invisible et lointain semble être plus conforme à notre perception spontanée mais qu’il se rende manifeste parmi nous, homme parmi les hommes, voilà bien l’étonnement par excellence qui peut susciter aussi bien un sentiment de scandale blasphématoire que celui d’une reconnaissance émerveillée, d’une stupeur saisissante, vertigineuse qui ne peut se traduire que par une attitude d’adoration.

 

L’étonnement des contemporains de Jésus « au comble de la stupeur »

 

Il n’y a pas de voie médiane. Jésus est ou n’est pas un homme. Jésus est ou n’est pas Dieu parmi nous. J’aime découvrir, dans les récits évangéliques, la surprise et l’étonnement des contemporains de Jésus : « D’où cela lui vient-il ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ? ». Nombre de passages analogues seraient à citer : «  Tous ceux qui l’entendaient  étaient stupéfaits de son intelligence et de ses réponses » (Lc 2, 49) ; « Les foules étaient vivement frappées de son enseignement » (Mt 7, 27) ; « Qu’est-ce que cela ? Voilà un enseignement nouveau, donné d’autorité ! Il commande même aux esprits impurs et ils lui obéissent ! » (Mc 1, 27) ; « Et l’on était vivement frappé de son enseignement, car il parlait avec autorité » (Lc 4, 31) ; « Les foules furent saisies de crainte et rendirent gloire à Dieu d’avoir donné un tel pouvoir aux hommes » (Mt 9, 8) ; « Qui peut remettre les péchés, sinon Dieu seul ? (…) Tous étaient hors d’eux-mêmes et glorifiaient Dieu en disant : ‘Jamais nous n’avons rien vu de pareil’ » (Mc 2, 1-12) ; « Et tous lui rendaient témoignage et étaient en admiration devant les paroles pleines de grâces qui sortaient de sa bouche. Et ils disaient : ‘N’est-ce pas là le fils de Joseph ?’ » (Lc 4, 22) ; « Quel est celui-ci que même les vents et la mer lui obéissent ? » (Mt 8, 27) ; « Le vent tomba. Ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui en disant : ‘Vraiment, tu es le Fils de Dieu’ » (Mt 14, 32) ; « Et ils étaient intérieurement au comble de la stupeur » (Mc 6, 51).

 

Sommes-nous dans l’étonnement, dans l’indifférence ou dans l’émerveillement ?

 

Et nous, sommes-nous dans l’étonnement, au comble de la stupeur ? Ou sommes-nous un peu désabusés, dubitatifs ou même indifférents comme nombre de nos contemporains ?

Au XIXe siècle, le célèbre écrivain et philosophe danois, Sören Kierkegaard, qui fut toute sa vie hanté par un questionnement incessant, s’écriait un jour à juste titre : « Vraiment, laissons notre cœur se livrer à l’étonnement ! S’il est une chose que notre époque a oubliée, c’est bien de s’étonner et, par suite, de croire, d’espérer et d’aimer. On annonce les choses les plus extraordinaires et les plus sublimes, mais nul ne s’étonne. On annonce qu’il y a un pardon des péchés, mais personne ne dit : ‘C’est impossible’ ».

 

La personne de Jésus, le fils de Marie et de Joseph le charpentier, celui que les habitants de Nazareth connaissaient pourtant si bien est aussi celui qui est Dieu de toute éternité, créateur de l’univers. Comment est-ce possible, comment est-ce croyable ? L’Esprit Saint nous a été envoyé pour que la vérité toute entière nous soit révélée. Ce sera pour nous une éternelle source d’étonnement et d’adoration. En attendant, gardons dans notre cœur cette prière de Jésus émerveillé de l’action de son Père : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux habiles et de l’avoir révélé aux tout petits » (Mt 11, 25).   

P. Joël Letellier

 

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