N° 41 – Le lundi 7 octobre 2019

Le manteau partagé de Saint Martin

Lettre aux oblats n°23

Abbaye Saint-Martin

F – 86240 Ligugé

05 49 55 21 12

« Dans la mesure où vous l’avez fait

à l’un de ces plus petits de mes frères,

c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40)

 

Le partage du manteau : le mot du P. Joël

Chers Oblats et amis,

Aujourd’hui, 7 octobre 2019, c’est la fête de Notre-Dame du Rosaire. Bientôt, le 12 octobre ce sera la solennité de la dédicace de notre église abbatiale. Que la Vierge Marie, âme ecclésiale s’il en est, nous apprenne à vivre sous le regard de Dieu en fils et filles de l’Eglise, implorant pour nous-même et pour notre monde la miséricorde divine.

La dernière Lettre aux oblats porte la date du 13 mai 2019. Depuis, nous avons eu en juillet la promesse d’oblature de Guillaume Decazes. C’était le mercredi 10 juillet peu avant les premières vêpres de la solennité de saint Benoît. Guillaume Decazes était entouré de son épouse et de sa sœur. Le mot du Père Abbé ainsi que les remerciements de Guillaume Decazes se trouvent ci-après dans cette Lettre des oblats. Rendons grâces pour cette grande famille de l’oblature bénédictine qui nous stimule dans une même et ardente prière à la suite de saint Benoît. Les oblats sont en quelque sorte le prolongement du monastère dans le monde, une présence bénédictine au milieu de nos contemporains, des relais pour que le Christ soit toujours plus annoncé, connu, aimé et servi, par la prière et l’entraide fraternelle.

Les dernières journées de l’oblature ont eu lieu à l’abbaye les 3, 4 et 5 mai 2019 avec une vingtaine de participants. La prochaine réunion proposée aux oblats est fixée aux vendredi 22, samedi 23 et dimanche 24 novembre 2019. Comme d'habitude, nous aurons une réunion informelle le vendredi 22 novembre à 16h. Puis la lecture commentée de la Règle de saint Benoît le samedi 24 à 10h30 et à 16h. Enfin une dernière réunion le dimanche 24 suivra la messe conventuelle de 10h et se tiendra donc vers 11h45 jusqu'à l'office de Sexte à 12h45. Nous continuerons la lecture de la Règle à partir du chapitre 39. Le dimanche 24 novembre 2019, ce sera la solennité du Christ-Roi de l'univers.

La retraite annuelle, ouverte à tous et, traditionnellement placée à la fin du mois de juillet, a eu lieu cette année du 22 au 27 juillet 2019. Elle avait pour thème les Pères cappadociens. Nous étions 35 participants et l'ambiance était excellente. J'avais pris pour thème de cette année :

Basile de Césarée (v 330-379), Grégoire de Nazianze (v 330-390)

et Grégoire de Nysse (v 340-v 394).

Trois grands acteurs orientaux

de la vie ecclésiale, théologique et spirituelle du IVème siècle.

Les conférences ont été au nombre de 12, du lundi au samedi compris ; celles du matin étaient à 10h30 et celles de l’après-midi à 16h30. L’ensemble a été enregistré et peut donc être écouté sur demande.

Une fiche d’inscription pour la prochaine retraite qui aura lieu du lundi 20 au samedi 25 juillet 2020 est jointe à cette Lettre aux oblats n°23. Elle est disponible sur le site www.joel-letellier.fr à l’onglet ‘actualités’. Vous pouvez retenir ces dates et vous inscrire sans tarder à l’adresse de l’hôtellerie : accueil@abbaye-liguge.com.

Elle aura pour thème :

Traduction de l'Ecriture, lectio divina et vie monastique au IVe siècle

dans le sillage d'Origène

avec saint Jérôme, Rufin d'Aquilée et Jean Cassien.

Comme d’habitude, les conférences seront au nombre de 12, du lundi au samedi compris ; celles du matin auront lieu à 10h30 et celles de l’après-midi à 16h30.

L’hôtellerie, maintenant rénovée, a accueilli un certain nombre de personnes individuelles et de groupes de jeunes et de moins jeunes, aussi bien des prêtres du Prado que des pompiers du Croisic, des pèlerins, des familles, des guides et des scouts. Le chœur des jeunes, « Chœur-Altitude », dirigé par Cyprien Sadek a séjourné à l'abbaye pendant cinq jours. Il est composé d'environ une quarantaine de jeunes de toute la France. Magnifique participation à notre messe conventuelle du 15 août et superbe concert donné à 17h30 ce même jeudi 15 août après les Vêpres de l'Assomption de 16h30. Beaucoup de monde et grande émotion à entendre ces magnifiques voix.

Le dimanche 22 septembre, en la journée du Patrimoine, l’abbaye a ouvert ses portes. Comme chaque année, tous les quarts d'heure, un moine prend en charge un groupe de visiteurs et le fait circuler dans l'abbaye. Pour la seule après-midi du dimanche, on a compté environ 600 visiteurs qui ont profité de cette occasion annuelle pour entrer dans les lieux monastiques.

Du 24 au 28 septembre a eu lieu comme chaque année un stage d’iconographie dirigé par Georges Farias, iconographe et fresquiste de renom. Ce stage de découverte de l'art de l'icône est conçu comme une initiation et un approfondissement dans l'art d'écrire une icône. L'enseignement, théorique et pratique, s'adapte au niveau de chaque participant et comprend toutes les étapes de la réalisation d'une icône. Contact et inscriptions pour les prochains stages : Atelier de Georges Farias - atelier.icones.fresques@hotmail.fr - 09 83 37 37 13. De même, pour des stages de calligraphie, on peut toujours s’adresser à Jane Sullivan par mail : licorne@calligrafee.com ou par téléphone au 06 87 11 18 37.

Nous avons eu la grande joie d’accueillir dans nos stalles deux nouveaux jeunes postulants : Quentin et Brice, entrés au chœur respectivement le samedi 14 août pour les premières vêpres de l’Assomption et le samedi 31 août pour les premières vêpres du 22ème dimanche. Souhaitons-leur un long et fructueux parcours monastique ! Par ailleurs, nous est arrivé avec bonheur, dès le jeudi 4 juillet, un frère sénégalais de Keur Moussa, le Frère Emmanuel, pour une longue durée. Il agrémente parfois la messe du son si agréable de la Kora.

Cet été, nous avons fait deux sorties communautaires. En effet, le mardi 4 juin, nous sommes allés retrouver nos frères de Solesmes. Après avoir été accueillis pour le déjeuner par notre oblate Armelle de Vallois qui habite dans la Sarthe, nous avons passé l’après-midi à l’abbaye de Solesmes et nous y sommes restés jusqu’après les Complies. Plusieurs d’entre nous, surtout les plus jeunes, ne connaissaient pas Solesmes. Ce fut donc l’occasion d’une visite des lieux et surtout d’une bonne rencontre fraternelle. Notre deuxième sortie communautaire, le mercredi 11 septembre, eut pour destination Talmont-sur-Gironde. Ces vingt dernières années, les moines de Ligugé s’y sont rendus de temps en temps par petits groupes. De nombreux souvenirs, surtout pour les plus anciens, ont été ainsi ravivés. Après avoir célébré l’eucharistie dans la superbe église romane, nous avons bénéficié de l’accueil de notre oblate Elisabeth Bélaÿ et de son mari Jean-Louis qui habitent le Marais entre Meschers et Talmont. Après les vêpres et le coucher de soleil, nous avons repris le chemin de Ligugé. Nous rendons grâces à Dieu pour ces deux belles journées riches en rencontres, en découvertes et en détente, qui sortent de l’ordinaire.

Continuons par ailleurs à bien prier les uns pour les autres, pour ceux qui nous ont quittés et pour nos malades. Beaucoup d’entre nous ont été dans la peine ou sont touchés de près par des deuils, des souffrances physiques ou morales.

Nous avons appris avec tristesse le décès de notre oblat Thierry Rouffignat, antiquaire à Verteuil, survenu le 12 septembre. Il était entré dans l’oblature à la Toussaint 2015, peu après un grave problème cardiaque, et il avait fait sa promesse le dimanche 30 octobre 2016 à l'avant-veille de la Toussaint. Il allait avoir 51 ans le 14 octobre 2019. Prions pour lui et sa famille, spécialement pour sa jeune soeur Karine, mariée et maman d'un enfant de deux ans dont Thierry était le parrain.

Les obsèques ont eu lieu mardi 17 septembre en l'église de Verteuil près de Ruffec à 15h. Quatre prêtres étaient présents dont le Père Marc Prunier, curé de Ruffec et de Verteuil, le Père Michel Fernandez, curé de Confolens, un prêtre du Burkina et moi-même. L'oblature de Ligugé était représentée par Marikka Devoucoux qui a donné un beau témoignage circonstancié et par Françoise Brugier. L'assemblée d'environ 200 personnes remplissait l'église romane où se trouve une très belle mise au tombeau du XVIe siècle qui avait été mise en valeur récemment par Thierry Rouffignat. Il était très attaché à ce lieu et c'est d'ailleurs là qu'à la demande de son curé il officiait fréquemment pour les funérailles.

On peut relire dans la Lettre aux oblats n° 16 du 11 décembre 2016 les mots émouvants que Thierry Rouffignat a prononcés le jour de sa promesse alors qu'il était entouré d'un grand nombre de personnes, notamment de ses amis anglais. A la fin de cette Lettre aux oblats n° 23, vous trouverez le mot prononcé par notre oblate Marikka Devoucoux lors des obsèques de Thierry Rouffignat.

Nous prions pour lui, sa famille et ses amis, et pour tous ceux qui ont besoin de notre soutien. Prions pour la paix dans le monde, pour les victimes des attentats, pour les chrétiens d’Orient et aussi pour nos gouvernants afin que les lois civiles reflètent le mieux possible et sans la dénaturer la volonté aimante de Dieu pour nous. Que le Seigneur nous vienne en aide !

Les blessés de la vie et le Bon Samaritain

Abbaye Saint-Martin de Ligugé, le 14 juillet 2019

15e dimanche ordinaire C. Homélie du P. Joël Letellier

(Dt 30, 10-14; Col 1, 15-20 ; Lc 10, 25-37)

 

La prière auprès du crucifié et le remède de la compassion

En ce dimanche 14 juillet, durant ces quelques instants qui nous sont donnés pour réfléchir sur l’Evangile, je vous invite non pas à vous rendre place de la Bastille ni même sur l’avenue des Champs-Elysées mais dans une petite bourgade de Bretagne à Malestroit qui se trouve à mi-chemin entre Vannes et Ploërmel dans le Morbihan. Certains d’entre vous connaissent sans doute ce lieu où se trouvent, depuis le XIXe siècle, les Sœurs Augustines de la Miséricorde de Jésus dont la clinique ouverte en 1918 reçut une forte impulsion en 1929 de la part de Mère Yvonne-Aimée, une femme exceptionnelle aux charismes hors du commun.

Il y a quelques années, alors que je leur prêchais une retraite, mes yeux avaient été attirés par le grand vitrail de leur chapelle, au-dessus de l’autel. On y voyait trois sœurs ou plutôt le même visage d’une Augustine en trois endroits différents. Elle se trouvait debout face à une grande croix dans le chœur des religieuses dont on apercevait les arcatures et les anciennes grilles. On la retrouvait au pied du crucifié, en position de prière intime et toute recueillie, tenant en mains son crucifix. On la voyait enfin au chevet d’un malade, lui apportant une tasse dont on pouvait imaginer que c’était une tisane avec un bon remède approprié.

Les visages et l’échange des regards

Trois attitudes qui, en fin de compte, n’en font qu’une. Que ce soit la prière liturgique et communautaire, ou la prière secrète dans l’intime d’un cœur à cœur, ou encore le soin apporté à celui qui souffre, c’est cela qui est si bien exprimé dans ce vitrail : la vie en trois volets, en trois facettes, de l’âme chrétienne toute donnée à Jésus et à son prochain.

L’attention à Jésus et la sollicitude à l’égard de notre prochain, c’est en vérité tout un et cela est bien signifié aussi par ce vitrail car le visage du malade allongé sur son lit est exactement le même que celui du Christ en croix. Le pauvre à qui la sœur apporte consolation est assurément le Christ lui-même et les yeux du Christ sont fixés sur le visage de la sœur de qui il attend secours et compassion tout comme les yeux de la sœur en prière implorent du Christ Sauveur bonté et miséricorde. Cet échange de regards et d’imploration de part et d’autre est stupéfiant et bien révélateur d’un mystère d’amour où, tour à tour, c’est nous qui demandons la miséricorde et c’est notre Dieu qui se fait mendiant de notre affection. Oui, car il s’agit bien de cela : notre Dieu se fait mendiant de notre tendresse et de notre compassion. Dieu a soif de notre amour. Dieu désire de nous le regard et le geste qui proviennent du cœur. Le pauvre, le démuni, c’est Lui, Jésus, le Dieu Tout Puissant qui s’est fait l’un de nous.

Le détail qui nous donne la clé d’interprétation

Une sœur a ensuite attiré mon regard sur un détail important que je n’avais pas remarqué d’emblée car il s’agit d’une petite scène en grisaille située comme en arrière-plan au-dessus de la tête du Christ souffrant et alité. En y regardant avec attention, car le vitrail est assez haut et le détail bien petit, alors on peut apercevoir deux hommes portant un brancard sur lequel gît un homme blessé ou malade. A n’en pas douter, c’est la parabole du Bon Samaritain qui est ici illustrée. Le blessé, c’est nous-même que le bon cœur du Samaritain a confié à ces deux hommes pour nous emmener là où nous pourrions recevoir soins et guérison. Mais en même temps, c’est nous qui, en nous penchant sur ce blessé, découvrons le visage du Christ car celui qui a été livré à la mort, c’est bien lui.

Magnifique évocation et commentaire de notre passage évangélique qui met en scène, d’une part, le bon Samaritain, le Christ ou nous-même et, d’autre part, le blessé, le pauvre qui peut tout aussi bien être à la fois le Christ, notre propre prochain ou nous-même encore. Qu’en est-il de ceux qui ont continué leur chemin sans s’arrêter, qui n’ont pas été pris de compassion ? Ils ne sont pas sur le vitrail mais ils sont certainement et douloureusement présents dans le cœur de Jésus qui voit tout et qui sait tout. Ce sont peut-être eux, précisément, et nous-mêmes par conséquent, les vrais pauvres, les vrais blessés trop souvent indifférents, insensibles à la misère d’autrui et à la grâce qui nous est sans cesse proposée. Sans compter que les bandits qui ont dépouillé le pauvre homme et qui l’ont blessé ont disparu. Qui sont-ils ceux-là qui ont fait du mal à leur prochain ? Ne serait-ce pas nous, là encore, par nos actes ou nos paroles, qui parfois blessons gravement notre prochain et le laissons dans la détresse et la misère ?

Le geste qui donne la vie ou celui qui mène à la mort

Je voudrais revenir un instant sur le geste de la sœur Augustine du vitrail présentant un peu de liquide au pauvre blessé, une tisane bienfaisante au malade. Ce geste est hautement symbolique, emblématique de toute aide humanitaire, fraternelle, solidaire. Tout être humain, en effet, quel qu’il soit, a le droit fondamental de pouvoir étancher sa soif, droit garanti et rappelé par les conventions internationales notamment par le Comité des droits économiques, sociaux et culturels des Nations Unies. L’accès à l’eau est le symbole même de la nutrition la plus élémentaire pour pouvoir vivre alors même, et c’est un drame permanent, que dans maintes régions de notre terre trop de personnes, y compris des enfants, meurent de malnutrition et de déshydratation.

Non seulement, il faut tout faire pour que ce fléau cesse mais, de plus bien évidemment, aucune législation ne saurait légitimement priver un malade, quel que soit son état, d’une hydratation convenable. Autant la médecine peut légitimement envisager d’entreprendre, de réguler ou de stopper tel ou tel soin pour éviter ce qu’on appelle l’acharnement thérapeutique autant l’apport de l’eau à l’organisme n’est pas un traitement médical en tant que tel, c’est le droit le plus fondamental à l’existence. Refuser de donner à boire à un corps qui l’exige est proprement criminel. Jésus, sur la Croix, s’est écrié : « J’ai soif ! » et ce cri est celui de ceux-là même qui, aujourd’hui encore, n’ont plus la parole pour crier. Nous pensons tous bien évidemment aux circonstances qui ont conduit à la mort provoquée de Vincent Lambert survenue jeudi dernier, il y a seulement trois jours. Demandons avec ferveur, pour notre pauvre monde et ses tragédies, l’intercession de saint Maximilien Kolbe et de ses compagnons martyrs, condamnés en d’autres circonstances dramatiques que l’on sait à mourir de faim et de soif dans le bunker de la mort.

Examen de conscience et triple émerveillement

Terrible examen de conscience que cette parabole évangélique qui ne nous est pas donnée pour nous accabler mais pour en tirer tous les fruits, des fruits de sainteté. En chacun d’entre nous, il y a beaucoup de lâcheté mais aussi et heureusement beaucoup de dévouement et de bon cœur.

Face à ce vitrail, je me suis dit qu’en fin de compte il y avait trois réalités ou attitudes qui faisaient mon admiration. Je suis émerveillé lorsque je vois quelqu’un en prière. C’est le mystère d’une relation toute particulière et intime entre une créature et son Créateur. Combien grande est la beauté d’une prière cœur à cœur ! Je suis émerveillé lorsque je vois quelqu’un se donner aux autres et soulager leur misère, physique morale ou spirituelle. Une telle entraide et compassion forcent l’admiration. Beauté de cette empathie qui fait passer l’autre avant soi-même. Et puis je suis émerveillé de tout ce qui ne se voit pas, de tout ce qui ne se sait pas, de toute l’action secrète et mystérieuse de la grâce de Dieu dans les cœurs et des vrais fruits spirituels que Dieu seul voit et connaît et qui ne seront dévoilés qu’au ciel. Ici-bas, le bien fait moins de bruit que le mal. Beauté de ces mystères cachés aux sages et aux savants mais révélés aux plus petits !

« Va, et toi aussi, fais de même ! »

A nous d’être, en tous cas et par tous les temps, ce bon Samaritain capable de compassion, capable de s’arrêter en chemin pour aider celui qui n’en peut plus, qui est blessé par la vie, la maladie ou la souffrance d’où qu’elle puisse provenir. Saint Martin a eu la grâce de cette compassion à l’égard du pauvre transi de froid à la porte d’Amiens et c’est le Christ lui-même qui lui est apparu la nuit suivante revêtu de la moitié du manteau qu’il avait donné au pauvre. Jésus nous le dit aujourd’hui : « Va, et toi aussi, fais de même ! ».

P. Joël Letellier, o.s.b.

Promesse d’oblature de Guillaume Decazes

Mot du Père Abbé, le mercredi 10 juillet 2019 à 17 h

Cher Monsieur Guillaume Decazes,

Du peu que nous nous connaissons alors même que vous êtes un proche de notre Abbaye depuis quelques années, j’ai toujours ressenti en vous un homme discret, paisible et silencieux, peu enclin à la parole. J’aurais pu dire également généreux.

Ce qui me fait dire que vous devez être un homme qui savez écouter, qui, dès le plus jeune âge, avez su répondre à l’appel de Dieu, notamment grâce à votre sœur, oblate elle-même d’une Communauté bénédictine, appel qui, il y a quelques années, vous a conduit jusqu’ici.

Ecouter, comme nous venons de l’entendre dans le Prologue, semble être une notion assez difficile à vivre pour nos contemporains, moines inclus !

Pourquoi saint Benoît a-t-il pensé à ce mot pour débuter la Sainte Règle qui nous aide, particulièrement nous moines et oblats à vivre, à aimer en justice et en vérité et à nous sanctifier toute notre vie, grâce à Dieu ?

Certainement parce qu’au VIe siècle, entre autres, plus encore qu’en notre temps, la Parole de Dieu avait du sens dans la vie, non seulement dans celle de ceux qui franchissaient la porte d’un monastère mais également dans la vie des habitants du monde, là où le christianisme rayonnait.

‘Ecoute’ sous-entend que l’on sait se taire, rester silencieux comme Jésus, la Parole vivante, nous le montre et nous y incite comme nous pouvons le lire dans les Evangiles lorsqu’il se met par exemple à l’écart, seul, pour prier et écouter son Père.

Ecouter, c’est être en relation avec un autre, l’Autre avec un grand A, avant tout, avant de pouvoir l’être les uns avec les autres.

C’est avant tout dans l’écoute de la Parole Divine, la Parole d’un Autre, mais quel Autre, notre Créateur et Sauveur que nos paroles et nos actes, que notre approche du monde et de ses habitants, de nous-même également peuvent être reçus, acceptés et porter beaucoup de fruits pour la Gloire de Dieu.

« Seuls vous ne pouvez rien faire » nous dit Jésus. Combien sont seuls aujourd’hui et ne connaissent plus ce qu’est le vrai silence, ce qu’est la Parole qui vient de plus loin que nous ? Nous avons du pain sur la planche si vous me permettez l’expression mais quel ‘Pain’ de vie nous est donné chaque jour !

Il y a tant de références à l’écoute de la Parole et à des paroles de prophètes, de saints dans la Bible tout comme dans la Règle de Saint Benoît que nous connaissons par cœur ou presque, Paroles si éclairantes, si riches, si belles, si humbles, autant de signes pour nos vies que je ne peux résister ; permettez-moi de vous en citer quelques-unes :

« Ecoute Israël, le Seigneur notre Dieu, le Seigneur Un. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force » (Dt 6,4).

« La Parole est tout près de toi, elle est sur ta bouche et dans ton cœur et dans tes mains pour que tu la mettes en pratique » (Dt 30,14).

« Dieu, mon Seigneur m’a donné le langage d’un homme qui se laisse instruire pour que je sache à mon tour réconforter celui qui n’en peut plus. La Parole me réveille chaque matin, chaque matin elle me réveille pour que j’écoute » (Is 50,4).

« Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau, venez acheter du vin et du lait sans argent et sans rien payer ; pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas, vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ? Ecoutez-moi donc, mangez de bonnes choses, régalez-vous de viandes savoureuses, prêtez l’oreille, venez à moi, écoutez et vous vivrez » (Is 55,1-3).

« Il est écrit : ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre mais de toute Parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt, 4,1).

« Tout homme qui écoute ce que je vous dis là et le met en pratique est comparable à un homme prévoyant qui a bâti sa maison sur le roc » (Mt7,24-27).

« Si ton frère a commis un péché, va lui parler seul à seul et montre-lui sa faute. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère » (Mt 18,15-18).

« Voici la Servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon Ta Parole » (Lc 1,26-38).

« C’est le souffle qui fait vivre, la chair ne sert de rien ; les Paroles que je vous ai dites sont Souffle et Vie » (Jn 6,63).

« Si vous demeurez dans ma Parole, vous êtes vraiment mes disciples. Alors, vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendre libres » (Jn 8,31-32).

« Qui m’aime gardera ma Parole et mon Père l’aimera et nous viendrons à Lui et nous ferons demeure chez lui ». (Jn14,23-26).

Et une petite dernière tirée d’une hymne de Saint Ephrem :

« Accueillons la Parole semée dans nos oreilles et que l’œil de notre cœur soit pur. Savourons en nous la Parole et cueillons la lumière dans la paume de nos mains » (Hymne d’Ephrem)

Vous l’aurez compris, tout est inscrit de nos vies, de la manière dont nous devons nous comporter pour plaire à Dieu, lui rendre grâce pour tous les dons qu’il nous fait, pour vivre et être heureux tous ensemble, nous sanctifier dans l’attente de la Rencontre.

Le terme ‘Ecouter’, de par ce qu’il représente, est déjà tout un programme : je peux vous assurer que si pouvez écouter, méditer, ruminer, savourer la Parole de Dieu chaque matin, chaque jour de votre vie, votre vie d’oblat bénédictin n’en sera que plus belle et plus accomplie ; je prie pour cela.

Avec l’intercession de saint Martin, de saint Benoît bien sûr, de la Vierge Marie aussi, de celle des frères de la Communauté, des frères et sœurs oblats présents et tous ceux qui ne peuvent pas être des nôtres ce soir, soyez le bienvenu dans votre Maison, la Maison de Dieu. Belle route à vous et à votre famille avec vous puisque vous êtes, avec votre épouse, l’heureux Père de quatre enfants. Amen !

Père Christophe Bettwy, Abbé de Ligugé

 

Remerciements

Mot de Guillaume Decazes lors de sa promesse d’oblature

le 10 juillet 2019

Lorsque le monastère des bénédictines du Mesnil-Saint-Loup, de la congrégation du Mont Olivet (Olivetains) a fermé il y a plus de trois ans ma sœur qui y est oblate m’a dit: « Pense à Ligugé c’est peut-être là que le Seigneur t’attend ».

Je suis venu ici il y a trois ans, je n’ai pas été accueilli comme un gyrovague.

Depuis 40 ans, du temps où les frères de Fontgombault, notamment Dom Courault, m’ont aidé à passer mon bac à aujourd’hui, j’ai visité et aimé un grand nombre de monastères bénédictins en France et au Burkina Faso. Mais c’est ici que j’ai trouvé la communauté qui me convient, au Poitevin que je suis.

Je remercie mes Pères spirituels qui m’ont accompagné depuis plus de 40 ans : le Frère Hetzler et le Frère Dominique Dye dominicain, Mère Thibault, du Mesnil, Frère Bernard, Frère Christophe Marie, Carme Déchaux, Père Olivier de Cagny, Père Emmanuel Coquet…

Je remercie la communauté des Frères de Ligugé en particulier le maître des oblats Frère Joël, le Frère hôtelier Marie-Laurent ainsi que le Frère économe Joseph-Marie pour leur disponibilité et leur bienveillance.

Depuis un an où j’ai fait démarrer mon entrée en oblature je n’ai eu de cesse de sentir la présence bienveillante et priante des Frères et des oblats.

Je mesure la chance d’avoir trouvé ici une communauté enracinée depuis saint Martin, il y a plus de 1600 ans dans la prière et qui m’aide à vivre au quotidien dans ma vie de chrétien, d’entrepreneurs, de mari, de père, avec la devise résumant la pensée de notre Père saint Benoît : ora et labora.

Enfin je remercie ma femme qui m’a accompagné par sa présence discrète jusqu’à ce jour tant attendu.

Merci à tous

DEO GRATIAS !

Guillaume Decazes

« Tenez-vous prêts ! »

Abbaye Saint-Martin de Ligugé

Homélie du P. Joël Letellier pour le 19e dimanche ordinaire C, le 11 août 2019

(Sg 18, 6-9 ; He 11, 1-2. 8-11 ; Lc 12, 13-48)

Tenez-vous prêts :

c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra ».

Tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra ». On ne pourra pas dire que nous n’étions pas prévenus. Jésus reviendra et son retour nous surprendra. Mais comment donc être prêts alors même que nous ne connaissons ni le jour ni l’heure ? N’est-ce pas en quelque sorte nous demander de prévoir l’imprévisible ?

Jésus serait donc comme un ami très cher qui, parti au loin, nous ferait savoir qu’il faut l’attendre à son retour mais qui ne nous donnerait aucun indice sur la durée de son absence ni sur le mode de son retour sinon qu’il arrivera à l’improviste. Rien sur le nombre d’années, le nombre de mois ou de semaines à devoir l’attendre.

N’y a-t-il pas ici un profond paradoxe ? Celui de devoir être prêts alors même que nous savons que son retour nous surprendra, précisément à l’heure où nous n’y penserons pas ? N’y a-t-il pas là pour nous la certitude d’un retour annoncé, la nécessité d’être vigilant et la non moins grande certitude que nous serons déconcertés par une venue inattendue ? Autant dire d’emblée que nous sommes prévenus de notre défaillance dans l’attente. Certes, nous devons veiller et être prêts mais nous avons la certitude que nous serons surpris.

Une forte notion d’impatience et de joie dans les retrouvailles

Et pourtant, Jésus nous demande en termes concrets d’attendre son retour : « Restez en tenue de service, votre ceinture autour des reins, et vos lampes allumées ». Ces symboles expriment la vigilance, l’absence de relâchement, d’assoupissement ou de torpeur, le travail qu’il faut continuer à accomplir, le service mutuel, la veille aussi bien le jour que durant la nuit.

« Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte. Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller ». Il y a dans la teneur de ces paroles une forte notion d’impatience et de joie dans les retrouvailles. L’image du retour des noces nous situe dans une perspective sponsale, conjugale, festive qui comporte de multiples résonances bibliques. Nous voici placés dans le contexte si riche et si large de l’Alliance. Le retour de Jésus ne se fera qu’au retour des noces lorsque Jésus retourné auprès du Père reviendra dans la gloire pour emmener définitivement son Eglise-épouse dans la chambre nuptiale.

Les noces sont déjà préfigurées par tant et tant de passages de l’Ancienne Alliance, elles deviennent scellées par l’Incarnation du Verbe de Dieu, par la naissance de Jésus au monde, c’est-à-dire par l’union intime, dans le Christ, de la nature divine et de la nature humaine. Ces mêmes noces qui sont célébrées à Cana et qui sont alors figuratives, prophétiques, initiatiques et en quelque sorte pré-gustatives se réalisent en un moment culminant dans le don suprême de l’Epoux à l’Epouse, c’est-à-dire dans le don total de l’Alliance incarnée se livrant sur la Croix, en son mystère eucharistique, à l’humanité, son épouse bienaimée.

Les noces sont alors célébrées et consommées et le Christ ressuscité en est le signe lumineux. Les saintes femmes et de nombreux disciples en sont les témoins et cependant Jésus ressuscité est insaisissable : « Ne me touche pas » dit-il à Marie-Madeleine car Jésus doit remonter vers le Père. S’il se laisse approcher et reconnaître, c’est pour nous affermir dans la foi, pour nous donner les gages de son retour glorieux à la fin des temps, pour nous affirmer que la Vie est plus forte que toute mort. L’Epoux n’est pas mort, il nous communique la vie qu’il est lui-même et c’est cette vie éternelle auprès de lui qu’il promet de nous donner. Ce sera alors la pleine consommation des noces car nous sommes l’humanité sauvée, l’humanité-épouse qu’il est lui-même, en tant qu’Epoux, impatient de retrouver pour toujours.

Ce mystère est grand car c’est celui de notre condition humaine

Chacun de nous est concerné par ce mystère d’Alliance qui, des promesses jusqu’au don plénier, passe par les épousailles, par la mort et la résurrection. Ce mystère est grand car c’est celui de notre condition humaine, du sens de notre vie et de l’amour invincible de Dieu pour nous.

Nous ne connaissons certes pas le jour et l’heure de la Parousie, c’est-à-dire du retour glorieux du Christ à la fin des temps et nous ne savons pas davantage la date de notre propre mort. Celle-ci pourtant se fait plus proche chaque jour. Etre prêt signifie pour nous être en constante attitude confiante, amoureuse et reconnaissante pour le don que Dieu nous fait en son Fils Jésus. C’est vivre l’instant présent dans une attitude filiale sous la mouvance de l’Esprit de sainteté. C’est désirer être uni à Jésus de toutes les fibres de notre être malgré nos défaillances, nos infidélités, nos lâchetés, notre ignorance ou notre insouciance.

La mort peut nous surprendre à tout instant, que nous soyons encore jeunes ou déjà avancés en âge. Chacun d’entre nous a connu des personnes dont on a pu dire : « l’année dernière, tout lui souriait et elle réussissait dans ses affaires, le mois dernier elle était en bonne santé, la semaine dernière je l’ai vue en bonne forme, hier encore elle allait très bien. Et en un rien de temps, tout a basculé. J’ai été surpris, je ne m’attendais pas à cela. Elle est partie sans prévenir… ».

Etre présent au rendez-vous de Dieu, à sa présence

Vivre sereinement l’instant présent c’est avoir conscience de l’enjeu de chaque minute, de chaque seconde, de chaque rencontre. C’est être présent au rendez-vous de Dieu, c’est être présent à sa présence dans les évènements, dans les personnes, dans les sacrements. C’est vivre amoureusement les choses de la vie en communion avec Celui qui nous aime et qui nous attire à lui pour que nous soyons pleinement heureux. C’est être attentif aux autres et comprendre que l’eucharistie doit être le centre de notre vie intime car c’est là la source et le sommet de tout amour. C’est là que Jésus se donne à nous mystiquement, sacramentellement. Ce sont les noces de l’Agneau avec son Eglise, notre humanité, qu’il vient sauver en nous donnant la Vie qui ne finit pas.

Entendons frapper à notre porte et ouvrons notre cœur à celui qui frappe en pleine nuit : « Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi (…) Celui qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Eglises » (Apoc 3, 20.22)

P. Joël Letellier, o.s.b.

« Rends-moi les comptes de ta gestion ! »

Abbaye Saint-Martin de Ligugé, le 22 septembre 2019

Homélie du P. Joël Letellier pour le 25e dimanche ordinaire C,

Am 8, 4-7 ; 1 Tm 2, 1-8 ; Lc 16, 1-13)

 

Surprenant conseil : “Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête » !

Surprenant conseil que celui que nous venons d’entendre : “Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête » ! Comment Jésus a-t-il pu dire cela ? Il faut essayer de bien comprendre le contexte. Jésus n’entend pas louer l’abus de confiance du gérant et sa malhonnêteté par rapport aux biens de son maître car, en fin de compte, ce gérant utilise à son profit personnel le bien d’autrui. Il est certes possible que l’argent du maître ait été mal acquis mais ceci n’est pas dit et l’essentiel n’est pas là.

Il y a deux aspects à distinguer.

Le premier aspect qu’il faut considérer est que l’argent est un moyen et non une fin. Toute transaction ici-bas appartient à un monde qui est le nôtre actuellement, dans lequel nous évoluons tant que dure cette vie. L’argent est nécessaire en cette vie présente pour assurer, lors des échanges, la justice et la paix entre les acteurs. Si l’argent devient une fin en soi, même par un engrenage subtil, alors la personne individuelle ou la collectivité en vient à idolâtrer en quelque sorte ce qui n’est qu’un moyen passager. Or, tout bien de ce monde se doit d’être relativisé par rapport à notre destinée, à la finalité de notre vie. Certes, nos actes présents, s’ils sont bons, sont porteurs de vie éternelle mais l’argent ne nous accompagnera pas dans l’au-delà ni aucun bien matériel. Nous laisserons, avec notre départ de ce monde, les valeurs justement qui sont ‘mondaines’ pour n’être accompagné que par nos actes de vertus, par les valeurs chrétiennes, et surtout en nous en remettant à la miséricorde de Dieu. C’est au sortir de cette vie que nous aurons besoin de vrais amis, à qui nous aurons fait du bien sur cette terre et qui intercéderont pour nous, de tous les saints du ciel que nous aurons priés et qui prieront aussi pour nous, pour que nous vivions avec eux « dans les demeures éternelles », auprès de Dieu pour l’éternité, dans le mystère de l’amour de Dieu.

Le deuxième aspect à considérer est l’astuce que ce gérant, avec audace, a su trouver pour se tirer d’embarras. L’argent de son maître n’a pas été une fin mais un moyen pour gagner les cœurs et ainsi se faire des amis pour la suite de sa vie. Certes, il agit frauduleusement mais ce n’est pas sa fraude qui est louée, c’est son habileté, son ingéniosité, son audace : « Le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête car il avait agi avec habileté ; en effet, les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière ».

En effet, on peut s’étonner de l’écart qu’il y a entre le professionnalisme et l’ingéniosité d’une part dont font preuve tant de nos concitoyens en ce qui concerne les affaires temporelles et matérielles, les assurances en tous genres, la préoccupation de sa retraite, la succession de ses propres biens et l’amateurisme, pourrait-on dire d’autre part, pour ce qui regarde les choses du ciel, la vie spirituelle, la destinée humaine. Certes les préoccupations terrestres sont pour une large part légitimes et bien nécessaires à bien des égards mais la sagesse et le simple bon sens voudraient que l’on regarde davantage à long terme et avec plus de profondeur dans la pensée.

Se faire des amis parmi les saints du ciel qui peuvent intercéder pour nous, ne serait-ce pas là la plus belle assurance qui soit et, en fin de compte, la plus belle communion qui puisse être entre le ciel et la terre si nous vivons vraiment de la foi au Christ sauveur et unique médiateur ?

« Vous ne pouvez pas servir Dieu et l’argent »

Comprenons donc bien la leçon à tirer de cette parabole. Il s’agit non pas d’usurper le bien d’autrui, d’agir avec malhonnêteté ou d’agir avec des valeurs purement humaines et trop mondaines mais de s’enrichir de toute bonne œuvre possible avec ingéniosité et sainteté pour que, le jour venu, nous puissions être accueillis au ciel dans la vaste famille de Dieu. La dernière phrase de cet évangile est claire : « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent ».

Autrement dit, comme le gérant, faisons-nous des amis, mais non pas avec une visée égoïste et en usant de moyens humains et souvent malhonnêtes, comme l’a fait le gérant avec de l’argent, mais en ayant d’abord le souci d’autrui et en usant de moyens conformes au dessein de Dieu sur nous.

Plus explicitement encore, nous pourrions dire qu’il faut choisir entre un monde sans Dieu ou un Dieu présent dans le monde. Le monde créé par Dieu est bon et tout ce qui peut s’y passer sous le regard de Dieu est bon et bienvenu. La nature sous toutes ses formes et en tous ses degrés est bonne, la matière est bonne comme bonnes aussi et voulues par Dieu la nature végétale, la nature animale, la nature humaine et toutes les relations qui peuvent s’exercer dans le cadre voulu par le Créateur, respectant la création et répondant aux objectifs de finalité propres à chaque espèce.

Si l’être humain se détourne de ce plan de bonheur établi par Dieu alors sa liberté se trouve réduite et même aliénée et enchaînée en aliénant et enchaînant par voie de conséquence la liberté et le bonheur d’autrui. Le dérèglement personnel et collectif devient alors source d’injustice, de conflits et de mort.

A l’inverse de ce mouvement de destruction et d’aliénation, la liberté de l’amour vrai, celui des enfants de Dieu, crée du bon, du beau, du neuf parce que sans cesse irrigué par la sève divine toujours nouvelle, régénératrice et créatrice de bonheur et de paix. C’est en tendant vers les choses éternelles que l’instant présent prend tout son sens car c’est précisément en cette vie temporelle que la vie éternelle est déjà commencée si nous vivons selon les valeurs du Christ. Donner, par exemple, un simple verre d’eau fraiche à celui qui a soif est un trésor que nous retrouverons au ciel. Pardonner et remettre ses dettes à celui qui nous fait du mal nous est demandé par le Seigneur lui-même si l’on veut être vraiment son disciple et le suivre dans le Royaume.

Il n’y a pas que l’argent, il y a le monde et ses convoitises, l’esprit mondain…

Dans une homélie sur cet évangile, le pape François, exhortait ses auditeurs à ne pas être « des chrétiens mondains, des païens recouverts de coups de pinceau de christianisme, d’avoir une mentalité mondaine au lieu d’être des chrétiens des cieux ».

Dans son exhortation apostolique « La joie de l’Evangile », il nous met tous en garde : « Non à la mondanité spirituelle qui se cache derrière des apparences de religiosité » et qui « consiste à rechercher, au lieu de la gloire du Seigneur, la gloire humaine et le bien-être personnel. (…) Elle prend de nombreuses formes, suivant le type de personne et la circonstance dans laquelle elle s’insinue. Du moment qu’elle est liée à la recherche de l’apparence, elle ne s’accompagne pas toujours de péchés publics, et, extérieurement, tout semble correct. Mais si elle envahissait l’Eglise, elle serait infiniment plus désastreuse qu’une quelconque autre mondanité simplement morale. »

« Ne nous laissons pas voler l’Evangile ! »

Et le pape François de conclure son exhortation en ces termes : « Que Dieu nous libère d’une Eglise mondaine sous des drapés spirituels et pastoraux ! Cette mondanité asphyxiante se guérit en savourant l’air pur du Saint-Esprit qui nous libère de rester centrés sur nous-mêmes, cachés derrière une apparence religieuse vide de Dieu. Ne nous laissons pas voler l’Evangile ! »

P. Joël Letellier, o.s.b.

Une foi en croissance

Abbaye Saint-Martin de Ligugé, Homélie du Frère Louis Rabec,

le dimanche 6 octobre 2019 27e dimanche ordinaire.

Année C (Ha 1, 2-3 ; 2, 2-4 ; 2 Tim 1, 6-8.13-14 ; Lc 17, 5-10)

 

« Augmente en nous la foi »

« Augmente en nous la foi » : Littéralement : « Ajoute-nous de la foi ». En somme, une valeur ajoutée, un peu de foi en plus. Les apôtres reconnaissent qu’ils ont une petite foi.

Or, nous croyants, nous proclamons, à la prière eucharistique : « Il est grand le mystère de la foi ». Même si notre foi, à nous aussi, est petite, ce que nous proclamons c’est la foi de l’Eglise, qui, elle, est grande, parce qu’elle est puisée dans l’Ecriture, qui nous dit, en 1 Timothée 3,16 : « Assurément, il est grand le mystère de notre religion ». « Ce mystère, c’est le Christ », nous dit par ailleurs la lettre aux Colossiens 2, 2. Encore St Paul, toujours à Timothée : « Que les diacres gardent le mystère de la foi, dans une conscience pure ».

Notre problème à nous, c’est que notre foi grandisse. Les trois lectures de ce jour pourraient avoir pour titre : Une foi en croissance. Comment allons-nous faire monter le niveau de notre foi ?

La foi, c’est comme une petite graine

D’abord l’évangile : les apôtres reconnaissent qu’ils ne vont pas faire monter le niveau par leurs seules forces ; ils font une prière à Jésus : « Augmente en nous la foi ». C’est Jésus seul qui peut les faire bouger. Ce qui leur est demandé c’est seulement d’être disponibles, d’être en disposition d’accueil.

La foi, c’est comme une petite graine, une graine de moutarde que le divin semeur a jetée en terre et qui ne demande qu’à grandir, pour devenir une grande plante, si elle rencontre une bonne terre, bien travaillée.

Les apôtres sont en route vers Jérusalem, à la suite de Jésus

Depuis plusieurs dimanches, nous savons que les apôtres sont en route vers Jérusalem, à la suite de Jésus : Il nous est dit : « Comme le temps approchait où Jésus allait être enlevé de ce monde, il prit avec courage la route de Jérusalem. » Les apôtres suivent, ne sachant pas trop ce qui les attend, mais sentant intuitivement, vu l’attitude de Jésus, que l’heure est grave. Seule la forte personnalité de Jésus a décidé de leur vocation. Ils continuent de lui faire confiance ; une confiance sans doute un peu aveugle. Ils prennent conscience qu’ils ont besoin d’un supplément de foi.

Jésus les prend où ils en sont. Il les rassure en leur disant qu’un petit bout de foi peut déjà faire des merveilles et les apôtres se laissent entraîner, sans trop réfléchir. On connaît la suite : l’entrée triomphale à Jérusalem, où la foi semble atteindre un sommet, puis la scène du Jeudi Saint, et enfin la débandade du Vendredi où la foi est réduite à néant. Une foi qui meurt le Vendredi Saint et qui ressuscite à Pâques. Le jour de Pâques en effet, la foi renaît, mais péniblement : certains eurent des doutes. Jésus leur reproche leur manque de foi.

La venue de l’Esprit Saint va consolider leur foi et faire d’eux des apôtres, des envoyés, des missionnaires intrépides, « jusqu’aux extrémités de la terre. »

« Combien de temps, Seigneur, vais-je appeler, sans que tu entendes ? »

Une foi en croissance, disions-nous. Voyons ce qu’il en est pour les deux autres lectures.

Le prophète Habacuc est un homme de foi ; mais sa foi est mise à l’épreuve. Face à une situation de « pillage et de violence, où dispute et discorde se déchaînent » il interpelle le Seigneur avec une certaine liberté de parole : « Combien de temps, Seigneur, vais-je appeler, sans que tu entendes ? Crier vers toi : « violence », sans que tu sauves ? »

Les psaumes mettent souvent sur nos lèvres de semblables interrogations : « Réveille-toi ! Pourquoi dors-tu, Seigneur ?... Pourquoi donc oublier notre misère et notre détresse ? » (Ps 43, 24-25). Combien de ‘pourquoi’ qui sont une mise à l’épreuve de notre foi. Pourquoi Dieu n’intervient-il pas ; pourquoi semble-t-il indifférent à nos souffrances ?

Habacuc reçoit une réponse : Dieu interviendra au « temps fixé ; la vision tendra vers son accomplissement, et ne décevra pas. Si elle paraît tarder, attends-la : elle viendra certainement ». C’est un appel à un sursaut de foi, qui nous vaut la belle expression : « le juste vivra par sa fidélité ». Dans le texte grec des Septante (LXX) ‘fidélité’ devient ‘foi’ ; c’est à partir de là que Saint Paul développera la doctrine de la justification par la foi.

Une foi qui cherche, qui s’approfondit, toujours en croissance

Pour nous chrétiens, la réponse à nos ‘pourquoi’ est dans la croix du Vendredi Saint et dans la pierre roulée du matin de Pâques. Dieu n’en dira pas plus. Il nous faut nous contenter de cette réponse, dans la foi, toujours. C’est encore le même thème de la foi que nous retrouvons dans la deuxième lettre de Saint Paul à Timothée : « Garde le dépôt de la foi dans toute sa beauté, avec l’aide de l’Esprit Saint qui habite en nous ». « Ravive le don gratuit de Dieu » qui se manifeste par « un esprit de force, d’amour et de pondération… Prends ta part des souffrances liées à l’annonce de l’Evangile ».

C’est là un message pour nous, aujourd’hui. Non une foi qui s’endort, mais une foi qui cherche, une foi qui s’approfondit, une foi toujours en croissance, jusqu’à rejoindre, au quotidien, le grand mystère de la foi que nous célébrons.

Frère Louis Rabec, diacre, o.s.b.

Obsèques de notre oblat Thierry Rouffignat

en l’église Saint-Médard, de Verteuil

Mardi 17 septembre 2019 en la fête de sainte Hildegarde de Bingen

Mot de Marikka Devoucoux, oblate de Ligugé

 

Thierry est entré en oblature le dimanche 30 octobre 2016, entouré de nombreux amis, dont certains venus tout exprès de Londres pour l’accompagner de leur amitié en ce jour solennel.

« Ligugé, le monastère, les Frères… le seul lieu où je me sente bien, où je suis chez moi. »

Père Joël, Maître des oblats, avait présenté Thierry à notre Père Abbé par cette introduction :

« Thierry, tel un oiseau migrateur, revient au nid. »

Thierry avait relevé la justesse de ces mots qui l’avaient profondément touché.

Lors de sa promesse d’oblature, il avait esquissé les grandes étapes de son cheminement familial et spirituel : quatre dates-clefs :

- 3ans : le départ inexpliqué de son père ;

- 10 ans : la mort de son beau-père, la veille de la naissance de sa sœur Karine ;

- 34 ans : une grande angoisse existentielle dont il est délivré par un dénommé Henri ;

- Et, ce 11 juillet 2015, jour où l’Église fête solennellement Saint Benoît : un infarctus qui bouleverse totalement sa façon d’envisager la réalité et le conduit à une révision de vie radicale, en conformité avec ses exigences spirituelles.

Il en témoigne ainsi, lors de son oblature :

« Si mon cœur a accepté de repartir après une heure trente de réanimation, il doit bien y avoir une raison. Depuis, chaque jour qui passe, je comprends davantage cette raison. C’est vrai que, lorsque je vais mal, lorsque je n’en peux plus d’être dépendant de tout le monde, de vous tous, quand je réalise à quel point je suis blessé dans mon corps, j’interpelle Dieu en criant vers Lui : « Mais enfin, pourquoi cela n’a pas été la véritable fin ? »

C’est la rencontre avec l’esprit de saint Benoît et la communauté bénédictine de Ligugé qui lui ouvrira une voie d’espérance :

« Cela n’a pas été la fin parce que le Christ a beaucoup plus souffert que tout cela ; parce que, tout simplement, Il me tient par la main depuis longtemps ! Depuis toujours ! Progressivement, Il me montre le chemin : le premier lieu où j’ai voulu aller en sortant de l’hôpital, c’est ici, Ligugé ! Ligugé que j’avais connu étudiant. J’aurais pu choisir d’autres lieux, d’autres monastères, comme Belloc que j’aime tant. Non, ne me demandez pas pourquoi : c’était ici et pas ailleurs ! Le Christ, lui qui est le Chemin, la Vérité, la Vie, c’est Lui seul qui m’a mené ici. Et comme Il a bien fait !

Oui, ici, je suis heureux. Ce monastère est le seul endroit où je sois capable de dire : « ici, paix et sérénité m’envahissent. » Qui plus est, je sais que désormais j’y ai des Frères qui me portent. Chaque fois que je viens puiser ici, je grandis et je m’abandonne davantage au Christ (…). Je me laisse dépouiller tranquillement, les choses se font naturellement sans qu’il m’en coûte. Ce qui me semblait indispensable, essentiel disparaît sans que je m’en rende compte. Je veux m’offrir le plus humblement possible au Christ et lui accorder la plus grande part. »

Enfant, Thierry s’était promis, devant la statue de saint Pierre Aumaître en l’église d’Aizecq : « Je serai prêtre ». Dieu n’a pas exaucé son vœu mais lui a offert d’entrer en oblature pour Le servir dans son état de vie, jusqu’à la fin, ce jour où ses dernières forces l’ont entièrement abandonné.

Servir le Christ, c’est ce qu’il a essayé de faire avec simplicité, au milieu de grandes difficultés professionnelles et matérielles, traversées de périodes de grande déréliction psychique, toujours poursuivant son engagement auprès de la paroisse, accompagnant avec une grande sollicitude et sensibilité les familles endeuillées pour la célébration des obsèques.

Thierry nous a confié, lors de son oblature, ce que Dieu fit pour lui, et qu’Il a continué de faire, au jour le jour, depuis :

« Lorsque j’étais abattu, il m’a relevé. Lorsque je me suis éloigné, Il est resté discret, mais Il était là. Il est patient. Il ne s’impose jamais. (…). Il attend. Et, un jour, il y a le grand signe, celui contre lequel vous ne pouvez plus lutter ! La Vérité, la Vraie, s’impose à vous. »

Thierry s’est engagé en oblature comme un soldat sur le champ de bataille. Et c’est bien ainsi que saint Paul nous présente ce combat de la Lumière contre les ténèbres :

« L’Église du Christ est en souffrance. Elle a besoin de nouveaux serviteurs. Elle a besoin de signes. Elle a aussi besoin que nous n’ayons plus honte d’être et de dire qui nous sommes. Souvenons-nous de saint Jean-Paul II et de la fille aînée de l’Église ! Qu’a-t-elle fait des promesses de son baptême, cette fille ? Si ce n’est se cacher, vivre en recluse, parfois se laisser envahir quitte à se renier ! »

Thierry avait bien compris le sens profond de l’oblature qui est d’être ce petit grain de sel perdu dans la farine humaine, cette saveur du Christ que le monde perd en se détournant de Lui :

« Être oblat n’est ni un honneur ni un privilège. C’est une offrande à Dieu pour construire un monde meilleur où seules les valeurs évangéliques ont cours ; toutes les autres valeurs, quelles qu’elles soient, sont sans valeur.

Être oblat, c’est accepter de se jeter dans les bras infiniment miséricordieux de Notre-Seigneur et d’y entraîner tous ceux qui croisent notre route. »

Thierry se savait pâte humaine pétrie par les évènements, mais déjà illuminée, déjà levée de ce levain divin.

Si la pâte humaine de Thierry lui semblait trop lourde à porter plus loin, nous savons que son cœur portait toujours, haut et clair, cette flamme de la lumière éternelle qui a rejoint les autres flammes de ce grand brasier de l’Amour divin. Cela, malgré les ténèbres qui l’ont enveloppé momentanément, sur la terre. C’est bien le Feu qui a triomphé !

Quelle meilleure conclusion que ce vœu de Thierry, le jour de son oblature, et qui reste toujours valable en ce jour où nous le quittons sur la terre, ce vœu qu’il nous rappelle aujourd’hui, en ce moment-même, pour nous consoler :

« Que ce Dieu Père aimant qui n’abandonne jamais aucun de ses enfants vous bénisse et, s’Il ne l’a pas déjà fait, qu’il Se révèle un jour ou l’autre à vous, comme Il l’a fait pour moi ! En attendant, sachez que je vous porte tous dans mon cœur et dans ma prière et que je vous souhaite vraiment d’être heureux dans l’aujourd’hui de votre vie. »

Marikka Devoucoux

 

Lumière sans commencement ni fin

par saint Basile de Césarée

« Seigneur tout-puissant. Dieu des puissances et de toute chair, toi qui habites les hauteurs et regardes les humbles, toi qui sondes les cœurs et les reins et connais en toute clarté les secrets des hommes ; Lumière sans commencement ni fin, en qui il n’y a ni altération ni ombre d’un changement, toi, Roi immortel, accueille les supplications qu’en ce temps de la nuit nous t’adressons de nos lèvres souillées, mettant notre confiance en l’abondance de ta miséricorde. Et remets-nous les fautes que nous avons commises, en action, en parole et en pensée, consciemment ou par ignorance ; purifie-nous de toute souillure de la chair et de l’esprit, et fais de nous les temples de ton Saint- Esprit. Et accorde-nous de passer toute la nuit de cette vie présente, le cœur éveillé et l’esprit sobre, attendant l’avènement du jour lumineux et resplendissant de ton Fils unique, notre Seigneur Dieu et Sauveur, Jésus-Christ, quand il viendra sur terre avec gloire, comme juge de l’univers, pour rendre à chacun selon ses œuvres. Puisse-t-il nous trouver, non pas couchés et endormis, mais vigilants et éveillés, mettant en pratique ses commandements ; et puissions-nous être prêts à entrer avec lui dans sa joie et dans la divine chambre nuptiale de sa gloire, là où ne cesse jamais le chant de ceux qui te fêtent, ni le plaisir ineffable de ceux qui contemplent la beauté indicible de ta face. Car c’est toi la Lumière véritable qui illumine et sanctifie l’univers, et toute créature te chante dans les siècles des siècles. Amen. »

Saint Basile de Césarée (329-379), Divine liturgie

Appelle-moi de mon nom, afin que j'entende ta voix

par saint Grégoire de Nysse

 

« Où mènes-tu paître ton troupeau », ô bon pasteur qui le portes tout entier sur tes épaules ? Car la race humaine tout entière est une brebis unique que tu as prise sur tes épaules. Montre-moi le lieu de ton pâturage, fais-moi connaître les eaux du repos, mène-moi vers l'herbe grasse, appelle-moi de mon nom, afin que j'entende ta voix, moi qui suis ta brebis, et que ta voix soit pour moi la vie éternelle. Oui, « dis-le-moi, toi que mon cœur aime ». C’est ainsi que je te nomme, car ton Nom est au-dessus de tout nom, inexprimable et inaccessible à toute créature douée de raison. Mais ce nom-ci, témoin de mes sentiments pour toi, exprime ta bonté. Comment ne t'aimerai-je pas, toi qui m'as aimée, alors que j'étais toute noire, au point de donner ta vie pour les brebis dont tu es pasteur ? Il n'est pas possible d'imaginer de plus grand amour que d'avoir donné ta vie pour mon salut. Enseigne-moi donc « où tu mènes paître le troupeau », que je puisse trouver le pâturage du salut, me rassasier de la nourriture céleste dont tout homme doit manger s'il veut entrer dans la vie, courir vers toi, qui es la source, et boire à longs traits l'eau divine, que tu fais jaillir pour ceux qui ont soif. Cette eau se répand de ton flanc depuis que la lance y a ouvert une plaie, et quiconque en goûte devient une source d'eau jaillissant en vie éternelle. »

Saint Grégoire de Nysse (v.335- v. 395) Homélie sur le Cantique des cantiques

Ô Toi l'au-delà de tout

par saint Grégoire de Nazianze

 

« Ô Toi l'au-delà de tout, comment t'appeler d'un autre nom ?

Quelle hymne peut te chanter ? Aucun mot ne t'exprime.

Quel esprit te saisir ? Nulle intelligence ne te conçoit.

Seul, tu es ineffable ; tout ce qui se dit est sorti de toi.

Seul, tu es inconnaissable ; tout ce qui se pense est sorti de toi.

Tous les êtres te célèbrent, ceux qui parlent et ceux qui sont muets.

Tous les êtres te rendent hommage, ceux qui pensent comme ceux qui ne pensent pas.

L'universel désir, le gémissement de tous aspire vers toi.

Tout ce qui existe te prie

et vers toi tout être qui sait lire ton univers fait monter un hymne de silence.

Tout ce qui demeure, demeure en toi seul.

Le mouvement de l'univers déferle en toi.

De tous les êtres tu es la fin, tu es unique.

Tu es chacun et tu n'es aucun.

Tu n'es pas un être seul, tu n'es pas l'ensemble :

Tu as tous les noms, comment t'appellerai-je ?

Toi le seul qu'on ne peut nommer ;

quel esprit céleste pourra pénétrer les nuées qui voilent le ciel lui-même ?

Aie pitié, ô Toi, l'au-delà de tout ; comment t'appeler d'un autre nom ?

Amen. »

Saint Grégoire de Nazianze (329-390), Carmina dogmatica 1, 1, 29 (PG 37, 507-508)

  Les numéros précédents du Manteau partagé (à partir du n°19, Lettre aux oblats n°1 du 7 novembre 2011) sont disponibles sur simple demande, par courrier ou par mail, adressée au P. Joël Letellier, maître des oblats : Abbaye Saint-Martin, 86240 Ligugé ou à l’adresse mail : letellierliguge@gmail.com Il en est de même pour toute demande d’abonnement. Tous les numéros de la Lettre aux oblats ainsi que des nouvelles de l’oblature peuvent être consultés en ligne sur le site : www.joel-letellier.fr

Les réservations pour l’hôtellerie se font plus facilement en remplissant le formulaire en ligne du site de l’abbaye ou en écrivant, avec les précisions nécessaires, à l’adresse mail : accueil@abbaye-liguge.com

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